2009 2010
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16 septembre 2009. Nous entamons aujourd’hui une mise en ligne régulière de textes sur les sorties en salle. Ce site, créé dans la foulée du festival de Cannes, alimenté de quelques événements ponctuels, commence à prendre forme pérenne. C’est notre manière, personnelle et publique, de répondre à l’esprit de la lettre que Jean Douchet nous a adressé le 10 mai dernier, « Notre combat ». Il indiquait avec simplicité un chemin à suivre. En deux mots. Le premier est rêve. Ce n’est pas que les films ne nous font plus rêver. Personne n’a perdu le plaisir de se réfugier dans les salles obscures, ou bien on aurait déjà fermé le rideau depuis longtemps. Les conditions de travail en revanche sont devenues si frustrantes qu’elle risquent en effet de parasiter méchamment l’envie d’aller au cinéma, de parler et d’écrire de ce dont on a été spectateurs. Pourquoi le travail est-il devenu frustrant ? Parce qu’il y a des choses dont on ne peut plus parler. Moins par interdit direct, bien que cela existe aussi, que par une contrainte structurelle. Une revue qui veut parler doit sortir dans les kiosques. Et dès lors se charger d’une économie qui en réduit la politique à deux partis. Celui de la presse people et celui du cinéma d’auteur (du milieu). On peut être sur le marché de la critique sympa. Ou on peut être une institution qui cautionne le centre de la production nationale en oubliant d’être critique. Cela veut dire s’interdire a priori tout «combat», le deuxième mot évoqué par J.D. Et dès lors tout rêve. Pour renouer avec ce qui fut dans les années 50 et 60, l’effronterie et le culot propres aux revues de cette époque, il ne faut pas revenir à leur structure économique, alors légère, aujourd’hui intenable. Intenable veut dire impossible sans patrons. Et patrons on sait ce que ça veut dire. Il faut en reproduire le geste. Autrement dit, chercher une économie autre qui permette de faire le même, voir plus. C’est un pari. Nous avons appelé le notre independencia, du titre du film où Raya Martin illustre un combat personnel et national. La critique peut s’approprier le drapeau de l’indépendance. Parce que l’indépendance est lutte effective contre un présent donné, contre la dérive naturelle des choses, et prémisse d’un changement.
23 septembre 2009. La semaine qui vient aurait pu opposer mac-mahoniens et intellectuels de gauche, si nous étions encore dans les années 50. Les premiers auraient vu, aimé et soutenu jusqu’à la mort le dernier film de Kathryn Bigelow, comme ils avaient l’habitude de défendre un film de Lang ou de Fuller. En disant que le cinéma n’est pas une question d’introspection mais consiste à mettre un acteur devant la caméra, à respecter sa présence, à admirer dans son effort de comédien la violence d’un geste, la puissance d’un homme. Comme écrivait Michel Mourlet : à substituer à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. C’est exactement ce qui arrive dans Démineurs. Film magique, troublant.
Pour les mêmes raisons, les mac-mahoniens auraient déserté Hotel Woodstock. Pas seulement parce qu’il sent le hippie et le geek. Ils auraient détesté Ang Lee depuis bien plus longtemps, jusqu’à en faire un vrai ennemi avec Hulk. Film qui ose découper et monter dans le même plan, casser l’acteur en plusieurs cadres, faire de l’écran un espace purement conceptuel. Ils y auraient vu une adaptation des psychologismes de Vertigo. Un éloge de la peur. Et auraient crié au scandale pour la séquence où la tête et le coeur de Bruce Banner gagnent sur la colère de Hulk, et où le géant vert est réduit à un petit mec Bana. De même, les intellos de gauche auraient trouvé tout cela limite fasciste. Ils auraient déserté le fanta-réalisme anti-intellectuel de Démineurs pour s’assoir devant Hôtel Woodstock. Ils seraient sorti de la salle sur un nuage en pensant à la douceur du film, à sa manière subtile de décrire les hippies comme frères jumeaux des marines. Les deux se déplaçant sur des hélicoptères, envahissant la terre des paysans, transformant la campagne verte en un terrain aussi boueux qu’un champ de bataille.
Et aujourd’hui ? Peut-on aimer les deux ? Le cinéma prométhéen de Bigelow et celui lysergique de Lee. Cela se discute. On va en parler. Pour commencer, en haut à gauche, une vignette rattrape une grande sortie de septembre, en introduisant deux nouveaux du groupe independencia.
