The Lost Thing brille par sa capacité à exprimer des émotions à partir d'absolument n’importe quoi. Le personnage principal y est confronté à une lost thing, soit l'équivalent d'un animal de compagnie à l'aspect soigneusement étudié pour constituer le meilleur challenge possible en termes d'expressivité. Entre la chaudière et le crabe, sans œil, la chose ne possède guère que la disposition de ses pinces, le frétillement de ses pattes et le mouvement de ses antennes pour permettre aux animateurs la prouesse - un peu convenue - de la création d'un personnage à partir de rien. L'exercice de style est sujet à la surenchère puisque le final conduit le jeune héros au pays des choses perdues, peuplé de challenges, où des dizaines de monstres bizarres et sans yeux parviennent à exprimer une émotion en quelques secondes à peine de présence à l’image. Le jury des courts-métrages se composait cette année de Sayoko Kinoshita, animatrice et documentariste tokyoïte, de John Musker et de Patrice Leconte. Le choix de leur récompense est éloquent : la réussite technique aura été préférée au récit.
Des dessins animés à récit, il y en avait pourtant : je pense à Sinna Mann, qui avait jeté un froid au milieu d’une sélection de courts-métrages assez légers (notamment About one bird et Whistleless, qui racontent les difficultés d’un oiseau à s’accomplir en tant qu’oiseau : voler, siffler…).Cette histoire de petit garçon dont le père se transforme régulièrement en monstre vert (Sinna Mann = Colère-Man, en norvégien) et bat sa mère rapporte quand-même à Anita Killi une mention spéciale du jury ainsi que le prix Unicef. Plutôt que d’illustrer une réalité parfois peu enthousiasmante, Sinna Mann donne l’illusion aux enfants battus que leur SOS aura de merveilleux effets sur l’avenir : une lettre envoyée au Roi provoque l'arrivée providentielle du Roi en question. Tant pis si les conséquences de la lettre sont idéalisées, l'objectif n'est ici que d'inspirer aux jeunes spectateurs de dessins-animés le courage de briser l'omerta familiale.
Quelques longs-métrages entrent en correspondance avec le deuxième ensemble de courts, consacré à la société de consommation. Mister Fox s'en tire le mieux, car le discours sur la société n’y est pas une fin en soi, plutôt le moyen de construire un autisme. Metropia, du suédois Tarik Saleh, est plus lourd. Un shampooing y change les cheveux en antennes émettrices des pensées, alors dérobées et manipulées par le possesseur d'un réseau de métro trans-européen. Mis en voix par Vincent Gallo, Juliette Lewis et Stellan Skarsgård, Metropia ressemble à Matrix, à THX 1138, et à Têtes à Claques - ces fameuses vidéos québécoises dont seule la bouche et les yeux des personnages sont animés. A tout, et à n'importe quoi. Le scénario est co-signé Stieg Larsson, auteur défunt de la trilogie Millenium. C’est assez joli, étrangement peu ennuyeux car les trouvailles visuelles se succèdent à un rythme soutenu. On songe aussi à Enki Bilal, pour ces personnages fragmentés dans une Europe futuriste dissoute.
Annecy aura également été l'occasion de voir sur grand écran Logorama, du collectif français H5 (François Alaux, Ludovic Houplain, Hervé de Crécy), lauréat de l’Oscar 2010 du court-métrage et véritable blockbuster de la compétition avec un budget de 400 000 euros pour 16 minutes. Son parti pris visuel est si fort que le scénario ne vise qu’à en dévoiler tous les aspects : dans un Hollywood entièrement constitué de logos – la moindre pomme porte les couleurs d’Apple – un séisme se déclenche tandis que Ronald Mac Donald, aux airs de Joker, s’enfuit au terme d'un braquage. Logorama liste les portions d’univers que possède désormais le langage marketing. Et conclut qu’une apocalypse ne saurait plus mettre fin à cette contamination. J’ai d’abord découvert Logorama sur YouTube, plate-forme par excellence, en dehors des festivals, de la diffusion des courts. Annecy suit le mouvement et remet d’ailleurs à Pop, de l’Australien Bernard Derriman, le « prix YouTube », dont le trophée mesure la même taille que celui du Grand Prix du Public du court-métrage (attribué à Sinna Mann).
Avec la France et le Royaume-Uni, les pays les plus représentés à Annecy sont la Suède, la Croatie, l’Argentine, la Chine, et le Japon, qui apparaît deux fois dans la compétition des 7 longs-métrages (Summer Wars et Strong World). Manga ou non, l’animation nipponne hante toutes les rubriques de la programmation. En voilà les titres en pagaille : Mai Mai Miracle, Evangelion 2.0, Redline, Love Mouse, Je t’aime, Hand Soap, Deux pièces, Cour de récré, Frog Box, Amanatsu, The Beginning, Meat, Le Noël de Komaneko, Meat or die, Hipira, A new friend. Je n'ai vu que Summer Wars de Mamoru Hosada. Ce dernier s'inscrit dans un genre que l’on pourrait appeler les facebook-fictions. Pour être exact, il s’inspire du facebook japonais, appelé Mixi. Le monde où évoluent des millions d’avatars en forme de pokémon donne lieu à un déluge de kitsch que l’on peut à la rigueur pardonner au manga : formation d’un super-avatar final, façon Power Rangers, gros plan sur l’apparition des super-boucles d’oreilles à l'appui, le tout face à un super-lapin géant noir en 3D. Cela peut donner la migraine, mais ne gêne pas autant que cette histoire d’attaque américaine sur le Japon, qui prend des airs de menace nucléaire. Des militaires américains prennent le contrôle d'un satellite, via le virus, et menacent de le précipiter sur une centrale, ce qui finit par troubler d'un fond idéologique douteux un film par ailleurs rempli d’humour.
Il y a bien une opposition entre les Etats-Unis et le Japon, elle tient à la façon de conclure la facebook-fiction. Chez les américains (Matrix, Clones, Die Hard 4), le réel finit par l’emporter sur le virtuel, ce dernier étant présenté comme un asservissement, une maladie ou une faiblesse. Au Japon, toute la famille se sert les coudes et retourne combattre le pirate virtuel, équivalent du terroriste de Die Hard 4, pour assurer la survie du réseau. Toute la famille, jusqu’aux très jeunes enfants, agrippés à leur Nintendo DS. James Cameron, grand amateur de dessins animés japonais, avait choisi, pour conclure Avatar, de s’opposer à la morale américaine en laissant son personnage se détacher de son corps humain pour renaître sous forme de corps virtuel. Comparé au film de Mamoru Hosada, un tel parti pris semble bien délicat.
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à suivre