L'idéal se fait réel en Afrique du Sud. Nous avions commencé à rêver, dès la semaine dernière, une demi-finale entre l'Espagne et l'Allemagne. Nous l'aurons. Les matches grâce auxquels ces deux équipes viennent de nous offrir ce rendez-vous ont confirmé les raisons que nous avions d’espérer qu’il constitue le sommet de ce que le football, comme spectacle télévisuel, peut offrir en 2010. Plus encore : à travers leurs adversaires interposés, les deux protagonistes du match de mercredi ont déjà, dans la pampa d’un samedi, commencé leur affrontement, tout à la fois dans le jeu et dans l’image.


L'Allemagne et l'Espagne, comme le jour et la nuit, comme la marée et la dune, sont aujourd'hui la meilleure incarnation des deux faces opposées et complémentaires du style de jeu fondé sur la circulation collective : le jeu de conquête des espaces par passe longue et le jeu court qui ouvre les espaces par petit décalages. Il faudrait peut-être prendre le temps d'explorer, si ce n'était si triste, la catastrophe de ces équipes, comme l'Argentine, le Brésil ou même, malgré la victoire, les Pays-Bas, qui semblent avoir complètement renoncé à leurs traditions de construction collective. On préfère suivre ceux qui les font vivre, tout particulièrement parce que le riche tissu de plans et de points de vues dont profite aujourd'hui l'enregistrement d'un match trouve dans ces styles si harmonieusement articulés la trame idéale pour étendre le champ du spectacle sans en sacrifier l’intelligibilité. Or, hier, samedi dernier, l'Allemagne a poursuivi dans l'après-midi deux pistes de mise en scène que l'Espagne a eu l'audace de réunir le soir en un admirable bouquet.

UNE ARAIGNÉE SUR LA PAMPA

ALLEMAGNE vs ARGENTINE

4 - 0

Loew, Maradona

Afrique du sud, 2010.

Avec :

Neuer (1) ; Friedrich (3) ; Khedira (6) ; Schweinsteiger (7) ; Ozil (8) ; Podolski (10) ; Klose (11) ; Muller (13)  ; Lahm (16) ; Mertesacker (17) ; Boateng (20)

Et :

Sergio Romero ; Nicolas Burdisso ; Gabriel Heinze ; Nicolas Otamendi : Martin Domichelis ; Lionel Messi ; Maxi Rodriguez ; Angel Di Maria ; Javier Mascherano ; Gonzal Higain ; Carlos Tevez.

Date de sortie : 3 juillet 2010

ALLEMAGNE vs ESPAGNE par leurs adversaires interposés

Allemagne vs Argentine 4-0

9


Entrer dans l'espace. L'Allemagne donne à chaque match de nouveaux coups de boutoir contre le tropisme traditionnel du football pour le plan en plongée depuis la tribune centrale. Nous avons insisté sur la nécessité de raccorder dans le mouvement les pénétrations allemandes au 18m, afin de voir entrer dans les derniers espaces. Notons que ces plans se sont enfin multipliés samedi après-midi, même si c’était le plus souvent pour une raison qui semble être la destination naturelle pour ces caméras désormais installées dans les tribunes au 18m, à savoir éprouver le soupçon du hors jeu. C’était le cas sur l'attaque allemande de la 24ème, ainsi que sur le but argentin refusé à la 36ème, alors que tous les attaquants Sud-américains étaient clairement hors jeu. Mais les réalisateurs éprouvèrent aussi le besoin d'avoir recours à ces plans de manière plus libre, tout simplement pour nous montrer les attaquants allemands entrer – et non plus seulement parvenir – dans les 18m, ainsi sur le 3ème but, où ce plan s'imposa en deuxième point de vue après le direct en plan traditionnel. Certes, on n'ose pas encore raccorder au 18m dans l'action même et ce raccord reste dans la dimension réflexive du nouveau football : dans le feuilleté des multiples miroirs qu'il se tend à lui-même après chaque moment fort de jeu. On rêve un jour de voir le raccord en temps réel.


