L'extrait choisi par la boîte française Duran Duboi est constitué d'un plan de La Rafle, dans lequel Roselyn Bosch semble vouloir surpasser Ridley Scott et son travelling révélant l'intérieur du Colisée dans Gladiator, mais à l'intérieur du Vel d'Hiv. Toujours la même impression de malaise vis-à-vis de ce film que je n’ai pas vu. Les discussions entre animateurs peuvent sembler surréalistes : saviez-vous que les romains d’Astérix aux Jeux Olympiques sont devenus les Juifs du stade ? Comprenez : les mêmes drones virtuels ont été employés. Le malaise persiste. S'ensuit un showcase d'une heure, par un envoyé de Marvel, sur la séquence de Monaco dans Iron Man 2. « How many whips does it take to break Iron Man ? » On réalise à quel point Marvel se moque du réel, contrairement aux cinéastes qui tiennent, aujourd’hui encore, à construire un maximum de décor sur le plateau.


Chez Marvel, tout est faux. J’avais été frappé par un plan où Mickey Rourke marche devant des flammes. La finition en avait été insuffisante parce qu’il était destiné à la bande-annonce. Monsieur Davies n’en parle pas. Je quitte donc la Chambre des Métiers et rebrousse chemin en direction de l'Imperial Palace, un imposant hôtel de briques blanches posé sur les rives du lac, à un kilomètre du QG Bonlieu. Ici se tient le MIFA, marché réservé aux professionnels  - présents et futurs. Je me dirige plutôt vers les étages de l'hôtel, là où sont prodiguées, par Pixar et Disney,  quelques conférences - leçons et séances d'embauche à l'intention des étudiants en animation et aux aspirants de toute nature à la traversée de l'Atlantique.

#4, californian dream






En écoutant Pixar, j'obtiens un nouvel aperçu de la concrétisation du désir de produire industriellement des films d'animation exigeants. Up Lightning : directing the audience’s eye. En une heure est donnée la recette de production d'un plan de qualité. Couleurs, textures, relief, composition. Chaque animateur, à Pixar, doit en être capable. Chaque animateur et, plus largement, chaque technicien intervenant à n'importe quel stade de la création de l'image. Il lui suffit de suivre une notice, les « Visual Principles » édictés par le réalisateur. Matthieu Cassagne, spécialisé dans l'éclairage numérique, est français. Il délivre un cours de cinéma digne des classes de Paris III, autour de ces « Principes Visuels de Là-Haut » définis par le réalisateur Pete Docter. Peu d’artistes peuvent se permettre de passer autant de temps sur la composition de leurs plans. Orientation et coloration des rayons de lumière, fausses ombres, contrastes, Cassagne justifie tout en fonction de la nécessité d’attirer l’œil à un endroit précis de la scène. On en apprend beaucoup sur l’emploi des couleurs dans Là-Haut : le rose est systématiquement employé pour évoquer la femme du héros Carl, tandis que le mauve servait systématiquement à traduire le désir du réalisateur lorsqu’il demandait qu’un plan soit rendu « plus magique ». Deuxième partie de la présentation par Dylan Sisson, plus expérimenté, plus haut gradé - cela se repère à l’habillement. Cassagne portait un t-shirt parodiant l’affiche du Monde Perdu avec le dinosaure de Toy Story 3, tandis que Sisson porte une chemise ringarde à la John Lasseter, couverte d’artefacts tirés de Ratatouille. L'homme en question est superviseur des éclairages. De sa présentation extrêmement technique sur un outil fondamental appelé RenderMan, fleuron de la technologie Pixar, je retiens surtout la Loi de Blinn, qui explique beaucoup de choses - et pas seulement dans le domaine de l’animation. Cette loi explique que le temps de rendement d’une image par un ordinateur sera toujours à peu près le même, quels que soient les progrès techniques effectués. On a, au début, peu de problèmes à résoudre, mais peu de moyens pour les résoudre. Avec l’âge, les moyens de résoudre les problèmes se sont développés, mais les problèmes se sont aggravés. De fait, on n'avance jamais vraiment plus vite. C’est la loi de Blinn.


