Foule du mondial, Foule solitaire
introduction
Foule du mondial, Foule solitaire
introduction
Le football a d'ordinaire ses communautés : des gens qui, tous seuls, ou par petit groupes, une fois tous les quinze jours, quittent leurs domiciles, situés dans divers quartiers d'une ville ou d'une région, et, par divers chemins, convergent dans une enceinte, un lieu à part, où ils deviennent quelque chose de plus que la simple somme de leurs individualités. Sur ce phénomène, on pourra lire le récent livre de Jean-François Pradeau, Dans le Tribunes. Au contraire, le mondial est par excellence un moment où la communauté du stade se dissémine et se dilue, se déverse et se mélange à une foule qui ne connaît pas le stade, et profite de sa dissémination pour se diffuser partout, se regrouper par grappes autour d'écrans de télévision, ou parfois se retrouver à quelques uns ou même seul(e), à côté d'une radio, d'un ordinateur, d'un téléphone, ou de rien.
Les cinéphiles, qui aiment la contemplation solitaire des images – même à plusieurs, dans la salle obscure, on est seul – ont toujours su saisir le sport à cet endroit là, quand il se fait grande messe télévisuelle. On se souvient d'Eric Rohmer trouvant que les Jeux Olympiques de 1960, pourvu qu'on ne soit pas dans le stade, mais bien plutôt assis au frais dans un fauteuil du cinéma Bosquet-Gaumont, sont aussi beaux qu'un film de Hawks. Plus récemment Patrice Blouin s'est isolé à son tour pour suivre le tour de France et regarder les Jeux Olympiques (voyez là). La télégénie du sport saisit le spectateur isolé, dont la concentration fera paraître, sous la dramaturgie qui tient en haleine les grappes de foule, les configurations latentes, les lignes de fuite, l'empreinte des styles. Cette expérience solitaire, qui mène à son terme la décomposition du stade, est, paradoxalement, le seule refuge efficace pour ceux qui cherchent à échapper à la ferveur nationale : postez vous devant l'écran, seul(e) dans la foule, sourd(e) aux commentaires, dans l'œil du cyclone, le regard affûté sur le rectangle vert, puis, une fois tranquille, écrivez ce que vous voyez. On se propose de livrer dans ces chroniques de telles rêveries du spectateur solitaire. On dira les styles, on dira la télégénie encore accrue de ce mondial 2010 pour porter l'expérience du spectateur à un degré de quasi-perfection – à ravir le cinéphile des années soixante.
On ne pourra pas s'en tenir là pourtant, car le téléspectateur, même cinéphile, est trop loin du stade pour tout à fait comprendre. La foule solitaire ou granulaire des spectateurs du mondial est même, pourrait-on dire, confrontée à plusieurs dangers dont la cinéphilie ne saurait, par ses seules forces, le préserver. Or, à ce sujet, le supporter – oui, celui là même que l'on caricature parfois sous les traits d'une bête violente – , a une ou deux choses vitales à partager avec le téléspectateur.
Contrairement aux apparences, le supporter sait perdre. Aller et venir au stade, c'est livrer son cœur à la contingence des victoires et des défaites, qui se trouvent en dernière instance relativisées à l'aune d'une joie et d'un deuil plus fondamentaux : la tristesse du moment où, vaincu comme victorieux, on cesse d'être membre d'une communauté où l'on ne marche jamais seul, pour redevenir l'atome d'une foule, et l'exaltation d'y revenir. Le téléspectateur, même en grappe, est toujours un peu seul, car ses modes d'agglutination ne l'aident pas à donner une forme collective et sublimée à ses émotions, à faire de ses victoires et de ses défaites les simples couleurs du temps qui rythme la vie d'un peuple. Le supporter, lui, à des chants graves et mélancoliques pour cela.
Enfin, le supporter n'est pas un expert. Il a mieux : une culture, fondée sur la répétition du rite – une expérience qui renvoie l'illusion de l'expertise à son ignorance. Les experts qui vont envahir nos télévisions, nos bars, nos salons, nos conversations pendant le mois qui vient témoignent de la pire forme d'ignorance, celle que Socrate dénonçait déjà : la dissimulation volontaire du fait que la réalité dont on parle, comme la plupart des réalités du reste, refuse qu'on la traite avec l'aplomb péremptoire de ceux qui croient mettre un point final à tout. Cette ignorance est un désir d'ignorer que le football est contingence, incertitude et style. Le supporter sait au contraire que cette réalité mouvante qu'est le jeu ne s'apprivoise que par l'intelligence humble et subjective d'une mémoire cultivée par le retour des gestes et des saisons. Le spectateur, précisément parce qu'il ne sait ni bien perdre ni bien gagner, est vulnérable à la tentation de chercher à protéger son cœur derrière les fausses certitudes de l'expert.
On aimerait donc organiser ici un échange utile : que le téléspectateur solitaire fasse au supporteur le don de l'expérience visuelle, de la géométrie, de la mise en scène et des styles ; que le supporter qui n'est jamais seul donne au spectateur la force de l'émotion sublimée et du savoir patient. L'impatience est à son comble autour de l'équipe de France qui entre en lice ce soir. Tous les experts, patentés et improvisés, savent déjà pourquoi elle jouera mal. Sera-t-il permis, à chacun d'entre nous, de regarder le match sans qu'un voisin annonce l'inévitable fin du monde toutes les trois minutes ? La certitude est une arme faible contre la défaite, elle ne la rend jamais moins triste. Il faut simplement accepter qu'elle est possible. Rien à faire, il faut entrer dans l'incertain.
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