16 septembre 2009. Nous entamons aujourd’hui une mise en ligne régulière de textes sur les sorties en salle. Ce site, créé dans la foulée du festival de Cannes, alimenté de quelques événements ponctuels, commence à prendre forme pérenne. C’est notre manière, personnelle et publique, de répondre à l’esprit de la lettre que Jean Douchet nous a adressé le 10 mai dernier, « Notre combat ». Il indiquait avec simplicité un chemin à suivre. En deux mots. Le premier est rêve. Ce n’est pas que les films ne nous font plus rêver. Personne n’a perdu le plaisir de se réfugier dans les salles obscures, ou bien on aurait déjà fermé le rideau depuis longtemps. Les conditions de travail en revanche sont devenues si frustrantes qu’elle risquent en effet de parasiter méchamment l’envie d’aller au cinéma, de parler et d’écrire de ce dont on a été spectateurs. Pourquoi le travail est-il devenu frustrant ? Parce qu’il y a des choses dont on ne peut plus parler. Moins par interdit direct, bien que cela existe aussi, que par une contrainte structurelle. Une revue qui veut parler doit sortir dans les kiosques. Et dès lors se charger d’une économie qui en réduit la politique à deux partis.

23 septembre 2009. La semaine qui vient aurait pu opposer mac-mahoniens et intellectuels de gauche, si nous étions encore dans les années 50. Les premiers auraient vu, aimé et soutenu jusqu’à la mort le dernier film de Kathryn Bigelow, comme ils avaient l’habitude de défendre un film de Lang ou de Fuller. En disant que le cinéma n’est pas une question d’introspection mais consiste à mettre un acteur devant la caméra, à respecter sa présence, à admirer dans son effort de comédien la violence d’un geste, la puissance d’un homme. Comme écrivait Michel Mourlet : à substituer à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. C’est exactement ce qui arrive dans Démineurs. Film magique, troublant.

Pour les mêmes raisons, les mac-mahoniens auraient déserté Hotel Woodstock. Pas seulement parce qu’il sent le hippie et le geek. Ils auraient détesté Ang Lee depuis bien plus longtemps, jusqu’à en faire un vrai ennemi avec Hulk. Film qui ose découper et monter dans le même plan, casser l’acteur en plusieurs cadres, faire de l’écran un espace purement conceptuel.

Ils y auraient vu une adaptation des psychologismes de Vertigo. Un éloge de la peur. Et auraient crié au scandale pour la séquence où la tête et le coeur de Bruce Banner gagnent sur la colère de Hulk, et où le géant vert est réduit à un petit mec Bana. De même, les intellos de gauche auraient trouvé tout cela limite fasciste. Ils auraient déserté le fanta-réalisme anti-intellectuel de Démineurs pour s’assoir devant Hôtel Woodstock. Ils seraient sorti de la salle sur un nuage en pensant à la douceur du film, à sa manière subtile de décrire les hippies comme frères jumeaux des marines. Les deux se déplaçant sur des hélicoptères, envahissant la terre des paysans, transformant la campagne verte en un terrain aussi boueux qu’un champ de bataille.

Et aujourd’hui ? Peut-on aimer les deux ? Le cinéma prométhéen de Bigelow et celui lysergique de Lee. Cela se discute. On va en parler. Pour commencer, en haut à gauche, une vignette rattrape une grande sortie de septembre, en introduisant deux nouveaux du groupe independencia.

Celui de la presse people et celui du cinéma d’auteur (du milieu). On peut être sur le marché de la critique sympa. Ou on peut être une institution qui cautionne le centre de la production nationale en oubliant d’être critique. Cela veut dire s’interdire a priori tout «combat», le deuxième mot évoqué par J.D.  Et dès lors tout rêve. Pour renouer avec ce qui fut dans les années 50 et 60, l’effronterie et le culot propres aux revues de cette époque, il ne faut pas revenir à leur structure économique, alors légère, aujourd’hui intenable. Intenable veut dire impossible sans patrons. Et patrons on sait ce que ça veut dire. Il faut en reproduire le geste. Autrement dit, chercher une économie autre qui permette de faire le même, voir plus. C’est un pari. Nous avons appelé le notre independencia, du titre du film où Raya Martin illustre un combat personnel et national. La critique peut s’approprier le drapeau de l’indépendance. Parce que l’indépendance est lutte effective contre un présent donné, contre la dérive naturelle des choses, et prémisse d’un changement.