1 octobre 2009. L’affaire Roman Polanski, née il y a quelques jours suite à l’arrestation en Suisse du cinéaste, est délicate et nécessite attention et prudence. Elle est destinée à occuper les esprits pour plusieurs semaines jusqu’à ce qu’une décision soit prise sur l’éventuelle extradition de Polanski aux Etats-Unis. Le monde du cinéma est concerné pour des raisons évidentes. Il a réagi immédiatement. Apparemment sur de mauvaises bases.
Depuis son blog, le directeur de la Cinémathèque Française M. Toubiana a lancé un appel à la signature pour la libération immédiate du cinéaste. Cet appel pose doublement problème. Par le caractère corporatiste de la démarche qui s'adresse à des « amis » du directeur. Et, plus important, par l’argumentation qui motive le soutien. Argumentation exprimée par le directeur dans le même blog, puis par un entretien accordé à France culture. A savoir : « Roman Polanski est un artiste, un cinéaste », et « le cinéma est un pays libre ». Cette plaidoirie a déjà eu l'effet de déplacer le débat sur l’opportunité de l’extradition d’un homme vers celui de trancher si un artiste est ou non au delà des lois.
Un tel déplacement polarise dès lors le débat entre défenseurs de la petite fille et soutiens du grand cinéaste. Le deuxième parti gagne peut être dans le cercle des « amis » du directeur de la cinémathèque et pour cette même raison il sera minoritaire partout ailleurs. C’est pourquoi, si elle est entendue, cette démarche risque de restreindre et de miner à jamais le champ de l’initiative en faveur de la libération.
Une autre attitude était possible. Offrir un soutien à un homme poursuit par une procédure judiciaire défaillante, voire inquisitrice. Considérations qui lui ont valu une bienveillance qui ne date pas d’aujourd’hui, mais que le temps écoulé et l’étrange réveil de l’autorité helvétique renforcent.
Les bonnes intentions de celui qui est à l’origine de cet appel ne sont pas en cause. Son dernier message : « question de style », où il s'agace des critiques qui sont apparues d’emblée, montre en revanche qu’il est incapable de mesurer le sens de ses propres actes. Il réduit la perplexité suscitée par son appel à un manque d’élégance. Et par là, il oublie que le style frivole et sophistiqué de son blog ne convient pas à cette cause. Que son étreinte à distance avec la figure du grand cinéaste évoque chez ses lecteurs l’image peu édifiante d’une guilde internationale de la mondanité revendiquant pour soi et au nom de l’art un insupportable statut d’exception normative. Précisément l’image de la villa de Mulholland Drive qui hante la figure de Polanski depuis 1978. Image qu’un avocat essaierait de mettre à distance mais qu'un procureur n'hésiterait pas à diffuser.
13 octobre 2009. Post-scriptum à l’éditorial du 1er octobre. Libé du 11/10 : «Le cinéaste [Roman Polanski] est très touché de tous les soutiens qu'il reçoit, il sait aussi que certains soutiens sont contre-productifs – a déclaré l’avocat Me Hervé Temime sans vouloir préciser quels soutiens étaient visés par cette déclaration». Sans commentaire.
Commence le 20 septembre prochain une rétrospective intégrale James Benning. Nous vous invitons à suivre toute la programmation au Jeu de Paume et à suivre ici notre série de textes, entretiens, vidéos.
On se permet d’insister, car vous ne risquez pas d’en entendre parler ailleurs, toutes nos meilleures plumes semblent occupées à découvrir les films de Federico Fellini. Benning à part, la semaine entrante est plutôt molle. Coté sorties, The Descent 2 suscite un peu d’attente, le premier avait plutôt plu. Pour le reste, deux reprises.
La première est liée au cas Polanski. Wanted and Desire, documentaire réalisé il y a juste un an par Marina Zenovich est ressorti opportunément et dans quelques salles (Reflet Medicis pour les parisiens). Film modeste, satisfaisant pour ceux qui ont envie d’en savoir plus sur l’affaire.
