Regardez et regardez cet enregistrement bricolé du but de Villa, hier, contre le Portugal. Vous avez probablement vu et revu le plan large depuis la tribune. La caméra n'est plus tout à fait à l'aise avec ce plan : la tentation permanente du zoomage et dézoomage pour coller davantage au jeu en témoigne. Surtout, dans ce jeu là, vous ne voyez pas le moment du millimètre, la source du décalage qui est l'endroit où se concentre l'intelligence espagnole du jeu. C'est un des propos les plus intéressants tenus dans la presse ce matin. En page 3 de l'Equipe, Régis Dupont pose une question à tous ceux qui en ce moment sont intarissables sur ce que les caméras ont vu que les arbitres n'ont pas vu : « à vitesse réelle, qui avait vu que Xavi avait détourné la passe d'Iniesta vers Villa ? ». Le propos de Régis Dupont est de louer Hector Baldassi, un arbitre qui fut en général à la hauteur du jeu proposé hier soir, en le laissant avoir lieu. Mais la question est redoutable, bien plus que celle de savoir si on a vu ou pas un ballon rentrer : même avec les meilleurs caméras et les meilleurs écrans du monde, vous n'avez pas vu ce qu'a fait Xavi. Or c'est lui, l'auteur du tout petit décalage qui ouvre l'espace à Villa.
Regardez encore et encore. Après le but en plan large, le steady-camer vous emmène célébrer avec les joueurs, c'est chouette, vous pouvez en profiter car vous savez que le nouveau football télévisé, réflexif, va vous permettre de revoir l'action sous plusieurs angles.
Surprise : le plan au 18 m ! Ce plan dont on rêve quand l'Allemagne joue, le plan que l'on rêverait de voir en raccord au moment même où elle s'épanche dans l'espace adverse, afin de voir enfin la perforation même, de face, en direct, telle qu'en elle-même. Or ici, sur l'Espagne, ce décentrement ne sert à rien. Vous voyez tout juste que Xavi semble avoir touché la balle, légèrement déviée. Le secret de l'art espagnol reste invisible à l'endroit même où l'âme allemande se dévoile. L'Allemagne désire un moment centrifuge, l'Espagne, centripète, nous rappelle au centre.
Il faut donc un troisième angle, de nouveau depuis la tribune centrale, mais avec une valeur de plan différente de celle du plan traditionnel : un plan très rapproché qui nous projette - mais de haut - dans l'action. Et là, pour la première fois, vous voyez ce geste, mi-talonnade mi aile de pigeon, par lequel Xavi pense, c'est-à-dire infléchit à peine la ligne en un angle infime, si proche de l'angle plat, pour faire naître, pourtant, dans l'espace, la convergence de la course de la balle et de celle de Villa. Un plan au sol n'aurait pas permis d'extraire cette singularité de la mêlée. Les plans larges zoomant ou pas n'y parvenaient pas davantage. Il faut plonger, du dessus, au centre de l'action. Le geste d'abord invisible est enfin vu, et le sens du jeu espagnol restera quant à lui invisible mais pourtant saisi, entre les images, dans le montage entre deux plongées, l'une en plan large et l'autre en plan rapproché, depuis le centre.
Voilà donc ce dont on rêve pour mercredi, ce qu'à ce jour seules ces deux équipes semblent promettre : l'alliance des invisibilités centripètes et centrifuges, décentrées et recentrées, l'alliance du jour et de la nuit, des deux manières complémentaires et opposées de créer lier le visible et l'invisible. Une équation profonde pour la réalisation : conjuguer le raccord au 18m pour voir le mouvement se faire et la reprise réflexive pour démêler après coup la mêlée, marier le lointain en direct et le proche réfléchi, étendre le visible éclatant et approfondir l'invisible que seule la pensée reconstitue grâce au montage. Un défi de mise en scène totale imposé par les nouveaux moyens de l'enregistrement du football.
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30 juin 2010