En 2002, le générique du festival s’achevait sur l’arrivée d’un lapin. Au fil des séances, le public, impatient de voir le film commencer, scandait à chaque séance : le lapin ! le lapin ! … A la fin du générique de cette année, réalisé sous la houlette de Marc du Pontavice - lui-même sous l’influence marquée de la séquence d’ouverture de Qui veut la peau de Roger Rabbit ? - l’ombre d’un lapin apparaît dans un cercle de lumière à l’écran. « Lapin ! », hurle la salle. Des avions de papier traversent la salle pour venir s’amonceler devant l’écran. Bienvenue à Annecy.
Grande salle de Bonlieu. Serge Bromberg, le directeur artistique, remercie le public de faire vivre son festival. Il s’adresse en fait aux professionnels ayant reçu une invitation à la soirée d’ouverture. Le public, le vrai, est assis sur les marches de la salle, frustré d’avoir patienté une heure avant d'apprendre qu’il ne restait plus d'entrées.
Bromberg présente maintenant les membres du jury. Ces derniers, se levant pour saluer, révèlent un plan d’occupation des sièges plutôt clair. Au centre des gradins, les oscarisés Nick Park (Wallace et Gromit) et John Musker (Aladdin), l’un à côté de l’autre. Plus bas s'est assis Ari Folman, qui a raté son Oscar à peu de chose en 2009 pour Valse avec Bachir - par ailleurs projeté lors de la cérémonie d’ouverture d'Annecy en 2008. Quelques membres du jury moins starifiés - réalisateurs mais aussi producteurs, acheteurs, journalistes - occupent quelques anneaux périphériques. Sur le périmètre, au premier rang, votre serviteur.
Fantastic Mister Fox est en compétition. Comme Ari Folman, Wes Anderson a vu un Oscar lui échapper de peu. Un désir de revanche expliquerait-il sa présence dans la sélection du plus grand festival international d'animation ? Du fait de la nature de son film et des concurrents qui sont les siens, on sent Anderson fidèle à lui-même : isolé, décalé. Il était d'ailleurs présent sur les bords du lac deux semaines avant le festival, et son film était programmé lundi après-midi, avant la cérémonie d’ouverture, ainsi qu'en toute fin de semaine. Autre décalage : l'histoire du renard fantastique est un film dans lequel l'animation, employée au second degré, sert plutôt d’hommage - aux films à l’ancienne, à leur absence de fluidité dans les mouvements totalement opposée à Coraline, primé en 2009 - ou d'image - celle de l’enfance vue de l’intérieur, depuis l’enfant qui joue avec ses figurines, comme dans Max et les Maximonstres, avec lequel il partage la scène séminale de la destruction du terrier. Anderson ne filme pas des animaux sous forme de marionnettes, mais des marionnettes en forme d’animaux. Le résultat est aussi proche du film d'animation que du documentaire sur l'imaginaire enfantin. Il est enfin le seul des sept réalisateurs (en l'occurrence Tarik Saleh, Dominique Monféry - ancien animateur pour Disney présent pour Kérity, la maison des contes -, Liu Jian, Mamoru Hosada et Munehisa Sakai) à être avant tout réalisateur de films live. Tous ces déséquilibres auront produit l’une des plus grandes absences de suspense dans l’histoire des festivals : Fantastic Mister Fox a remporté le Prix du Public ainsi que le Cristal du long-métrage, Grand Prix annécien. Le jury était composé de Tim Rice, parolier Disney, de Manuela Schöbel-Lumb, productrice allemande, et… d’Ari Folman.