La seconde est de taille. 1982. Franco Nero campe le Lieutenant Seblon, Jeanne Moreau est Lysiane, Brad Davis dans le rôle titre : Querelle. Rainer W. Fassbinder tourne sans le savoir son dernier film, d’après la pièce de Jean Genet. Querelle est un film où Fassbinder a voulu rivaliser avec La Mort aux trousses en matière de double, triple jeu. Sauf qu’il n’est pas ici question d’espionnage mais seulement de sexe et de mort. Il faut avoir vu Querelle au moins dix fois pour se souvenir de la géométrie amoureuse et sexuelle de l’intrigue. Vertigineuse. Et quelques jours suffisent à renvoyer le tout dans une magnifique brume. Une réplique, la première, résiste à l’oubli. Gunther Kaufmann derrière le comptoir d’un bar joue aux dés en compagnie d’un marin habillé cuir façon Lou Reed période Transformer, il lève les yeux sur Jeanne Moreau qui danse avec Hanno Polsh sur un morceau de guitare et lui dit : Hey, it’s Closing time.
3 novembre. Il pleut des cordes, des expos, des rencontres et des films. Commençons par les films. La liste est longue. Cela fait une actualité plate mais abondante, et grâce à Frédéric Moreau – coming from Chamonix –, nous évitons la noyade. La meilleure précipitation vient des States. Clones amène en France Bruce Willis ; acteur des tous les automnes de l’empire nord-américain. Enchaîner par Jennifer’s Body, c’est chasser la dépression par l’anticyclone Cody, de son vrai nom Brook Busey-Hunt.
Il pleuvait déjà samedi 31 à l’ouverture de l’expo de Wang Bing. Le cinéaste tenait bon dans la cour de la Galerie Chantal Crousel, 10 rue Charlot dans le 3eme. La cigarette au bec, il expliquait que la version de Fiengming, chronique d’une femme chinoise proposé par la galerie parisienne, – tous les jeudis jusqu’au 3 novembre de 20h à minuit – n’est pas celle qui nous a tenu pendant 3h20 collés aux fauteuils du FID 2008. Elle dure 40 minutes de plus. Une version non-censurée ?
Non, chers complotistes, le cinéaste a simplement décidé de réintégrer les hésitations de Mme Fiengming ; hésitations éliminées dans le montage «court», pensé pour le cinéma. Dans cette nouvelle version, l’illusion d’une narration sans incertitudes laisse la place à un témoignage «réaliste».
À voir. À voir aussi L’homme sans nom, étrange western-documentaire où Bing filme un homme qui a choisi de vivre dans une grotte, loin des ancienne et nouvelle Chine. Nous y reviendrons. Une dernière notation atmosphérique. Un vent d’auteur est en train de souffler sur nos écrans : Mia Hansen Love, Claire Denis. Notre prévision du jour : beau temps sur tout Paris, orage dans nos parages. En attendant, nous n’avons pas oublié Irène, petite tempête qui risque de cavaler pas mal dans les salles A&E. Un bulletin plus précis est en court, qui devrait être publié demain soir. Notre service a déjà lancé l’alerte : attention, avant-ringardise. Sortez couverts.
2 décembre. Salut novembre, tu nous as bien plu, reviens quand tu veux. D’ailleurs, pour ceux qui n’ont pas, ou pas assez, profité de tes dons (nous par exemple), tu nous accordes un sursis de plaisir : le mois du documentaire n’est pas encore fini – restent, entre autres, plusieurs rendez-vous avec Lech Kowalski ; l’exposition de Wang Bing à Paris, galerie Chantal Crousel, est visible jusqu’au 5 decembre, celle d’Avi Mograbi à Rennes jusqu’au 18 decembre. Mograbi nous a envoyé une vidéo de son installation, elle sera bientôt en ligne, deux minutes qui nous ont donné envie d’acheter un billet pour l’ouest.
Quant à l’actualité des salles, nous avons laissé passer Resnais et Bellocchio. Les Herbes folles et Vincere, différents mais également incontournables, ne méritaient évidemment pas ça (le rattrapage est en cours).
Décembre sera-t-il aussi riche ? Son premier mercredi rattrape (lui aussi) un oubli de 40 ans. Sort aujourd’hui en salle Lettre à la prison, film extraordinaire réalisé par Marc Scialom en 1969 et resté inédit jusqu’à ce que le FID le présente en première mondiale, c’était en juillet 2008. Tourné dans l’esprit de l’époque (un scénario refusé par l’Avance, une caméra Eclair, un tournage sauvage) il s’avéra enfin tel qu'il est : intempestif. Toute l’histoire dans un entretien avec Scialom à venir (promis).
