10. Courts-métrages
L’Armoire de Zbigniew, de Magdalena Anna Osinska, est placé en tête du cinquième programme des courts-métrages en compétition. Un père et son fils, tout deux en bois, partagent un appartement dans la Pologne des années 1970. Le premier collectionne des objets, l’autre s’apprête à mourir. Les personnages semblent extraordinairement vivants, si bien qu’Osinska peut se permettre le Graal des Américains sans rougir, et cadrer de près les yeux sculptés de son héros, qui se remplissent de larmes : l’émotion est intacte. Zbigniew et son père Hzenio portent en eux leur propre making of : une scène les montre sculptant des pièces d’échecs en bois. Peu après, c’est le bois du cercueil que manie Zbigniew. Pour que l’illusion de la mort d’un personnage soit parfaite, il faut l’avoir d’abord fait vivre. Mort et vie doivent être également crédibles, découpées dans la même matière. Le cercueil et les corps proviennent d’un seul et même arbre de vie abattu.
Joan Gratz a été oscarisée en 1992 pour Mona Lisa descending a staircase – pour les téléspectateurs de l’époque, c’est Blanche-Neige elle-même qui lui avait remis la statuette. Elle y traçait une petite histoire de l’art en motion painting. Kubla Khan, en compétition cette année, appartient également à cette catégorie. Une voix off récite le poème de Coleridge rendu célèbre par l’exergue de Citizen Kane, tandis que la peinture s’adapte docilement aux mots prononcés. Gloire de la métamorphose.
Hors-compétition, The Death of an Insect, film finlandais de Hannes Vartiainen et Pekka Veikkolainen, est un nouveau mélange. Des insectes morts sont démultipliés et superposés à des plans de ville pris par hélicoptère. L’impression est celle d’une invasion extra-terrestre, filmée du ciel par une caméra réelle, pourtant il s’en dégage un véritable calme. Les couleurs froides attachent au même niveau de réalité la banlieue morte du sol et les insectes figés qui la surplombent, la hantent. Il paraît que l’idée est d’arrêter le temps et de voir un papillon mourir et naître en même temps. Je veux bien le croire. Il y a bien dans cette spirale d’insectes quelque chose de la spirale d’appareils photos qui entourait Keanu Reeves dans ce passage making of de Matrix qui illustre la technique du “bullet time” où le plan effectue un travelling circulaire tout autour du héros.
Quant au Spike Jonze, Mourir auprès de toi, déjà projeté à Cannes un mois plus tôt, c’est un gag, une histoire drôle, une histoire de fesses. Si le film est co-réalisé avec Simon Cahn, il doit aussi beaucoup à Olympia Le-Tan, directrice artistique. Dans la librairie Shakespeare située près de Notre Dame, le squelette de Mac Beth s’énamoure de Mina Harker, alanguie sur la couverture de Dracula. Il se détache – moment saisissant où, d’un mouvement du crâne vers l’extérieur, il fait céder les fils blancs qui le rattachent à son livre – et s’élance vers la jeune femme. Exactement comme Max et les Maximonstres, un personnage de livre prend vie sans adapter son dessin au réel. Il reste le même toon en mouvement que sur ses dessins inanimés. « It’s okay », seule réplique de Jonze, qui fait la voix du squelette, dit bien cela : nul besoin de s’adapter, restons en dehors du système.