Ils sont les auteurs de réussites comme Aladdin et La Petite Sirène, mais aussi d'un ratage complet, qui leur aura valu leur éviction momentanée de la firme, La Planète au Trésor. Sorti en 2002, ce dernier s'était effondré sous le poids des images 3D, que les spécialistes du cœur de cible avaient absolument tenu à intégrer au dessin des animateurs. Vaisseaux, personnages, livres, et «même les ombres» l'on s'en vanta alors, ne furent pas dessinés, mais conçus informatiquement, plongés dans un même bain de volumétrie (et de laideur). Dans La Princesse et la Grenouille, l'ombre du Docteur Facilier reprend tantôt les jeux et les décalages de celle de Peter Pan, comme de celle du Dracula de Coppola. Elle est dessinée. Musker et Clements, chantres de la revanche du dessin, étaient également les personnages d'un documentaire, projeté en séance spéciale, intitulé Waking Sleeping Beauty. Qui sont-ils ? Il est temps d'y voir plus que deux VRP Disney. Il est difficile d'évoquer le studio sans risquer de sembler puéril, ou infantilisé. Je vais essayer quand-même.
Deux rétrospectives me serviront d'entrée en matière. D'abord Don't Blink, pour me mettre dans les yeux quelque chose comme une idée de l'évolution du dessin depuis son apparition. Ensuite Politiquement Incorrect, pour un titre en particulier, Je vais à Disneyland. Don't Blink, c'est 50 cartoons de deux minutes maximum, de la Belle Époque aux productions 3D actuelles. Il est 21h, la salle 2 du Décavision est comble, électrique. La série commence en 1908, par une œuvre d'Emile Cohl, à qui le festival avait consacré une rétrospective en 2008. La première image représente la main du dessinateur traçant à la craie son personnage, qui mène ensuite sa vie autonome, sans qu'aucune coupe ne fasse réapparaître une nouvelle page blanche, nécessitant le retour de la main. Toutes époques confondues, la métamorphose du trait continu est le leitmotiv du court-métrage d'animation, l'illustration par excellence du procédé étant la célèbre Linéa d'Osvaldo Cavandoli. Dans la compétition se trouve d'ailleurs un chef d’œuvre en la matière, The Art of Drowning, de Diego Mac Lean. Très court, fulgurant. On a à peine le temps de se décrocher l'esprit du film précédent que celui-ci touche déjà à sa fin. Entièrement réalisé au crayon de papier, il est constitué de croquis fondus les uns dans les autres, illustrant la transformation d’un noyé en bulle d’air, en souvenirs, en lignes brisées, avec, en off, une réflexion sur les derniers instants de la vie. Séance du lendemain soir : Politiquement Incorrect. C'est l'équivalent de la séance de minuit, avec 16 films dits trash. Maurice et Patapon, personnages de Charb, collaborateur à Charlie Hebdo, donnent le ton, rappelant que nul n'entre ici s'il ne laisse de côté les questions de fond : « Il ne faut pas confondre le fond et la forme ; la forme de ma bite et le fond de ton cul ». J’ai passé la semaine à évoquer cette projection sous le nom « politiquement correct », pensant qu’il s’agissait d’ironie. Mais ce n'est pas le cas, c'est du premier degré. De fait, la séance « politiquement incorrecte » est plutôt consensuelle : le trash est fréquent en animation. Les pros du graffiti sur fond de table et des avions du fond des salles n’ont en réalité qu’assez peu de goût pour les jeux nostalgiques de Musker et Clements.
