billets du réel 2011
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intro
Arithmétique des cycles
C’est sans doute avec cette formule qu’Andrei Ujica, quelques minutes avant la projection de Out of the Present, acheva de plonger les spectateurs dans la perplexité. Il était 18h45 au Centre Pompidou et, dans la salle Cinéma 1, se déroulait un des plus beaux exemples de non-présentation de film jamais vus. Questions concrètes, réponses tentaculaires, au point que le réalisateur roumain dut une fois ou deux s’interrompre pour demander qu’on lui rappelle ce qui avait été demandé. Nous, spectateurs, n’y comprenions goutte. La première question, « Qui filme ? », avait généré une digression dans laquelle l’information attendue s’était manifestement égarée. D’autres informations sont données que l’on attendait pas, possibles clefs de lecture que l’on retient sans trop savoir qu’en faire, car l’on croit toujours avoir besoin de clefs, à la première projection : un passeport caduc, les quatre saisons, une station crépusculaire comme les villes fantômes des western. Quelques références : Solaris et 2001, Unforgiven, plus inattendu. Quelques formules : « La vie, c’est vidéo », « Un jour est un an ». Au milieu de tout cela, cette « arithmétique des cycles ». Qu’il nous soit permis de détourner l’expression à notre usage.
Tout festival de cinéma naît de la conjugaison d’un double système de cycles. Il y a d’abord les cycles choisis, ossature visible de l’ensemble, qui se déplient et se nuancent en compétition internationale - premiers films - courts métrages, hommages et rétrospectives, thématiques... Au Cinéma du Réel, on trouve, comme c’est souvent le cas, des Rencontres, Débats et Ateliers, mêlés à d’autres repères plus sibyllins, plus exotiques : des Contrechamp et Hors Scène, Poème documentaire décomposé en Idylles, Odes cinétiques et Déflagrations, des Invisibles. Assemblés, ces cycles dessinent une carte sur laquelle le festivalier se repérera plus ou moins aisément, selon que l’harmonie y est plus ou moins présente. C’est cela, peut-être, la plus grande difficulté du travail des programmeurs : construire des cycles, et entre ces cycles établir des proportions, hiérarchiques ou égalitaires, pour que l’ensemble tienne.
En filigrane des cycles choisis, les cycles fortuits : ceux que l’on préfère, souvent, parce que nous en sommes aussi les artisans, toujours les découvreurs. Ils ne sont pas écrits sur le programme. On les forme avec les trois films que l’on aura vu dans la même journée, choisis à l’avance ou trouvés au hasard. On les voit apparaître en reliant un à un des points de convergence plus ou moins prévisibles : des thèmes ou des époques, des points de vue, des outils. On le force, parfois, à coup d’idées trouvées sur le moment : à ces cycles subjectifs on tient parfois encore plus qu’aux autres, parce que les films y ont alors trouvé l’espace et le temps de parler de nous.
Un beau festival est une belle arithmétique de cycles. Les films n’y sont plus des îlots mais des points de fuites, sommets et impasses, redites, déséquilibres, correspondances. Entrant au Cinéma du Réel, un peu perdus, nous ne souhaitons pas voir des nombres premiers, ou pas si simplement. Nous cherchons quelque chose d’encore plus rare : un nombre d’or.
Noémie Luciani


