20 janvier. Il est tard pour faire le bilan de 2009. Il est même déjà trop tard pour faire le bilan des années zéro. On sait ce qu’ont été ces dernières dix années. Pas une seule chose. Le numérique des grands et des petits. La série télé d’auteur. Des créateurs de télé qui se mettent à faire des séries pour le cinéma. Des documentaires ayant ouvert une voie commune aux cinéastes et aux artistes.

Puis le onze septembre, naturellement. L'image des avions percutant les deux tours du WTC, et de ces deux tours pulvérisées dans Manhattan, fut pour nous ce que la carte de Yalta était pour Daney, ce que le film de Zapruder sur l'assassinat de JFK a été pour les cinéastes des années 1970 : une image fondamentale qui sert de catégorie pour comprendre toute les autres images. Les tours jumelles en train de s’effondrer ont eu cette fonction. Et on n’a pas encore fini avec elles. Samedi soir, Independencia présentait au CENTQUATRE le dernier film de James Benning. Ruhr, tourné entièrement en HD numérique, est une étape nouvelle dans la carrière du cinéaste et artiste américain. Une nouvelle approche de la durée, désormais potentiellement infinie.

27 janvier. Cette semaine, il y a un choix à faire. Soit poursuivre l'actualité ; bien délimitée entre une poignée de films français au carré (Le Refuge de François Bozon, Le Baltringue avec Lagaf', Océan, le nouveau grand spectacle animalier de Jacques Perrin), la traditionnelle actualité américaine (Up in the air de Jason Reitman avec Clooney et Vera Farmiga, qu'on ira voir, au contraire de La Princesse et la Grenouille) et le coréen Mother (mais Bong Joon-ho, après l'excellent Memories of Murder et un Host impressionnant, nous fatigue un peu, cet après-midi).

Et puis il y a, évidemment, Ne Change Rien de Pedro Costa, dont nous avons déjà largement commencé à parler. Il faudra le revoir, en même temps qu'on mène le travail en cours ici, après un premier sentiment de déception exprimé lapidairement . Enfin il y a, surtout, The Rebirth. Un film connu jusqu'ici sous le nom de Ai no yokan ("Pressentiment d'amour"), grâce à son passage au festival de Locarno où il avait obtenu des mains de Jia Zhang-ke le Léopard d'Or du festival... en 2007.

Deux ans passés en ce qui nous concerne à faire mention de ce film en espérant l'audace d'un distributeur qui a fini par se présenter : c'est Tamasa Distribution. Le film de Masahiro Kobayashi (Bashing, cette histoire de jeune japonaise secourue penaude d'une mission humanitaire en Irak et mise au ban de la société) est une nouvelle histoire de honte. La fille d'un homme, Junichi, tue celle d'une femme, Niriko.

Par coïncidence, tous deux meurtris s'exilent dans la même auberge d'un village lugubre du nord est du Japon, vivent à une cloison d'écart sans pourtant jamais se rencontrer. L'histoire s'arrête avec leur face-à-face. Mais le trajet prend du temps. Ravaler sa honte n'est pas facile. Assumer une faute l'est encore moins lorsqu'elle est celle d'un autre. C'est un processus violent, pour le spectateur aussi. Avec une rigueur un poil autrichienne, Kobayashi répète tout au long du film les mêmes images douloureuses. Des images de solitude, d'un homme (Kobayashi l'incarne) condamné à expier, à vivre spartiatement en dégustant le même petit déjeuner chaque jour à la même place, en éteignant la télé à la même heure, en effectuant à l'usine les mêmes gestes. 1h42 et cinq images à tout casser.

Independencia aime-t-elle les épreuves ? Après Ruhr et son plan long d'une heure, The Rebirth. Il y a des questions à se poser dont l'affirmation d'une radicalité ne fait pas partie. Il s'agit plutôt de savoir si les films passent encore des pactes avec nous. Là où il y a de la rencontre. Des films qui se donnent une chose à faire et qui s'y tiennent. Des films qui rencontrent vos résistances, les dépassent, et amènent à un nouveau degré de conscience. Des films qui se digèrent lentement, comme l'oeuf que Junichi casse tous les matins sur son bol de riz, et qui ne cherchent jamais à vous retenir, car le choix de rester est en soi une affirmation plus précieuse, courageuse et profitable.

Il y aurait mille choses à en dire. L’une des plus marquantes est ce qui du 11 septembre y fait écho.  Des arbres bruissent et perdent leurs feuilles quand des avions les survolent à l'orée d'un aéroport. Une barrière de dos se lève et s'agenouille aux appels d’une prière dans une mosquée. Précédé d'une sirène, un fourneau d’usine noir de suie, que sa forme carrée rend proche d’un gratte-ciel, s'embrase toutes les dix minutes et libère d’immenses panaches de fumée colorées par la lumière, virant du blanc au jaune, du gris au noir au fur et à mesure que la nuit tombe, jusqu'à ce que cette image à répétition se fonde dans le gris bouché du numérique. Couleur bouchée qui est l'équivalent de ce que fut le blanc pour l'argentique, comme l'ont montré les photos de Hiroshi Sugimoto : le gris est simultanément l'addition et l'annulation des images.

S'il fallait choisir un plan pour la décennie, ce serait celui-là. Il en évoque tant d'autres, de Cloverfield à La Guerre des Mondes, d'Avatar à District 9, du Village à Superman. Mais il ne s'agit pas d'une évocation. Le plan dure une heure, la moitié du film. Quand bien même Ruhr est au départ un portrait de l'Allemagne ne croisant qu'incidemment le souvenir des attentats sur New York, il évoque directement, et frontalement, la répétition et la latence de l’image du 11 septembre dans le cinéma. Dix ans où rien n’a changé sinon le ton, la lumière, l’état d’âme qui noircit, l'horizon qui se bouche, chaque jour un peu plus.