C’est le paradoxe d’Annecy cette année, qui met à l'honneur Musker, Clements et un documentaire sur Disney, Waking Sleeping Beauty, tout en invitant Matt Groening, contempteur de la société américaine. Dans Let's Pollute, présent en compétition, les logos de Starbuck’s Coffee et Mac Donald’s symbolisent la décadence de l’espèce humaine. Réalisé par le yankee Geefwee Boedoe, Let’s Pollute forme un éloge paradoxal de la pollution aussi brillant et efficace du point de vue de l’animation que de l’argumentation (« Never say : I couldn’t care less ! You can always care less ! »). Est-ce un hasard, le bassiste du groupe qui joue la musique d’ambiance jazzy de Let’s Pollute s’appelle Pete Docter. C’est le nom d’une des têtes de Pixar, réalisateur de Monstres et Cie et de Là-Haut. Mais voilà enfin le film d’Antoine Blandin, Je vais à Disneyland. Peut-il apporter, de toutes les forces de ses 3 minutes 03, un contre-poids à Waking Sleeping Beauty ? Il entre plutôt en résonance avec Sinna Mann, et raconte l'histoire d'un enfant maltraité qui s’imagine partir à Disneyland le jour où ses parents le laissent seul dans la voiture garée sur un passage à niveau. On est moins dans l’anti-américanisme primaire de la rêverie d’Oily Boogie, ou de certains passages de Let's Pollute, mais là encore, Musker et Clements sont pris pour cible : Disney représente un rêve de pacotille, un mensonge aux enfants. Disney était aussi apparu du côté des méchants dans Summer Wars, dont j'avais déjà mentionné le rapport douteux aux Américains : l’avatar piratant le réseau nippon était représenté avec le chapeau de Mickey dans L’Apprenti Sorcier.
En dépit de ces attaques, les deux séances du documentaire de Don Hahn sera resté le point névralgique qui, hors de la compétition, rayonne sur tout le reste, cristallisant l'enthousiasme et la réaction vis-à-vis de l'animation industrielle. Waking Sleeping Beauty se consacre à la décennie 1985-1995 dans les studios Disney. Il est ici projeté en avant-première européenne. Il ne sera peut-être pas distribué en dehors des Etats-Unis. Qui s’y intéresserait ? En France, les Disney doublés ne visent ouvertement qu’un public infantile ou infantilisé. Waking Sleeping Beauty s’adresse plutôt à un public adulte, celui que les 700 pages du Nouvel Hollywood de Peter Biskind n’auront pas découragé. Le projet de Don Hahn, ancien producteur de Roger Rabbit, est en effet semblable à celui de Biskind : créer une mine d’anecdote autour des rapports humains sur lesquels s’échafaudèrent échecs (Taram et le Chaudron Magique) et succès (Le Roi Lion). Problème : appréhender Disney sans passer par la case « suspension de l’esprit critique » peut vite amener à un certain sentiment de répulsion face à ce que des détracteurs appelleront une promotion au premier degré du rêve américain, s’appuyant sur les images de la pièce mal éclairée où zonent quelques animateurs chevelus de Rox et Rouky voués à devenir milliardaire, soient John Musker, Ron Clements, John Lasseter, Ed Catmull - et dans un box plus sombre, Tim Burton.
Le documentaire construit une légende. Sa sortie concorde avec le succès de La Princesse et la Grenouille, retour de Disney aux recettes positives après plusieurs films de vache maigre pendant la décennie 2000 et nouvelle réalisation du tandem Musker/Clements, connu pour avoir sauvé le studio en 1989 avec La Petite Sirène, au terme d’une autre décennie d’échecs, les années 80. Cette légende s’appuie sur ses morts, racontées avec un pathos dont on ne s’étonne pas, mais qui est cependant plus proche des documentaires américains que du sentimentalisme cher à la firme. Howard Ashman, Frank Wells, Joe Ranft. Musique. Heureusement, il y a autre chose. Hahn s’est refusé à tourner un documentaire émaillé de séances de réminiscence surjouée par des vieux de la vieille. Le film se construit donc à la manière de This Is It : uniquement à l’aide d’images d’archives. On y découvre Roy Disney, mort en 2009, avouer qu’il a autre chose à penser que de féliciter l’équipe pour la nomination aux Oscars de La Belle et la Bête. Les bons sentiments qu’enregistre la caméra super-8 censée euphoriser les troupes se trouvent mis en perspective, comme le seront tous les bons sentiments Disney, relégués en dehors du département animation.