L'Allemagne ne fait pas qu'envahir des espaces. Elle sait au préalable les découvrir, les créer. Le match contre l’Argentine a révélé des possibilités pour la caméra araignée de capter cette création. La facilité allemande à se retourner sur sa propre colonne vertébrale en faisant basculer à l’envi le jeu à droite et à gauche, par exemple sur les transversales de Schweinsteiger, est un défi lancé à l'unilatéralité du filmage du foot – toujours coincé du même côté du terrain. Or il faudrait aussi pouvoir basculer de l'autre côté pour mieux voir l'investissement soudain de l'espace où l'on n'était pas. Les vues plongeantes «à la playstation» de la caméra araignée sont souvent d'inutiles artifices, typiquement lors de la préparation des coups de pied arrêtés. Voyez le corner argentin de la 39ème ; le coup-franc de Schweinsteiger à la 61ème ; le dégagement du gardien allemand à la 38ème – dans ce dernier cas néanmoins, l'intention était bonne, puisque c'est avec un tel plan que l'on avait pu voir la perforation sur le premier but Allemand contre l'Angleterre (voir notre chronique). Si la même chose s'était produite aujourd'hui, on aurait vu directement ce qui n'avait été qu'un point de vue d'après coup l'autre jour : nous aurions vu l'action en train de se faire selon l'angle de son intelligibilité maximale. La caméra araignée nous a pourtant encore offert autre chose :  parce qu'elle est libre de passer de l'autre côté du terrain, elle peut nous emmener dans l'espace encore vide où le jeu bascule, manière de rendre palpable ce vide qui appelle l'action, d’en faire pressentir l'invitation. Ce fût le cas lorsque l’on revit du ciel à la 27ème minute  l'occasion de Klose avec la perforation qui l'amène, ce fut le cas encore à la  43ème sur l'occasion de Müller. Cette caméra nous avait aussi fait voir la création d'espace dans ce beau jeu en triangle sur l'aile gauche qui devait mener à l'occasion de Khedira à la 7ème. Nous avons ainsi exploré, grâce à cet heureux usage de l’araignée, de nouvelles capacités non seulement de voir la perforation, mais de comprendre la façon dont un équipe anticipe l'espace à conquérir.

Espagne vs Paraguay 1-0

9


L'Espagne nous a longtemps gardés au centre, dans la bataille du milieu, contre une équipe du Paraguay qui tenait bien l'espace. Il y a eu des plans au 18m de pure vérification là aussi – ainsi sur le but refusé. L'araignée nous emmenait faire un tour à 180° avant la reprise du jeu à la mi-temps – un tour fou du stade, comme une récréation nécessaire avant de raccorder sur plan traditionnel où la bataille du milieu allait probablement de nouveau nous retenir pour de longues minutes. C'était sans compter l'invraisemblable série de trois pénalties à l'heure de jeu. On en retiendra la polarisation entre l'araignée en plongée derrière le tireur et le gros plan sur son visage – la nervosité un peu dépressive de Cardozo, la détermination calme de Xavi Alonso. L’épisode des trois pénalties s’étant avéré stérile, on en revenait à la patiente bataille du milieu. La frustration prit un visage à la 74ème : un long regard caméra de Xavi, tête à tête halluciné avec le téléspectateur.


Le décalage au centre du terrain allait pourtant venir. Regardez l'action qui mène au but de Villa. Il y a bien sûr la sensation de l'espace sur l'ouverture – moment de grâce – d'Iniesta vers Pedro. Mais avant, il y a le petit espace, le petit décalage dont tout provient. Regardez Xavi devant le rond central. Regardez-le sur ce lien, et demandez vous où vous êtes.


Vous êtes au 18m, avec ce regard décentré. L'intelligibilité rétrospective de l'action s'offre entièrement à vos yeux, depuis le décalage gagné au centre – tout découle de cette prémisse, jusqu'au premier poteau. C'est limpide et ça tient tout entier sous l'œil. Et d'où revoyez-vous l'ouverture d'Iniesta ? D'un ciel très bas. Une plongée rasante de l'araignée semble-t-il, qui vous fait si bien éprouver l'intelligence de la passe d'Iniesta, en vous détachant de la tribune pour vous projeter au cœur de l'action. Décentrement et recentrement, telle est la formule vertigineuse de cet enchaînement, par lequel l'Espagne nous emmène dans le virage avant de nous propulser de nouveau au centre. Pas le centre traditionnel, où nous serions indemnes en spectateurs souverains de la tribune d’honneur, non, le centre même du terrain, happés par la liberté soudaine et foudroyante de cette action.


On ne sait pas encore si on aura suffisamment d'yeux pour voir le spectacle total qui s'annonce mercredi, l'exploration des grands espaces, la compréhension des petits décalages, les face à face sidérants avec les acteurs en gros plan. Ce regard caméra de Xavi ne nous quittera plus. Les pleurs de Cardozo non plus, que tout le monde, même l'adversaire, dût prendre dans ses bras à la fin du match, sans parvenir à réconforter l’inconsolable colosse.



KeyequipeARMGoHere

4 juillet 2010