Les journaux reparlent de la mésaventure suisse de Roman Polanski, dans la foulée d'un référendum honteux. Dans quelques jours, le cinéaste sera assigné à résidence. Indéfectible soutien, Serge Toubiana revient lui aussi dans son blog sur l’affaire. Lui aussi rattrape, ou tente de rattraper, sa sortie maladroite d’il y a quelques semaines. En faisant évidemment pire. Cette fois-ci il propose un parallèle entre les ghettos juifs (d’où Polanski enfant s’est échappé ) et sa situation actuelle.
La fin de la décennie approche. C’est le temps pour fanzines, blogs et canards de multiplier les listes de coups de cœur, les top ten et autres initiatives ludiques plus ou moins bidon. Nous allons aussi le faire. Une bonne contribution à cet exercice consisterait à lancer une série à caractère journalistique sur la production dans la marge, au cours de ces derniers dix années. Interroger des cinéastes – ceux qui ont été les plus réactifs à la révolution DV–, leur demander comment ils ont produit et distribué leurs films, et comment ils envisagent leur avenir. Une question concrète pour ne pas se demander où le cinéma va.
20 janvier. Il est tard pour faire le bilan de 2009. Il est même déjà trop tard pour faire le bilan des années zéro. On sait ce qu’ont été ces dernières dix années. Pas une seule chose. Le numérique des grands et des petits. La série télé d’auteur. Des créateurs de télé qui se mettent à faire des séries pour le cinéma. Des documentaires ayant ouvert une voie commune aux cinéastes et aux artistes.
Puis le onze septembre, naturellement. L'image des avions percutant les deux tours du WTC, et de ces deux tours pulvérisées dans Manhattan, fut pour nous ce que la carte de Yalta était pour Daney, ce que le film de Zapruder sur l'assassinat de JFK a été pour les cinéastes des années 1970 : une image fondamentale qui sert de catégorie pour comprendre toute les autres images. Les tours jumelles en train de s’effondrer ont eu cette fonction. Et on n’a pas encore fini avec elles. Samedi soir, Independencia présentait au CENTQUATRE le dernier film de James Benning. Ruhr, tourné entièrement en HD numérique, est une étape nouvelle dans la carrière du cinéaste et artiste américain. Une nouvelle approche de la durée, désormais potentiellement infinie.
Il y aurait mille choses à en dire. L’une des plus marquantes est ce qui du 11 septembre y fait écho. Des arbres bruissent et perdent leurs feuilles quand des avions les survolent à l'orée d'un aéroport. Une barrière de dos se lève et s'agenouille aux appels d’une prière dans une mosquée. Précédé d'une sirène, un fourneau d’usine noir de suie, que sa forme carrée rend proche d’un gratte-ciel, s'embrase toutes les dix minutes et libère d’immenses panaches de fumée colorées par la lumière, virant du blanc au jaune, du gris au noir au fur et à mesure que la nuit tombe, jusqu'à ce que cette image à répétition se fonde dans le gris bouché du numérique. Couleur bouchée qui est l'équivalent de ce que fut le blanc pour l'argentique, comme l'ont montré les photos de Hiroshi Sugimoto : le gris est simultanément l'addition et l'annulation des images.
S'il fallait choisir un plan pour la décennie, ce serait celui-là. Il en évoque tant d'autres, de Cloverfield à La Guerre des Mondes, d'Avatar à District 9, du Village à Superman. Mais il ne s'agit pas d'une évocation. Le plan dure une heure, la moitié du film. Quand bien même Ruhr est au départ un portrait de l'Allemagne ne croisant qu'incidemment le souvenir des attentats sur New York, il évoque directement, et frontalement, la répétition et la latence de l’image du 11 septembre dans le cinéma. Dix ans où rien n’a changé sinon le ton, la lumière, l’état d’âme qui noircit, l'horizon qui se bouche, chaque jour un peu plus.
27 janvier. Cette semaine, il y a un choix à faire. Soit poursuivre l'actualité ; bien délimitée entre une poignée de films français au carré (Le Refuge de François Bozon, Le Baltringue avec Lagaf', Océan, le nouveau grand spectacle animalier de Jacques Perrin), la traditionnelle actualité américaine (Up in the air de Jason Reitman avec Clooney et Vera Farmiga, qu'on ira voir, au contraire de La Princesse et la Grenouille) et le coréen Mother (mais Bong Joon-ho, après l'excellent Memories of Murder et un Host impressionnant, nous fatigue un peu, cet après-midi).
