INDE : Avez-vous une histoire particulière avec les moyens-métrages ?
Cédric Walter : Oui, j’en ai produit pas mal. Mais j'ai toujours pensé que le moyen-métrage n’était pas l’apparition d’un nouveau format artistique : à partir du début des années 2000, les conditions économiques, l’augmentation des budgets CNC ont stimulé l’émergence de moyens métrages. Tout simplement parce qu’il y avait plus d’argent.
INDE : Ce n’est pas comme s’il y avait eu moins d’argent et qu’on avait dû raccourcir les longs métrages. Il y a eu plus d’argent, et les courts se sont allongés.
CW : Il est plus facile de faire 50 minutes avec un budget de court-métrage que de faire un premier long-métrage sans argent.
Richard Madjarev : C’est sûr. J’ai moi-même appartenu à des commissions nationales de lecture de scénarios, et l’on voit très bien que, quand on n'a pas les moyens de faire un long-métrage, il vaut mieux faire un moyen qu'un court qui n'aura pas le temps de développer ses thématiques ou ses personnages. C’est un peu comme la nouvelle en littérature.
CW : Je n’aime pas le terme « moyen métrage ». Pour moi, il n’y a que des courts-métrages longs. Du point de vue de la législation du CNC aussi d’ailleurs. A partir de 59 minutes, c’est du long-métrage. Il n’y a pas de statut légal du moyen-métrage. Pour Brive, à partir de 30 minutes, c’est du moyen-métrage, jusqu’à 59 minutes.
RM : C'est Sébastien qui a imposé cette durée pour le festival, ce qui est assez malin. Souvent, les festivals de courts-métrages refusent de prendre les films d’une durée supérieure à 30 minutes. Plein de cinéastes se retrouvent alors sans pouvoir montrer leurs films, ni dans le long, ni dans le court.
CW : Les courts métrages courts m’embêtent. En revanche, les courts-métrages qui prennent le temps de développer leur histoire, que ce soit lentement ou de manière plus speed, sont ceux qui m’intéressent le plus. Donc en production, j’ai souvent fait des films de plus d’une demi-heure.
INDE : Comment peut-on être amené à choisir de réaliser un moyen plutôt qu’un court ou un long ? Cela peut-il se décider au montage ?
CW : Non. Si on a le soutien du CNC, et qu'on fait un long-métrage avec un visa de court-métrage, on rend l’aide.
RM : Quand on a un type d’aide, il est labellisé.
CW : Il est quand-même plutôt rare que des longs deviennent des courts. Il y a beaucoup trop d’argent en jeu.
RM : C’est tout bêtement une question d’économie.
INDE : Revenons à votre expérience. J’imagine que vous avez tous vu plus de fictions que quoi que ce soit d’autre dans votre vie.
RM : Bien-sûr. Sauf que j’ai appartenu à une commission de documentaires pendant 15 ans, j’ai donc vu beaucoup de documentaires. J’appartiens à une génération qui a vu les premiers Rouch au cinéma, et à l’époque, j’avais la même émotion devant Rouch que devant Godard ou Rohmer. Paris nous appartient, par exemple, tient à la fois du cinéma de fiction et du documentaire.
Sabrina Seyvecou : D’ailleurs, Rouch a influencé Godard.
RM : Rouch était confronté à des problèmes réels : les prises de vues, le montage, l'usage de certaines pellicules. Chaque question pratique l’obligeait à réinventer, techniquement, le cinéma. Il ne faisait pas de différence entre fiction et documentaire, entre Lumière et Méliès. Mais ce partage est injuste. Les Frères Lumières ont filmé des plans absolument invraisemblables, où se cristallise toute la modernité de l’époque. Méliès fait des actualités, il reconstitue la réalité à travers la fiction. De l’origine à nos jours, les films intéressant ce sont ceux qui reviennent au cinéma primitif et redémarrent vers quelque chose d'autre.