Juste avant la projection en avant-première du film de Sylvain Chomet, L’Illusionniste, Bromberg annonce une surprise, soit la diffusion de Bob’s Birthday, lauréat en 1994 du Grand Prix à Annecy et en 1995 de l’Oscar du meilleur court-métrage. Un homme marié s’y pose quelques questions sur son couple, sa vie, son âge. Ici, l’animation est proche du théâtre. Elle ne cherche pas à se vieillir, à se donner des airs de cinéma, ni à surjouer le métadiscours. Elle fait le travail en toute discrétion, n’apportant que le comique touchant sans lequel la scène eût viré au vaudeville. Comme dans Bob's Birthday, les meilleures scènes de L'Illusionniste sont les scènes de théâtre, celles où l’animation est au service du comique de geste, où le scénario porte les images. Quant à la magie des possibilités infinies qu’est censée permettre l’animation, elle se trouve annihilée par le fait que le personnage est un magicien. La magie ne vient pas du support, mais du personnage. Ne reste donc que le dessin de la 2D et sa poésie propre, non plus les avantages techniques qu’il apporte ou les raccourcis qu’il permet. L’Illusionniste est enfin plutôt bien choisi : sous ses airs de film inspiré d’un scénario de Tati, on y retrouve des gimmicks de l’animation internationale, en particulier certains éléments propres aux artistes présents dans la salle. C’est Ari Folman à travers une approche documentaire du dessin animé : Chomet représente l’Ecosse, où il a vécu, avec une louable et très belle minutie. C’est John Musker, à travers le personnage capable de faire apparaître et disparaître les choses, à la manière du génie de la lampe d’Aladdin. C’est Nick Park, à travers le personnage comique du lapin blanc, proche des lapins en pâte à modeler du Mystère du Lapin-Garou ; et c’est Pixar, lors d’une séquence où Tati s’amuse avec les différentes fonctions d’une voiture de luxe, rejouant à son insu les mêmes gags que ceux de Mike Razowski dans le court-métrage inspiré de Monstres&Cie, intitulé Mike’s New Car.
En sortant de Bonlieu, autour de 23h, j’aperçois la fin de Brendan et le secret de Kells sur l’écran géant gonflable placé au bout de la pelouse qui borde le lac. Un grand-père ouvre un livre, et des runes s’animent soudain en motifs géométriques paresseusement générés par ordinateur. C’est la faiblesse de bon nombre des films en 2D à gros budget, ils finissent toujours par s’en remettre à la 3D. Les automobiles sont par exemple systématiquement des volumes 3D : dans Oily Boogie, L’Illusionniste, La Princesse et la Grenouille. A la rigueur, la différence de rendu se justifie ici par le poids des véhicules. Mais il y a dans L’Illusionniste des plans qui jurent avec la beauté d’aquarelle de l'ensemble : lorsque la caméra se met à tournoyer autour d’une ville dont les maisons sont des volumes, on sent que le film a échappé aux mains de Chaumet. Que son idée était bonne et qu’elle s’est perdue au fil de la réalisation, au nom d’une précision qu’on n’avait pas demandée. Et pour cause : au générique défilent des dizaines de noms coréens, animateurs aussi efficaces qu’industriels, connus pour être la roue de secours par excellence des tournages français et hollywoodiens en retard sur leur planning.
La présence de La Princesse et la Grenouille à Annecy n’est pas anodine. Au moment où la tension 2D/3D atteint son sommet, on dit de ce film qu'il « retourne à la 2D traditionnelle ». Ce serait moins imprécis si on disait qu'il tente de tracer une limite nette entre 2D et 3D, dont le mélange, on l'a remarqué souvent, ne fait pas bon ménage. L’un des instigateurs du projet n’est ailleurs autre que John Lasseter, fondateur de Pixar et pape des dessins animés 3D. Avec pour but de ne pas préférer une technique à une autre ou de les mettre l'une contre l'autre mais plutôt de chercher, des deux côtés, à pousser la frontière. Résultat, les effets 3D qui demeurent (portes, tabourets ouvragés, morceaux de champignons émincés, lucioles) sont les plus artificiels, ils interagissent mal avec le dessin fait main. En revanche, la pure 2D marche admirablement : les ombres en particulier, mais aussi une séquence onirique imitant la technique du papier découpé. A vrai dire, le défaut de la 2D, c'est qu'elle ne donne pas l’impression que le film a coûté cher. Ce qui explique la récurrence de la 3D, que ce soit pour représenter les voitures, permettre un mouvement de caméra autour d’une ville ou, surtout, comme chez Mamoru Hosada et son Summer Wars présenté en compétition, fabriquer une image qui, dessinée à la main, n’eût pas été suffisamment compliquée pour capter l’attention des exigeantes mirettes gavées au numérique du XXIe siècle. Parions qu’avec l’habitude, la 3D perdra sa dimension spectaculaire. Alors la 2D retrouvera ses droits.
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à suivre