Ce n'est certes pas la première fois que les Allemands déferlent dans la plaine. Mais on en a peut-être jamais suivi les vagues avec un tel degré de continuité dans l'image. Le problème n'était pas de ponctuer le plan de base éternel, la plongée centrale depuis la tribune en plan large, avec des plans à hauteur d'hommes, de compléter la vision stratégique du jeu par la saisie du drame humain. Cette dialectique là, du football-structure et du football-épique, est une conquête des années 80. Voyez comment l'un de ses pionniers pour Canal+, Jean-Paul Jaud, la raconte dans le dossier consacré par les Cahiers du Cinéma à l'enregistrement du football (n°526) en 1998 : la première caméra descendue sur la pelouse, la première caméra derrière le but, les premiers travellings le long de la touche, la première caméra sur le toit du parc des Princes. Charles Tesson, dans le même dossier, pouvait saluer une alternance devenue un «automatisme des retransmissions.» Il restait deux défis à relever pour donner à l'Allemagne, dimanche, le plus beau des espaces où se répandre comme une nappe d'huile.
Un défi horizontal. Allez lire les interviews de Jean-Paul Jaud et François-Charles Bideaux, dans le dossier en question. Vous verrez, ils ne sont pas contents. Après vingt ans d'innovation en France, ils se plaignent encore qu'il soit difficile, lors des Coupes du Monde, de quitter la sacro-sainte ligne médiane, avec balayage panoramique qui modifie l'angle de la plongée à mesure que le jeu s'éloigne d'un côté ou de l'autre. Douze ans après, la conquête des 18 m est faite. Vous pouvez vérifier tous les jours : on ne se contente plus de filmer en plongée depuis la ligne médiane, on raccorde dans le mouvement face à la ligne des 18m. Dès lors, quand une équipe comme l'Allemagne déroule avec un sens fascinant du passage de ligne en ligne, qu'il s'agisse d'une passe profonde, dans l'axe, de Schweinsteiger (comme on dit outre Rhin : «jouer dans la petite rue») ou un une-deux entre Klose et Podolski (voyez à la 66e, sur la phase d'attaque qui précède le but de Müller), la progression est couverte, d'un bout à l'autre avec le même aplomb – nous ne sommes ni en train de les attendre, ni en train de les suivre : nous sommes toujours leurs contemporains, bien en face.
Un défi vertical. Vérifiez là encore : en ces trois points de la tribune, les caméras sont dédoublées et les raccords dans l'axe permettent de suivre en toute fluidité aussi bien la vague en plan large que l'intention en plan serré. C'était le problème non réglé dont parlait Charles Tesson en 1998, à propos de Brésil-Ecosse (voir l'article «Pour quelques crampons de plus», dans le même numéro) : non pas le raccord en mouvement déjà bien maîtrisé, mais plutôt le raccord dans l'axe, permettant, sans quitter la même action, de la voir en plan large, avec une focale courte, ou de resserrer le cadre sur le joueur porteur du ballon, en focale longue. Le problème c'est le rythme dans le passage d'une valeur de plan à l'autre - de telle sorte que l'intelligibilité du tout et l'intention individuelle se conjoignent sans se dissimuler l'une l'autre. Or dimanche, les intentions de Schweinsteiger, de Müller ou de Podolski était lumineuses : la volonté individuelle nourrissait la structure qui le lui rendait bien.
C'est dans les tribunes, dans le tissu des plans en plongée, que se joue donc le défi de la continuité dialectique du jeu. Quand tout cela est réglé, on peut se laisser aller à profiter de ces moments d'apesanteur au ralenti, ces moments épiques et baroques où deux joueurs, dans l'emmêlement furieux d'un mauvais tacle australien, s'écroulent millimètre par millimètre dans une sorte d'extase douloureuse.
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15 juin 2010