CW : C'est la question de Godard : le merveilleux est-il dans le réel ou bien rend-on réel le merveilleux ? En tout cas, en tant que producteur, je me sens plus à l’aise avec la fiction. Je me sens mieux à développer, à mettre en place, à travailler sur ce format-là. En tant que spectateur, peu importe.
INDE : Avant d’être producteur, vous avez réalisé ?
CW : Oui. Ensuite, j'ai commencé à produire mes propre films. Finalement, j'ai découvert que je prenais autant de plaisir à faire mes films qu’à permettre à ceux des autres d’advenir.
INDE : Et vous, êtes-vous un « producteur à l’américaine », présent sur le plateau ?
CW : Ca dépend de la relation avec l’auteur. N’étant pas un gros producteur, produisant surtout un cinéma de recherche, je fais plutôt partie du processus artistique, j’interviens. Pas avec Pedro Costa, cela dit.
INDE : Des projets ?
CW : Je tourne bientôt un long-métrage, le prochain film de Virginie Despentes, Bye Bye Blondie, une histoire d’amour entre Béatrice Dalle et Emmanuelle Béart.
INDE : Sabrina, tu as tourné récemment avec Rachid Bouchareb, pour Hors-la-loi. Tu veux nous en parler un peu ? Tu es sûre de ne pas être coupée au montage, cette fois ?
SS : C’est un tellement petit rôle, je ne vois pas comment ils pourraient le couper davantage ! On a tourné en Tunisie, où ils ont reconstitué le Paris des années 50 dans les studios de Tarak Ben Ammar, banlieue sud de Tunis. Les décors étaient hallucinants. C’était mon premier film à grand budget.
INDE : Paris n’en était pas déjà un ?
SS : C’était beaucoup dans le salaire des comédiens. Le Bouchareb est vraiment un film qui a coûté cher, au niveau des décors par exemple. Ce n’est pas Jamel qui a tout pris. Il est co-producteur, on m’a dit qu’il n’avait même pas eu de salaire. Par contre, il récupérera sur le pourcentage de recettes.
INDE : On sait combien a coûté Hors-la-loi ?
SS : 20 millions, je crois.
CW : 22.
SS : Ah ? On m’avait même dit 18.
CW : Le devis d’agrément est toujours plus important que la réalité du financement.
INDE : Le devis d’agrément ?
CW : C’est le moment où le CNC valide les investissements du film. Le devis d’agrément ne correspond pas à la réalité du financement, qui, lui, présente la totalité des dépenses en participation. Donc un film peut avoir un devis de 22 millions, mais la réalité de fabrication sera à 18, et les 4 millions restants, ce seront les frais généraux du producteur en participation, les salaires des comédiens.
INDE : D’accord. Et qu’est-ce que ça a changé, par rapport aux tournages à plus petit budget ?
SS : Il y avait en fait autant de pression que sur un petit budget ! Plus il y a d’argent, plus les gens veulent gratter. Au final, j’ai eu le sentiment d’être sur un film fauché aussi. La table régie n’a jamais été aussi pauvre. On travaillait en Tunisie, donc on avait droit à du thé à la menthe. Sinon, j’étais ravie d’être la seule femme avec tous ces hommes.
INDE : Il y a autant de femmes que d’hommes à la réalisation des films du festival.
CW : J’ai toujours produit beaucoup de femmes. Je ne sais pas si vous avez vu Cap Nord, de Sandrine Rinaldi [où joue Sabrina Seyvecou, NDLR], qui était ici il y a deux ans. Et Aurélie Georges. Ca se fait naturellement. Je n’ai pas une grille de parité à remplir à tout prix. Les choses sont en train de changer un peu, il y a plus de femmes qu’il y a 10 ans.
RM : Il y a toujours eu des femmes dans le cinéma, mais c’était des figures singulières.
SS : Varda, et pas grand-chose à côté d’elle.
