Si vous n'avez pas suivi l'histoire du filmage du foot, qui a ses connaisseurs, un article de Libération, joliment titré «les yeux du stade», pourra vous servir d'introduction. On a pu croire que cette évolution allait atteindre une limite après 1998 et la réalisation s'assagir. Les trois premiers matches de cette coupe du monde montrent qu'il n'en est rien. Nous avons affaire à un nouveau tissu d'images, plein de coutures comme un manteau d'arlequin, passionnant à décortiquer tout seul ou à plusieurs devant sa télé. On pourrait s'inquiéter que la multiplication des plans ne nuise à l'intelligibilité du jeu, à sa fluidité. Retournons la question en rendant la parole au terrain : et s'il fallait plutôt dire qu'il y a des équipes qui nuisent toutes seules à l'intelligibilité du jeu - au point que nul montage ne saurait faire de la dissémination des gestes individuels le début d'une action collective - et d'autres dont l'action collective est un plaisir à voir diffractée sous la multiplication des angles ?
Il ne manque aux réalisateurs de coupe du monde, devenus chefs d'orchestres d'une armée de caméras (voyez l'article du Parisien sur les équipes françaises de télévision sélectionnées par la FIFA), que la direction des acteurs : ils doivent encore se soumettre à ce que font les équipes qu'on leur donne. Ainsi, filmer la France et l'Uruguay, deux équipes un peu nonchalantes hier soir, n'était pas la chose la plus excitante à faire, en ce début de coupe du monde. Quelques gros plan sur les courses de Toulalan et de Diabi, peut-être ; ne pas manquer les cheveux de Forlán au vent.
En revanche, la fluidité collective des Sud-Coréens offrait au réalisateur une matière magnifique à monter. L'unité de l'action donnait une colonne vertébrale à la multiplication des plans : la continuité du réel montrait la voie aux réalisateurs, qui furent à la hauteur. Ils bénéficièrent même d'un coup de pouce de la réalité, quand, à la 7e minute, les Coréens décidèrent d'aller chercher un coup franc à côté du poteau de corner où se trouvait justement le steadycamer. L'homme à la caméra, que l'on pouvait voir sur les plans larges juste derrière le joueur en rouge, fit alors partie de l'action, épousant l'intention du tireur, suivant avec espoir la trajectoire de son ballon, qui passait sous le nez des Grecs, avant que ne surgisse, magnifique, le défenseur Lee Jung-Soo. L'action, parfaite, pouvait dès lors nous être rendue sous trois angles, depuis la gauche, depuis l'arrière du but, depuis le ciel : elle fit en chacun de ses miroirs la preuve répétée de sa justesse, jusqu'à ce que nous accédions nous-mêmes à sa complète connaissance, sous toutes ses faces. Les Coréens nous ont prouvé tout l'après midi que le montage n'est pas l'ennemi du jeu lorsque celui-ci est déjà une œuvre articulée.
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12 juin 2010