Et puis il y a, évidemment, Ne Change Rien de Pedro Costa, dont nous avons déjà largement commencé à parler. Il faudra le revoir, en même temps qu'on mène le travail en cours ici, après un premier sentiment de déception exprimé lapidairement là. Enfin il y a, surtout, The Rebirth. Un film connu jusqu'ici sous le nom de Ai no yokan ("Pressentiment d'amour"), grâce à son passage au festival de Locarno où il avait obtenu des mains de Jia Zhang-ke le Léopard d'Or du festival... en 2007.
Deux ans passés en ce qui nous concerne à faire mention de ce film en espérant l'audace d'un distributeur qui a fini par se présenter : c'est Tamasa Distribution. Le film de Masahiro Kobayashi (Bashing, cette histoire de jeune japonaise secourue penaude d'une mission humanitaire en Irak et mise au ban de la société) est une nouvelle histoire de honte. La fille d'un homme, Junichi, tue celle d'une femme, Niriko.
Par coïncidence, tous deux meurtris s'exilent dans la même auberge d'un village lugubre du nord est du Japon, vivent à une cloison d'écart sans pourtant jamais se rencontrer. L'histoire s'arrête avec leur face-à-face. Mais le trajet prend du temps. Ravaler sa honte n'est pas facile. Assumer une faute l'est encore moins lorsqu'elle est celle d'un autre. C'est un processus violent, pour le spectateur aussi. Avec une rigueur un poil autrichienne, Kobayashi répète tout au long du film les mêmes images douloureuses. Des images de solitude, d'un homme (Kobayashi l'incarne) condamné à expier, à vivre spartiatement en dégustant le même petit déjeuner chaque jour à la même place, en éteignant la télé à la même heure, en effectuant à l'usine les mêmes gestes. 1h42 et cinq images à tout casser.
Independencia aime-t-elle les épreuves ? Après Ruhr et son plan long d'une heure, The Rebirth. Il y a des questions à se poser dont l'affirmation d'une radicalité ne fait pas partie. Il s'agit plutôt de savoir si les films passent encore des pactes avec nous. Là où il y a de la rencontre. Des films qui se donnent une chose à faire et qui s'y tiennent. Des films qui rencontrent vos résistances, les dépassent, et amènent à un nouveau degré de conscience. Des films qui se digèrent lentement, comme l'oeuf que Junichi casse tous les matins sur son bol de riz, et qui ne cherchent jamais à vous retenir, car le choix de rester est en soi une affirmation plus précieuse, courageuse et profitable.
25 février. Rentré de Berlin, Cannes se profile. La manière d'y être reste à voir. Des questions économiques rentrent en jeu – depuis presque un an, Independencia est une entreprise entièrement bénévole, merci à tous. Cannes fut le berceau de la revue. Si Cannes se profile, c'est que nous allons pouvoir fêter un anniversaire. Comment, cela reste aussi à voir.
Pourquoi, c'est plus clair. Les encouragements se multiplient. La fréquentation augmente – vous êtes chaque mois, actuellement, près de 4000. Le plus important dans cette affaire, c'est que la revue vit malgré tout, nous permet à tous d'exister, et dès lors d'atteindre cette ambition, formulée au départ, de repenser la profession critique. Qu'internet maintienne la gratuité, cela peut se justifier. Mais la critique y est alors forcée de vivre d'autres expédients, d'imaginer d'autres formes aussi, mais nous ne sommes pas les seuls : voyez les salles, les vidéo-clubs, confrontés à bien pire. Après tout, Internet est un lieu offensif, pas un refuge. Les forums y font la loi car rien ne vient contrebalancer leur logorrhée, ça ne durera pas. Ce n'est pas à internet de craindre pour son avenir mais à la presse papier. Il y a peu, voire pas, de sites critiques contrebalançant leur présence uniquement digitale par une inscription dans un lieu, une participation à des évènements physiques. Qui le pratique d'une manière professionnelle, comme dans le mot de Truffaut : chacun a un métier, le sien et critique de cinéma (ce qui veut dire que critique est une activité répandue, mais qu'elle est avant tout un métier). Chance du 104 bien sûr, mais renouvelable ailleurs.
