Partie I
22 mai 2010. Venu spécialement à Cannes pour voir le dernier film d'A.W, j'ai longtemps choisi l'indécision. Le film était annoncé comme un chef d'œuvre, après la projection de presse la veille. Son film "commercial". La fièvre des notes lancées par Alvaro Arroba pour son blog Letras de Cine chez une trentaine de critiques internationaux levait avant même de le découvrir toute ambiguïté : 9, 9.5, 10, 10 puissance dix … (le double 9 n'a pas été pris). Cannes était bien morne, mais le film avait réveillé beaucoup de monde. Donc prudence. Prudence également vis-à-vis de mes propres préjugés positifs.
Une rumeur donnait Boonmee comme le plus démonstratif de son auteur. Le plus virtuose. Il l'est en effet. Mais on peut le dire autrement. Clairement, c'est celui qui récolte le plus visiblement ce qu'il sème. Celui qui tire le plus de chacune de ses images. Le plus ouvert à l'efficacité du fantastique. Beaucoup l'aiment et l'aimeront pour cette raison : sa fantaisie, son intarissable inventivité, le respect qu'il manifeste envers les puissances du cinéma. En ce sens, il offre une réalité parallèle au dernier Godard. Tous deux offrent sur le cinéma présent des considérations radicales. De pessimisme ou d'espoir. Mais toujours de destruction et d'apocalypse. De prophétie.
La vision du film a confirmé la rumeur. Mais elle l'a aussi précisée et dépassée. Bien qu'assez linéaire, Boonmee est le scénario le plus fou d'Apichatpong. On y saute d'un boeuf préhistorique à des hommes mi-singe aux yeux rouges LED, d'un repas en famille à une réunion de fantômes, du conte d'une princesse à une chambre d'hôtel, à une douche, à un morne karaoké. Une série de réincarnations surprenantes, chez l'oncle et dans le film même. Jamais autant qu'ici, le film a semblé filer comme un rêve éveillé, une pâte souple engloutissant certaines séquences et gonflant le souvenir d'autres. Celle notamment d'une séquence de schizophrénie nationale entre répression militaire et musique d'aérobic, qui formule en un découpage limpidissime et quasi godardien une situation nationale exprimée plus tôt dans une série de dédoublements et de rencontres fantastiques. J'avais forcément en tête sa réponse à la dernière question posée par mail. Boonmee parle ouvertement de lutte des classes. C'est ainsi qu'A.W. analyse l'emprise gouvernementale sur les régions paysannes comme le Nord-Est où il est né et où Boonmee se déroule. La région des chemises rouges réprimées par l'armée et récemment rentrées au pays. Région déchirée par les oppressions anti-communistes, aujourd'hui amnésique ou révoltée. Boonmee est l'oncle de ce peuple : il n'a rien oublié.
Partie II
23 mai 2010. Boonmee a gagné. De grands producteurs (Simon Field, Keith Griffiths, Charles de Meaux, Luis Minarro), un grand cinéaste, ont gagné la grande récompense de Cannes. Or, pour de multiples raisons (orgueil des présidents de jury, intérêts commerciaux, nivellement inévitable des compromis, prétention et opportunisme de Cannes à peser sur la scène politique internationale) Cannes récompense rarement les meilleurs. Cette année, non seulement Boonmee gagne, mais Beauvois remporte le Grand prix, Haroun le prix du jury, et les deux favoris – Inarritu et Kiarostami – ne reçoivent qu'un prix pour leurs acteurs. Alleluia.
Sans faux espoirs, il est probable que cette palme change la donne. Tropical Malady l'avait déjà fait auparavant, mais d'une manière seulement esthétique : combien de films de forêt ou de jungle, d'Asie d'Europe ou d'Amérique, ont été tourné à sa suite dans le réseau des films dits «pour festival» ? Cette fois c'est différent. C'est le marché entier qui va devoir réfléchir. Nous ne pourrons plus continuer à considérer les films d'Apichatpong, et par là-même tout un pan de l'industrie festivalière, comme un marché de niche. À Cannes, un certain nombre de personnes ne croyaient pas à l'éventualité d'une Palme d'or. Et ce malgré une combinaison gagnante sur le papier : l'âge du cinéaste, ses précédents à Cannes (tout ses films y ont été primés), la situation politique d'où il arrivait, et le fait que ce film semblait prévoir les explosions de violences récentes en Thaïlande. Ajoutons la personnalité apparemment peu orgueilleuse de Tim Burton et la présence au jury de Victor Erice, Benicio Del Toro, Emmanuel Carrère…
Comme tout calcul, celui-ci était purement abstrait. Il ne s'agit pas de dire qu'on l'avait bien dit. La justification opposée à cette hypothèse était intéressante. Les distributeurs français, disaient-ils, étaient sortis de la salle en reconnaissant la grandeur du film, mais en ajoutant que le film était bon pour un musée, pas pour une salle. Avant la palme, aucun distributeur – pas même les plus hardis – ne s'était engagé sur le film. Or, qui a vu l'exposition Primitive avant Boonmee savait qu'il s'agissait précisément d'un film pour la salle. Un film d'une puissance de feu similaire à Apocalypse Now ou 2001. Un film prophétique sans le dire, un film sans précédent. Que les distributeurs ne l'aient pas reconnu plus tôt est bien triste pour eux. Mais après tout, c'est bien le rôle des festivals d'affaiblir la toute-puissance du marché, et de l'obliger à reconsidérer ses préjugés.
Le plus surprenant est qu'il s'agit d'un film très peuplé. En ce sens, il continue Syndromes et ce qu'on y sentait du destin et de l'avenir d'une communauté entière. Mais le peuple de Boonmee réinvestit certaines structures politiques. À plusieurs reprises, d'une manière féérique ou comique, il parle de lutte des classes. Un propriétaire terrien demande gentiment à ses employés de retourner au travail, mais il le fait en français, dans la langue qu'un de ses employés lui a apprise. Un esclave est caressé par une princesse. La petite famille du film est partagée entre un doux miel de karaoké et la guerre civile qui gronde dans les rues et à la télé. Rassembler la communauté pour invoquer l'esprit des proches disparus, c'est la base des scénarios d'Apichatpong (voir intervention #8). Mais jusqu'ici, il n'avait encore jamais abordé les structures profondes de la nation thaï, ou réveillé dans ses paysages les fantômes, non pas seulement d'amours, mais des luttes passées. Voilà de quoi balayer la rumeur d'un film virtuose. Jamais au contraire Apichatpong n'avait parlé aussi clairement. Pourtant, en recevant son prix, il n'en a pas touché un mot.
Partie III