Après la projection, j'ai échangé quelques mots avec Ron Clements. Non pas l’auteur informe d’histoires de princesses décérébrées sous des étoiles dégoulinantes, mais un animateur amoureux de son art, ayant fait ses classes chez Hannah Barbera, admirateur de Chuck Jones et Tex Avery, à sa place par mi les technicien d'Annecy plus que chez les producteurs de Burbank. Les films de ses collaborations avec Musker sont particuliers. La Petite Sirène, Aladdin, Hercule, La Princesse et la Grenouille, comportent tous un discours sur le peu d’importance qu’il faut accorder à la célébrité, à la facilité, à l’argent. J'en viens à imaginer qu’il ne s’agit pas que d’un argument marketing visant à se rendre sympathique auprès de la plèbe consommatrice. Car l’animation ne coûte rien. Combien de films de la programmation ont un budget inférieur au centième de celui des Disney habituels ? On remarque constamment, chez Musker/Clements, une remise en question du statut social des personnages, complexés par leur richesse ou heureux malgré leur pauvreté, qu'il s'agisse d'une princesse rêvant de la rue (Aladdin), d'une autre rêvant d'anonymat (La Petite Sirène), d'un demi-dieu préférant la Terre à l'Olympe (Hercule), sans parler de Tiana, personnage de La Princesse et la Grenouille entouré de gens plus riches qu'elle, mais ne souhaitant que cuisiner pour la communauté. Cette mise en lumière de la richesse des personnage pourrait faire écho à la situation des animateurs qui rapportent des millions de dollars avec un art de pauvres, avec l’art le moins cher qui soit. Le live-action demande au moins une caméra ; l’animation ne requiert que crayons et papier. Si les pauvres sont les héros, si la richesse est un défaut, c’est que les animateurs eux-mêmes se contenteraient de peu pour accomplir leur travail.
L’un des plus jolis passages de La Princesse et la Grenouille, correspondant à la chanson de Randy Newman intitulée Almost There, a été conçue en référence à Aaron Douglas, dessinateur du Harlem Renaissance des années 20 - l'univers du Cotton Club de Coppola, sans sa violence. La rondeur du trait Disney laisse alors la place à des tracés plus géométrique, plus abstraits, proches des publicités d’époque. La séquence de Fantasia 2000 illustrant Rhapsody in Blue procédait déjà de la même manière, mêlant le morceau de Gershwin au style visuel de son contemporain Al Hirschfeld. Si les films Disney réalisés par Musker et Clements sont avant tout des comédies musicales, c’est que les chansons procurent le prétexte idéal pour faire oublier l’histoire, la morale et peut-être même l’idéologie, pour se replier sur le pur plaisir cheap de l’animation. Leurs films regorgent de personnages – Hadès, le Génie, le docteur Facilier - en dehors des lois de la physique et de la logique, capables de générer du cartoon à n’importe quel moment. Musker et Clements écrivent toujours leurs scénarios eux-mêmes. Ce qui leur permet de se ménager un terrain de jeu pour animateur, ne cherchant jamais qu'à atteindre la bulle du micro-événement, où éclatera le micro-court métrage d’une animation divertissante. Façon Chuck Jones. Ainsi le dessin vire-t-il volontiers au vieillot, au caricatural, à l’épure, en particulier à travers les personnages protéiformes du crocodile trompettiste et d’une luciole cajun, Louis et Ray.
Dans Waking Sleeping Beauty, Roy Disney annonce son intention de produire un dessin animé par an, à commencer par Oliver et Compagnie, en 1986. Le documentaire de Don Hahn présente donc les studios dans ce qu’ils peuvent avoir de plus industriel : comment atteindre chaque année la qualité suffisante pour un film dont on puisse être certain qu’il fera recette ? Il s’agit, plus que jamais, de se demander comment des artistes ont pu créer de nouveaux films en se trouvant en plein cœur du système, à une période où un pur homme d’affaire, Jeffrey Katzenberg, le dirigeait. Comment créer dans une usine ? Les choses n’étaient pas simples, Don Hahn le montre bien. Et permet aussi de regarder fonctionner Disney sans le marketing, sans les princesses. Tout juste après Waking Sleeping Beauty, certains spectateurs font à peine deux pas et se placent dans la file d’attente déjà immense de la grande salle, où est sur le point d’être projeté l’ultime volet de la saga Shrek. Le tout en présence de Jeffrey Katzenberg himself, l'homme qui a quitté Disney pour Dreamworks... où, depuis une dizaine d’années, est produit au moins un film d’animation par an (les Madagascar, les Shrek, Bee Movie, Kung Fu Panda…). Ces films ne sont pas tous mauvais, et font tous recette. Katzenberg a réalisé le souhait du neveu Disney et pour cela, il n'aura eu qu'à le fuir, et à le moquer – puisque c'est Shrek qui aura lancé le mouvement.
KeyequipeCBGoHere
2 juillet 2010
à suivre