Cette semaine sortent Scorsese, dont on dit qu'il tente des choses impossibles, qu'y dominent ses visions infernales, mais qu'il est nul vers la fin. Couples Retreat, curiosité comique avec Vince Vaughn et Jean Reno (peut-être). Le Single man de Tom Ford (à la rigueur). Liberté de Tony Gatlif (probablement pas). Un Pierre Richard, un film textile chinois. La Reine des Pommes de Valérie Donzelli, d'abord. On va rattraper Sherlock Holmes, Hors de contrôle, Fantastic Mr. Fox. Les semaines ont montré qu'il ne servait à rien, vues nos forces, de coller au train de l'actualité. Et puis, nous voyons davantage les films en salles, au moment où ils sortent, que quelques mois avant en projection de presse. Cela a ses inconvénients comme de manquer beaucoup de choses, et ses avantages comme d'être porté par la rumeur des films, éviter l'ambiance parfois spéciale des projections de presse, prouver que le sort d'un film n'est pas joué le mercredi à 16h mais continue d'alimenter les discussions. Cela permet, surtout, d'être ouvert à un autre type d'actualité, celle que nous fabriquons.
9 avril. Il y a une partie invisible de notre travail. Comme sur un iceberg, c'est la plus grande. Elle consiste à suivre les films, pas tous, certains, dans les salles, pas toutes, celles d'art et d'essai. Cela donne une vision de la circulation du film à la fois précise et déformée. Hier on accompagnait La Pivellina à la MJC Jacques Tati à Orsay. Un beau film pratiquement disparu des sites internet, des revues, des quotidiens. Et surtout des affiches dans le métro – ce thermomètre de la fièvre distributive.
Nous avons un rapport spécial avec une autre salle Jacques Tati, à Tremblay en France. Pendant deux semaines, une large rétrospective de cinéma italien (fictions et documentaires) a occupé la salle. Aucun quotidien ou revue n'a relevé le passage de La Bocca del lupo (grand prix de Turin 2009 et de Berlin 2010) ou de La Paura de Pippo Del Bono ou de Lo Spazio Bianco de Francesca Comencini (nous non plus d'ailleurs, il est difficile d'être dans un mouvement et d'en parler au même temps). En revanche, la presse s'est longuement penchée sur Tremblay en France, peignant une ville monochrome : noir cramé de bus, noir de flics, noir des noirs. Aucun journaliste n'est venu voir si par hasard dans la ville il y avait autre chose (pas seulement le cinéma d'ailleurs). Il aurait trouvé une communauté qui se déplace et se réunit pour discuter de cinéma. Quelque chose de rare. La presse n'est pas venue. En revanche, grâce aux articles du Monde et de Libé, plusieurs spectateurs parisiens ont appelé pour dire que non, ils n'allaient pas se risquer au Vietnam. Merci Libé, merci Le Monde. Du sérieux, du travail.
Les films passent trop vite. Nous ne faisons pas exprès d'en rater tant. Ce n'est pas seulement une question d'emploi du temps. Ecrire sur White Material par exemple. Nous l'avons vu à Venise. Et savons qu'il mérite un pamphlet. Mais il y a des textes qui grandissent lentement. Qui attendent des discussions. Le film de Claire Denis nous déplaît. Mais nous en sommes à souhaiter qu'il ne passe pas trop vite, que quelqu'un le voit afin qu'on puisse en discuter. À quoi bon lancer un pamphlet dans le vide ?