S'ensuit la séance d'embauche proprement dite, dans une autre salle de l'Imperial Palace. « Welcome at the Pixar presentation ! ‘Re you guys excited ? » Une californienne blonde aux airs de business-woman épanouie tient le micro. Elle est « publicist » - comprenez : prospectrice - chez Pixar. D’emblée, la voilà qui annonce que 3% des prétendants sont choisis. En clair, dans ma salle, c'est à peine un auditeur qui est voué à rejoindre la maison. Pourtant, contrairement à Disney - dont la présentation ressemble vraiment à une séance de promotion de leur prochain long-métrage - Pixar profite du prétexte de la recherche de talents pour offrir une nouvelle leçon d’animation. Je suis assis à côté de Charlie NGuyen. Le jeune homme a composé la musique du Coursier, sous-production Besson visant à préparer le public au niveau Fatal de Mickaël Youn. Besson fera cependant joli sur le CV de ce jeune homme qui rêve de Burbank, comme les autres jeunes présents dans la pièce, venus des quatre coins de l’Europe. Cette pièce, au bord du lac d’Annecy, où l’american dream est plus fort que jamais.

Je n’ai jamais vu un auditoire aussi silencieux de ma vie. C’est la rêverie qui les bâillonne. Après la Californienne, un animateur disserte sur la conception du personnage chez Pixar et l'élaboration d'un univers visuel. Stage de cuisine avant Ratatouille, aquarium pour tout le monde avant Le Monde de Nemo… Chaque animateur est un réceptacle dans lequel il s'agit d'abord de verser un peu de réel avant de le mettre à l'œuvre. La présentation s’achève sur un extrait de Là-Haut. On y voit le jeune Russell frapper à l’illustre porte de Carl Fredricksen. Il veut l’aider, à tout prix. Le vieillard refuse. Le garçon insiste. Le vieillard refuse, referme la porte. Qui ne reste ouverte que parce qu’un pied s’y est glissé de force… Après une heure de présentation, de convivialité, d’espoir vendu au kilo, voilà un sincère message de bienvenue : vouloir rejoindre Pixar est très loin de suffire, il faut s'imposer. Le public rit, applaudit - et se rue pour déposer son CV, plein de bonne volonté. De mon côté, je demande à la Californienne s’il n’y a pas un moyen de contacter Steve Jobs, qui s'est récemment montré particulièrement tendre envers la presse internet. Elle me conseille d’écrire à Apple : là-bas, ils répondent à tout le monde. C’est ce qui s’appelle connaître son métier.



...The End. Me voilà arrivé à la conférence de Matt Groening. Je devrai en partir avant la fin. Je suis dans la Grande Salle du centre Bonlieu pour cette conférence festive, tenue par Groening et David Silverman, autour de la mythologie Simpsons. Diffusion de trésors – le storyboard grossier du générique présenté, en 1989, à Danny Elfman – et rétrospectives thématiques – premiers gags, parodies -, la salle transpire sous l’effet de la chaleur et de l’euphorie. Cette conférence me rappelle ce que je n’aurai pas vu non plus. Par exemple, tout ce qui appartenait à la série des « work in progress », dans laquelle a été présenté Le Magasin des Suicides, de Patrice Leconte. Juan Pablo Zaramella, animateur argentin contemporain, que je n’aurai pas pris le temps de découvrir. Je n’aurai pas vu les longs-métrages hors-compétition, ni les films de fin d’études, ni les films pour la télévision, ni les films de commande. Je n’aurai rien vu de l’ensemble Nobody’s Perfect, consacré aux films récompensés en divers endroits qu’Annecy avait refusés. Je n'aurai pas découvert en avant-première ce que la «tridimensionalisation» apporte aux deux premiers Toy Story, projetés en fin de festival. La conférence de Groening commence très en retard. Il faut attendre, par paquet de festivaliers, dans une chaleur épouvantable. Beaucoup de séances ont fait salle comble, j’aurai passé beaucoup de temps à attendre... L'inconvénient des grands parcs d'attractions - l'influence de Disney, toujours.



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27 juillet 2010


à suivre

 

ANNECY 2010 – Conférences à la Chambre des Métiers et chez Pixar

Avant-première de TOY STORY 3 à Disneyland Paris le 26 juin 2010. Virginie Guilhaume. ©Disney