N'avez-vous jamais vu les contours des matches qui n'ont pas encore eu lieu ? Et qui n'auront peut-être même pas lieu ? Faisons le rêve d'une demi-finale, mercredi prochain, entre l'Espagne et l'Allemagne, ces deux équipes qui justement jouent avec l'invisible -  non pas seulement au sens de ce que l'on a pas encore vu, et que l'on espère voir prochainement, mais, plus mystérieusement encore, au sens de ce que l'on ne voit pas même sous la lumière la plus intense, celle de la nouvelle visibilité du football.

La plus grosse erreur d'interprétation de ces nouvelles images du ballon rond, avec leur marqueterie de points de vue et de plans, consisterait à penser que lorsque les équipes pratiquant le grand art de la passe reprennent le dessus, la réalisation peut passer au second plan. Qu'on nous redonne simplement le bon vieux plan large en plongée depuis la tribune centrale et qu'on laisse les artistes parler en panoramique. Et que cela suffira à tout voir.


Hier, l'Espagne, mieux que le Barça, a donné une leçon de patience dans l'art de la passe face à un Portugal qui s'était fait l'émule de la stratégie défensive adoptée par l'Inter Milan de Mourinho, lors de la récente finale de la Champion's League. De triangles en quadrilatères, les petits décalages créent soudain les grands espaces même au sein des espaces les plus fermés. Imaginez que vous ouvrez un angle, d'une fraction de millimètre, et que vous en poursuivez au loin les deux côtés : l'ouverture n'attendra-t-elle pas une taille considérable, bien qu'issue d'un petit bout de millimètre ? Voilà tout l'art de la passe à l'espagnole : le tout petit se convertit en grandeurs inattendues. Le problème, c'est de voir le millimètre.


FENÊTRE SUR L’INVISIBLE

ALLEMAGNE vs ESPAGNE

2 - 2

Loew, Del Bosque

Afrique du sud, 2010.

Avec :

Neuer (1) ; Friedrich (3) ; Khedira (6) ; Schweinsteiger (7) ; Ozil (8) ; Podolski (10) ; Klose (11) ; Muller (13)  ; Lahm (16) ; Mertesacker (17) ; Boateng (20)

Et :

Casillas, Sergio Ramos, Pique, Puyol, Capdevilla, Busquets, Iniesta, Xavi, Xabi Alonso ; Marchena ; Villa ; Torres ; Llorente.

Date de sortie : prochainement

ALLEMAGNE vs ESPAGNE 2-2 à l’issue du temps réglementaire


10.0

Regardez et regardez cet enregistrement bricolé du but de Villa, hier, contre le Portugal. Vous avez probablement vu et revu le plan large depuis la tribune. La caméra n'est plus tout à fait à l'aise avec ce plan : la tentation permanente du zoomage et dézoomage pour coller davantage au jeu en témoigne. Surtout, dans ce jeu là, vous ne voyez pas le moment du millimètre, la source du décalage qui est l'endroit où se concentre l'intelligence espagnole du jeu. C'est un des propos les plus intéressants tenus dans la presse ce matin. En page 3 de l'Equipe, Régis Dupont pose une question à tous ceux qui en ce moment sont intarissables sur ce que les caméras ont vu que les arbitres n'ont pas vu : « à vitesse réelle, qui avait vu que Xavi avait détourné la passe d'Iniesta vers Villa ? ». Le propos de Régis Dupont est de louer Hector Baldassi, un arbitre qui fut en général à la hauteur du jeu proposé hier soir, en le laissant avoir lieu. Mais la question est redoutable, bien plus que celle de savoir si on a vu ou pas un ballon rentrer : même avec les meilleurs caméras et les meilleurs écrans du monde, vous n'avez pas vu ce qu'a fait Xavi. Or c'est lui, l'auteur du tout petit décalage qui ouvre l'espace à Villa.


Regardez encore et encore. Après le but en plan large, le steady-camer vous emmène célébrer avec les joueurs, c'est chouette, vous pouvez en profiter car vous savez que le nouveau football télévisé, réflexif, va vous permettre de revoir l'action sous plusieurs angles.


Surprise : le plan au 18 m ! Ce plan dont on rêve quand l'Allemagne joue, le plan que l'on rêverait de voir en raccord au moment même où elle s'épanche dans l'espace adverse, afin de voir enfin la perforation même, de face, en direct, telle qu'en elle-même. Or ici, sur l'Espagne, ce décentrement ne sert à rien. Vous voyez tout juste que Xavi semble avoir touché la balle, légèrement déviée. Le secret de l'art espagnol reste invisible à l'endroit même où l'âme allemande se dévoile. L'Allemagne désire un moment centrifuge, l'Espagne, centripète, nous rappelle au centre.


Il faut donc un troisième angle, de nouveau depuis la tribune centrale, mais avec une valeur de plan différente de celle du plan traditionnel : un plan très rapproché qui nous projette - mais de haut - dans l'action. Et là, pour la première fois, vous voyez ce geste, mi-talonnade mi aile de pigeon, par lequel Xavi pense, c'est-à-dire infléchit à peine la ligne en un angle infime, si proche de l'angle plat, pour faire naître, pourtant, dans l'espace, la convergence de la course de la balle et de celle de Villa. Un plan au sol n'aurait pas permis d'extraire cette singularité de la mêlée. Les plans larges zoomant ou pas n'y parvenaient pas davantage. Il faut plonger, du dessus, au centre de l'action. Le geste d'abord invisible est enfin vu, et le sens du jeu espagnol restera quant à lui invisible mais pourtant saisi, entre les images, dans le montage entre deux plongées, l'une en plan large et l'autre en plan rapproché, depuis le centre.


Voilà donc ce dont on rêve pour mercredi, ce qu'à ce jour seules ces deux équipes semblent promettre : l'alliance des invisibilités centripètes et centrifuges, décentrées et recentrées, l'alliance du jour et de la nuit, des deux manières complémentaires et opposées de créer lier le visible et l'invisible. Une équation profonde pour la réalisation : conjuguer le raccord au 18m pour voir le mouvement se faire et la reprise réflexive pour démêler après coup la mêlée,  marier le lointain en direct et le proche réfléchi, étendre le visible éclatant et approfondir l'invisible que seule la pensée reconstitue grâce au montage. Un défi de mise en scène totale imposé par les nouveaux moyens de l'enregistrement du football.


KeyequipeARMGoHere

30 juin 2010