7 juillet 2010. Nous ne sommes jamais vraiment revenus de Cannes. Il aurait fallu pour cela mettre un point final à deux discours à peine entamés, déjà abandonnés, laissés à la dérive. Le premier concerne la Quinzaine des réalisateurs, cette année extraordinairement faible car confiée par la SRF, association craintive et conservatrice, à un directeur incertain. Le deuxième est tout aussi politique quoiqu’en un sens beaucoup plus large : l'état du cinéma français. Discours éternel et nécessaire, nécessairement éternel, qui peine à prendre la forme d'un texte unique et hante plutôt l'ensemble de nos papiers. La Palme d'or, si espérée, si inespérée, nous a détourné de ces querelles domestiques. Deux mois durant, bercés par le bourdonnement des abeilles de l'oncle Boonmee, le courage de reprendre la bataille a manqué. Une fois de plus, Cannes nous a rattrapé. D'abord, par une projection, inoubliable, de Film Socialisme organisée par Médiapart au Cinéma des cinéastes, suivie d'une rencontre, franchement «mortelle», avec Jean-Luc Godard. Que le cinéaste ennemi de tous les académismes ait snobé la conférence de presse sur la Croisette et décidé de s'inviter sur le plateau de ce jeune site d'attaque, le préférant à la triade Cahiers-Inrocks-Libé, est un signe et un parti pris. L'histoire de la critique en est ponctuée. Au début des années 1980, Serge Daney déménage à Libération. Derrière lui, il ne laisse rien. Désormais, le travail des Cahiers ne sera plus l’exclusivité des Cahiers. Il y a deux ans, Skorecki quitte politiquement Libération. Dans son film Skorecki déménage, il fait comprendre que le lieu était désormais inhabitable ; pour lui qui incarne ce qui reste d'une longue tradition critique.
Et aujourd’hui, où en est l'art d'aimer ? Mercredi passé sortait en salle Tournée de Mathieu Amalric. Film plein de courage et de profonde aigreur. Film que nous trouvons, dans le discours qu'il entretient avec le monde du spectacle, fermement politique. Nous ? Tournée fait consensus. La presse l'aime. Mais cette même presse aime aussi Carlos d'Olivier Assayas, depuis aujourd’hui en salle après une diffusion, au moment de Cannes, sur Canal +. Lisez Le Monde : on va jusqu’à y dire qu’Assayas était conscient, au moment du tournage, de “friser la perfection”. Ovation critique pour ce film objectivement mal fait, apolitique, irréfléchi et ringard de l’aveu même du cinéaste, qui dans les entretiens répète comme un mantra ne pas avoir d’idées sur le révolutionnaire, ne pas avoir d’idées sur le format sériel, avoir voulu faire un film «de cinéma».
Comment expliquer cette coexistence, dans le coeur de la presse, de deux films dont l'un est simple et moderne et l'autre pénible et laborieux ?
Au retour de Cannes, un texto envoyé depuis Barcelone nous racontait que le papier publié par Independencia sur Carlos aurait sérieusement chiffonné Assayas. Intrigués par cette attention inattendue, nous en causons avec une connaissance de Canal +. L'ami le savait presque trop, ayant lui même réuni la revue de presse pour le réalisateur : d'un côté les articles favorables ; de l'autre les négatifs – seulement deux, impossibles à rater : Médiapart et Independencia. Ce qu'il ignorait, comme la plupart des lecteurs l’ignore, est que l’ovation en apparence sans bémol de ce cinéaste est loin de représenter l'avis, bien plus articulé, des critiques. Dans les rédaction, il y a ceux qui détestent, ceux qui aiment pas, ceux qui ont des réserves et puis il y en a un qui adore. C’est systématiquement ce dernier qui écrit.
Reste a savoir quelle force impose ce coutume. Cela constituerait la matière d’une bonne fiction. L’essentiel consiste plutôt, comme l'a entendu Skorecki, comme l'a entendu Godard, à prendre acte d'une abdication de la profession. Les rédactions de la presse cinéma peuvent produire de bons ou des mauvais textes, mais ne sont plus de véritables espaces de pensée et d’émancipation. Il est temps de déménager à nouveau.
Pour aller où ? Durant les dix dernières années, les festivals, au moins certains – Turin (jusqu'en 2008), Venise, le Forum de Berlin, le FID Marseille – ont pris le relais. En publiant des livres, en construisant des occasions de rencontre, en découvrant et soutenant des cinéastes. Mais ce n'est pas leur vocation spécifique. Plutôt, un intérim pour cause de vacance du titulaire. La critique devrait donc revenir, se faire une nouvelle place qui ne sera sans doute plus aussi exclusive et confinée que jadis, mais soumise à l’inter-dépendance de tous les passeurs de cinéma : festivals, associations, producteurs, salles. Il est clair qu'Internet est la voie. Mais pour que la critique puisse se poser, il faut qu'elle trouve une économie, une économie de l’indépendance. Cet espace reste à construire. La rentrée apportera quelques nouvelles. Nous avons remis les choses en chantier. Mais pour l’heure, direction Gare de Lyon, Avignon, Marseille : un grand festival débute.