RM : Je pense à Marceline Loridan, qu’il faudrait absolument interviewer. A Marguerite Duras. A Nelly Kaplan, qui a fait La Fiancée du Pirate. Et le premier film que la Fémis a produit et vendu vient d’une jeune cinéaste de la première promotion qui s’appelait Sophie Bensadoun [qu'on retrouve dans le casting «amateur» de Tournée, de Mathieu Amalric]. Il avait été acheté par Antenne 2. C’était une fiction. Curieusement, elle a mis beaucoup de temps à faire une autre fiction. Elle y travaille, en ce moment, après 15 ou 20 documentaires. Elle est perfectionniste.
INDE : Richard, comment vous êtes-vous retrouvé au jury de Brive ?
RM : Je connais les porteurs du projet du festival depuis leur carrière lycéenne. Hélier Cisterne, Sébastien Bailly…
INDE : Sabrina, quelle est ton expérience des jurys de festival ?
SS : J’ai déjà été jury ici, il y a 3 ans. Sinon, j’ai été à Créteil pour le festival Films de Femmes, des courts-métrages, et puis j’ai fait Vendôme.
RM : Moi aussi j’ai fait Vendôme, mais pas la même année. Je connaissais déjà Sabrina puisque j’étais le financeur du festival de Brive.
INDE : Juger des moyens-métrages, est-ce différent des courts ?
SS : Disons que, quand c’est mauvais, ça n'a pas l'avantage d'être court. Heureusement, à Brive il y a une bonne programmation parallèle. Il y a trois ans, je m’étais consolée avec des films de la Nouvelle Vague, sur la photo de William Klein, d’Alan Golding.
INDE : Quelles sont vos sensibilités ?
SS : Je suis assez ouverte. Du moment qu’il y a un geste artistique… Ca peut autant m'ennuyer de voir un film ultra-classique, naturaliste, qu’un documentaire qui sera finalement plus proche du cinéma.
RM : Il y a des documentaires qui apportent plus d’émotions que les fictions. Et il y a eu des films dits « de recherche » qui ont fait date dans l’histoire du cinéma.
SS : A l’inverse, certains films de fictions sont encore plus précis que les documentaires.
INDE : Avez-vous trouvé une cohérence dans la programmation ?
RM : Oui ; chaque jour les programmateurs ont cherché à faire des couples de films qui se répondent.
CW : Il y a en tout cas des éléments formels récurrents.
RM : Ce qui m’intéresse dans un festival, c’est qu’on voit, à un moment donné, l’esprit du temps, ou l’esprit des formes qui traversent les programmateurs. On voit l’époque produire un certain type de films. Il y a des figures, des postures imposées.
CW : Ou bien il y a le poids de figures tutélaires importantes. Là, par exemple, par forcément sur les films français, mais clairement sur les films étrangers, on voit qui est important.
INDE : Qui ?
CW : Ce serait à la décharge des films.
INDE : Devoir de réserve. Ok. Il est assez rare que dans les festivals, fictions, documentaires et films expérimentaux concourent dans la même catégorie. N’est-il pas difficile de choisir un seul film, tous genres confondus ?
SS : Je suis d’accord. La forme expérimentale, d’emblée, a la difficulté d’être assez hermétique.
INDE : Préférer un film expérimental à une fiction passe nécessairement par une sorte de posture, peut-être.
CW : Pour moi, un film expérimental est un film.
RM : La question c’est : y a-t-il un geste cinématographique ?
CW : Quand je produis Pedro Costa, je ne me demande pas si c’est du documentaire ou de la fiction. C’est un film de Pedro Costa. Je sais que c’est un mélange docu/fiction ; lui, en tout cas, refuse l’appellation « documentaire ». Je produis des documentaires, des fictions, et des films expérimentaux. Je ne sais d'ailleurs pas ce que expérimental veut dire, sinon que ce sont des films plus proches des arts plastiques et de l'installation que d’une démarche de cinéma. Aujourd’hui, on est peu dans des fictions fantasmagoriques, et plutôt dans des fictions proches du documentaire, ancrées dans le réel.
RM : On parle toujours du réel. C’est le double sens du cinéma : on part d’une image du réel pour arriver à un réel de l’image.
Propos recueillis par KeyequipeCBGoHere
23 avril 2010

