Vous l'avez remarqué dès les premières images, le football s'est encore démultiplié. Le match est devenu une valse à mille plans, larges et serrés, zoomés et décadrés, vus du ciel et au ras de la pelouse, du haut des tribunes ou au milieu de l'action, à vitesse réelle ou ralentie. Les premières minutes du match de l'Afrique du Sud étaient à la limite du vertige : il faut quelques minutes pour s'habituer à voler au dessus des joueurs, se projeter parmi eux dans l'action, renifler le cuir, plonger de derrière le but, filer de nouveau dans les airs. Le premier corner filmé par un homme au sol portant une steadycam, avec son recadrage fluide, parvenait presque à signifier l'intention du tireur, comme si l'on cherchait avec lui la meilleure destination pour son ballon - un peu à la façon dont on dirige ses coups de pied arrêtés sur une playstation. Rohmer regrettait encore, en 1960, de ne pas lire l'expression des visages, de ne pas distinguer l'essoufflement. Hier, aucune goutte de sueur sur le visage de Sagna, aucun crachat de Thierry Henry (superbes, entre les dents) ne vous a manqué. Le gros plan sur la course de Park Ji-Sung, célébrant son but, au ralenti, le soleil dans les cheveux, était presque poétique.

Si vous n'avez pas suivi l'histoire du filmage du foot, qui a ses connaisseurs, un article de Libération, joliment titré «les yeux du stade», pourra vous servir d'introduction. On a pu croire que cette évolution allait atteindre une limite après 1998 et la réalisation s'assagir. Les trois premiers matches de cette coupe du monde montrent qu'il n'en est rien. Nous avons affaire à un nouveau tissu d'images, plein de coutures comme un manteau d'arlequin, passionnant à décortiquer tout seul ou à plusieurs devant sa télé. On pourrait s'inquiéter que la multiplication des plans ne nuise à l'intelligibilité du jeu, à sa fluidité. Retournons la question en rendant la parole au terrain : et s'il fallait plutôt dire qu'il y a des équipes qui nuisent toutes seules à l'intelligibilité du jeu - au point que nul montage ne saurait faire de la dissémination des gestes individuels le début d'une action collective - et d'autres dont l'action collective est un plaisir à voir diffractée sous la multiplication des angles ?


Il ne manque aux réalisateurs de coupe du monde, devenus chefs d'orchestres d'une armée de caméras (voyez l'article du Parisien sur les équipes françaises de télévision sélectionnées par la FIFA), que la direction des acteurs : ils doivent encore se soumettre à ce que font les équipes qu'on leur donne. Ainsi, filmer la France et l'Uruguay, deux équipes un peu nonchalantes hier soir, n'était pas la chose la plus excitante à faire, en ce début de coupe du monde. Quelques gros plan sur les courses de Toulalan et de Diabi, peut-être ; ne pas manquer les cheveux de Forlán au vent. 


En revanche, la fluidité collective des Sud-Coréens offrait au réalisateur une matière magnifique à monter. L'unité de l'action donnait une colonne vertébrale à la multiplication des plans : la continuité du réel montrait la voie aux réalisateurs, qui furent à la hauteur. Ils bénéficièrent même d'un coup de pouce de la réalité, quand, à la 7e minute, les Coréens décidèrent d'aller chercher un coup franc à côté du poteau de corner où se trouvait justement le steadycamer. L'homme à la caméra, que l'on pouvait voir sur les plans larges juste derrière le joueur en rouge, fit alors partie de l'action, épousant l'intention du tireur, suivant avec espoir la trajectoire de son ballon, qui passait sous le nez des Grecs, avant que ne surgisse, magnifique, le défenseur Lee Jung-Soo. L'action, parfaite, pouvait dès lors nous être rendue sous trois angles, depuis la gauche, depuis l'arrière du but, depuis le ciel : elle fit en chacun de ses miroirs la preuve répétée de sa justesse, jusqu'à ce que nous accédions nous-mêmes à sa complète connaissance, sous toutes ses faces. Les Coréens nous ont prouvé tout l'après midi que le montage n'est pas l'ennemi du jeu lorsque celui-ci est déjà une œuvre articulée.


KeyequipeARMGoHere

12 juin 2010

MONTAGE ET COLLECTIVISME

CORÉE DU SUD vs GRÈCE

2 - 0


Huh Jung-moo, Otto Rehhagel.

Afrique du Sud 2010.

Avec :

Jung Sung-Ryong, Cha Du-Ri, Lee Jung-Soo, Cho Yong-Hyung, Lee Young-Pyo - Lee Chung-Yong, Ki Sung-Yueng, Kim Jung-Woo, Park Ji-Sung (cap.), Park Chu-Young, Yeom Ki-Hun.

Et : Tzorvas, Seitaridis, Kyrgiakos, Papadopoulos, Torosidis, Ninis, Karagounis (cap.), Katsouranis, Samaras, Kapetanos, Charisteas.

Durée : 1 h 32

Date de sortie : 12 juin 2010

CORÉE DU SUD vs GRÈCE 2-0

Huh Jung-moo et Otto Rehhagel


6.4

©reuters