1. Bouffer du lion
Il y a montage quand il y a plusieurs angles du lion : le mot est de Godard, qui commentait ainsi la célèbre séquence d’Octobre où la statue d’un lion est cadrée sous plusieurs angles successifs, chacun laissant voir une nouvelle partie de la sculpture et en masquant une autre. La formule peut servir de mot de passe pour ceux qui viennent à Belfort. Non seulement parce qu’elle évoque un autre lion, dont la ville de Franche-Comté a fait son emblème, mais parce qu’elle rappelle ce que devrait être, idéalement, un festival : un moment où l’on montre, évidemment, des films encore invisibles ailleurs, mais aussi un espace où ces films se dévoilent et se cachent les uns les autres. Un dispositif où chaque projection ouvre une perspective pour la suivante, empiète sur elle, la prépare et la contamine.
Foisonnante, la 25ème édition d’Entrevues peut être le lieu de ce travail. Pêle-mêle, le festival propose une sélection en quatre volets fiction-documentaire-court-long-métrage ; une transversale « Piratages » menant de Raoul Walsh à HPG ; un hommage à Abel Ferrara réunissant dix-sept films du cinéaste ; six longs-métrages de Kira Mouratova ; l’intégrale Pic Pic André, du nom de la première série animée initiée par Vincent Patar et Stéphane Aubier ; et un panorama du cinéma africain autour de quelques films célèbres. Comment se frayer un chemin dans cet ensemble imposant, protéiforme, qui ne peut échapper à la compartimentation ? Comment concilier les temps de la rétrospective et de la compétition, de l’oeuvre et du film ?
Déléguée générale et directrice artistique de la manifestation depuis 2006, Catherine Bizern avait chargé pour la deuxième année consécutive les jeunes critiques Amélie Dubois (Les Inrockuptibles) et Jérôme Momcilovic (Chronic’art) de sélectionner avec elle les films de la compétition internationale. La présence de journalistes de cinéma en amont de la sélection est moins une garantie qu’une promesse : celle d’une intimité secrète entre les films, d’une invisible cohérence des choix. Venant dans le calendrier après Cannes, le FID, Locarno, Venise et Toronto, le festival de Belfort constitue un peu l’heure du bilan, celle où chacun fait ses provisions pour l’hiver et dresse sa liste de découvertes. Liste nécessairement partiale, et toujours établie selon une logique plus ou moins consciente. Ici mieux qu’ailleurs, le compagnonnage des films pourrait ainsi donner matière à réflexions, et la projection elle-même devenir objet de débat. C’était ce qu’on soulignait en octobre à la Roche-sur-Yon où, au gré des pérégrinations des rétrospectives, les œuvres de Kathryn Bigelow et d’Abel Ferrara étaient déjà à l’honneur : la continuité du travail critique doit suivre celle des projections. Elle n’est, en fait, que la moindre manière d’épouser leurs fluctuations, de rendre hommage à leur diversité. D’approcher les films pas à pas, de suivre leur trace et d’établir des repères, pour rugir de plaisir.
Arthur Mas, Martial Pisani
8 décembre 2010







