« Pour savoir, il faut prendre position ».C’est la première phrase du livre que Georges Didi-Huberman a consacré à Brecht. Elle réfute clairement le lieu commun erroné de la prétendue neutralité de l’observateur, de l’impartialité que supposerait toute volonté de connaissance. Didi-Huberman poursuit en précisant que la prise de position du sujet n’exclut pas sa distance critique à l’égard de l’objet de sa recherche ; au contraire, explique-t-il, elle la permet. Prise de position et distance, l’alliance des deux constitue l’image majoritaire de l’artiste engagé, de sa pratique. Ce qui frappe d’emblée à la vision d’un film de Lech Kowalski, c’est à quel point il échappe à ce schéma, pour incarner un autre mode de l’engagement politique. S’engager, pour lui, ce n’est pas prendre position, trouver sa place face à une situation, un enjeu, mais s’y jeter, y risquer son corps, sa sensibilité, sans en savoir trop. S’engager, c’est aller au charbon, descendre dans l’arène, non pas choisir un côté mais entrer par le milieu : chercher le point de conflit, la zone d’intensité de la confrontation. C’est pourquoi il n’utilise pas ou très peu le plan fixe, qui traduirait la certitude d’une place, la fermeté d’un point de vue, mais une caméra mobile, inquiète, sans cesse à la recherche d’une position qu’elle doit sans cesse redéfinir au gré de l’évolution de la situation. Lorsque Kowalski recueille auprès de sa mère polonaise le récit-témoignage de sa déportation par les Soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale, ses partis pris sont à l’opposé des canons du genre institués par Lanzmann et pieusement respectés jusqu’à Wang Bing – plan fixe, durée, impassibilité de l’enregistrement. Au contraire il bouge, zoome, s’approche du visage en larmes, fragmente le récit en un montage court et heurté.Cette dramatisation ne vise pas tant à « faire monter la sauce » de l’émotion qu’à prendre acte de sa présence, en tant que cinéaste et fils, dans la situation : nullement extérieur, mais physiquement, émotionnellement engagé dans une histoire qui est aussi la sienne. « Confrontation » : le mot revient souvent dans les propos de Kowalski. La vérité du monde ou d’un homme, c’est le conflit, et toute apparence pacifiée n’est que mensonge recouvrant une guerre, qu’il revient au cinéaste de faire apparaître, d’exposer pour tenter de la comprendre. Sachant que la ligne de front n’est jamais simple ni unique, que plusieurs confrontations s’imbriquent, se croisent, se dédoublent.Plus qu’un portrait de Johnny Thunders en ultime rock star, Born To Lose (the last rock’n’roll movie) est une enquête sur le conflit héroïque et mortifère entre mythe et réalité chez un jeune italo américain devenu icône. Le vrai sujet de D.O.A. n’est pas tant la tournée américaine des Sex Pistols que la confrontation entre un groupe punk anglais et le Vieux Sud des Etats-Unis – clash politique, culturel, générationnel. Ce conflit se dédouble à l’intérieur de chaque camp, en Angleterre et aux Etats-Unis entre pro et anti-Pistols. Parmi les grandes séquences du film, l’interview de Sid Vicious et Nancy Spungen au lit est exemplaire du cinéma de Kowalski. Exemplaire avant tout de son culot et de son flair, qui lui a toujours permis de se trouver avec sa caméra là où tout « cinéaste du réel » rêverait d’être. Exemplaire surtout de sa rare capacité de filmer ensemble la surface et la profondeur des choses et des situations. Sid est trop défoncé pour parler, Nancy n’a rien à dire, elle veut que Sid parle. Situation foireuse, interview ratée ? Kowalski n’a que faire de ce qu’ont à dire Sid et Nancy, il n’attend rien de leur parole. Là aussi, il filme des confrontations : entre un Anglais en perdition et une Américaine paumée, entre Sid et le mythe de la star punk. La rencontre vire à la comédie improvisée, à la fois bouffonne et morbide. Cette capacité à associer dans le même geste de cinéaste proximité et
distance, à filmer ensemble l’endroit et l’envers, à percevoir le fond obscur d’une situation tout en jouissant de son éclat superficiel font penser à Warhol, qu’il a croisé à New York et dont il est à bien des égards un héritier. Kowalski dit ne pas aimer les interviews. Or ses films en sont remplis. Sa manière de les mettre en scène dissipe cette apparente contradiction.
L’intéresse non pas le contenu énoncé, les réponses à d’éventuelles questions, mais le fait de parole, la situation au sein de laquelle le plonge sa rencontre avec une ou plusieurs personnes. Born To Lose (the last rock’n’roll movie) aurait pu être un docu rock ordinaire à la MTV alternant captations de concert et interviews de stars et d’anonymes qui ont connu Johnny et y vont de leur anecdote ou analyse. Ça y ressemble et c’est tout le contraire, car Kowalski fait semblant de respecter les codes du genre pour les tordre et faire le portrait, non de Johnny,mais d’un monde, un derworld, déréalisé par l’héroïne et la mythologie rock. La mauvaise qualité de l’image et du son donnent aux captations de concert une puissance documentaire jamais vue ailleurs : la vérité de l’époque y éclate, celle de la dernière grande
dépense d’une culture rock en train de mourir, avec sa rage, son humour noir, son désespoir, ses énergies démentes, bonnes ou mauvaises. Loin de couler toutes ses interviews au même moule télé,Kowalski met en scène chacune d’entre elles comme un film en soi, avec son décor, ses personnages, sa texture d’image, sa mise en scène. La dominatrice et son soumis, l’ex-copine de Johnny bousillée par l’héroïne, le roadie tchatcheur au catogan, l’agent mafieux et protecteur – il suffit de mettre en scène les clichés avec un peu d’imagination pour leur faire exprimer la plus singulière et émouvante des vérités sur un homme et son temps.
A la fin de On Hitler’s Highway, le deuxième volet de sa trilogie polonaise, la voix off de Kowalski prend soudain un accent d’une troublante intimité. Au bout de ce voyage le long de la première autoroute d’Europe, emblème cabossé d’une Pologne piétinée par le XXe siècle,Kowalski dit avoir enfin compris la raison d’être de son cinéma : « les gens que je filme me révèlent, car ils sont moi ». Lui : les junkies et les sans-abri de NewYork, sa mère déportée à l’Est puis émigrée à l’Ouest, les prostituées de l’autoroute d’Hitler, les punks d’Opole, Dee Dee l’idiot savant, génie punk et serial loser, Christopher Gierke l’agent flamboyant et apatride.Kowalski a choisi de filmer la part de l’humanité à laquelle il se sent appartenir : les marginaux, les victimes du XXe siècle, ceux qui y ont survécu et qui cherchent leur place dans le suivant. C’est pourquoi East Of Paradise reste à ce jour le film nodal de son œuvre. L’abîme qui sépare, au milieu du film, le témoignage d’une mère déportée en URSS et le récit d’un fils dans l’underworld du porno et du punk new-yorkais recèle une double leçon. Leçon d’histoire quant à ce que nous héritons du siècle passé. Leçon de cinéma, contre toutes les esthétiques préconçues, fausses morales et vraies bornes qui continuent de brider l’ordinaire du documentaire.
Cyril Neyrat et Eugenio Renzi
