Far From Manhattan de Jacky Goldberg.
Futur : la Freedom Tower vient d’être inaugurée. Loin du 11 Septembre, une jeune fille se démène dans l’ombre des appartements de Jean-Luc Godard et de Wes Anderson, A Bout de Souffle et Hôtel Chevalier. 1960, 2010, 2020, l’intérieur des appartements et des individus ne change pas. Les explosions n’y font jamais que soulever les rideaux et réactiver la rêverie. Ce qui donne ceci, griffonné au stylo dans la marge du programme, à la lumière de la borne de sortie pendant le générique : un film est beau quand il disparaît derrière ce qu’il montre.
Pour fabriquer une temporalité nouvelle, il faut du métrage et du talent. À défaut, au moins s’offrir une vraie bande originale ; souvent, faute d'un budget pour les droits, l’accompagnement musical des films à Contis se réduit à quelques morceaux classiques. L’un des cache-misère les plus communs tient également à la cigarette : faire tirer une taffe aux personnages pour les étoffer. Loin de Manhattan, l'heroïne du film – elle s’appelle Cassandre Ortiz et se situe entre Kelly Reilly et Liza Minelli – mime une bouffée de cigarette que l’on entend se consumer sans la voir. Jamais loin des Inrockuptibles, où il est habituellement critique ciné, Goldberg ne cesse jamais de regarder des films, même quand il en fabrique.
Des Jeunes Filles en Noir, de Jean-Paul Civeyrac.
Fumer quelqu'un qui filme est moins dur que filmer quelqu’un qui fume. Les clichés rôdent autour du réalisateur, fondent sur lui à la moindre occasion. La fumée rend cool. La mélancolie rend profond. Civeyrac s’abreuve à ces deux apparentes vérités, en position de vulnérabilité, aussitôt dévoré. Des Filles en Noir – en avant-première à Contis, sortie en France le 3 novembre – mérite assez clairement d’être détesté. Début du film, une jolie ado, boudeuse évidemment, fume. Elle s’empare d’un cutter. Ellipse malsaine : la voilà aussitôt sur un lit d’hôpital, les poignets bandés, mamy à son chevet. Coupe-toi les veines, ma jeunesse, tu ne sentiras rien ; le cutter est même un outil magique qui te projettera illico dans les draps doux de l’inquiétude maternelle.
Quitte à se repaître du spectacle de la connerie, autant regarder du Francis Weber. Lorsque Civeyrac s’attarde sur les sms et les surnoms de ses héroïnes – « priss », « noèm », prononcez à la manière des personnages : « priss !!!!! », « noèm !!!!! » – c’est l’adulte, ridicule à force de vouloir mimer le langage des jeunes, qui apparaît ; lorsque Schumann, Bach et Glück sont convoqués à titre de tire-larmes, paraphrasant l’identification des gamines au poète Heinrich von Kleist, c’est l’adolescente mièvre en lui qui fait un tour de piste. Longues taffes tristes tirées dans une semi-obscurité. Priss se suicide au terme d’une scène, la seule réussie du film, d’incitation téléphonique entre les deux filles. Selon ceux qui l’ont vu, dont je ne ferai malheureusement partie qu’au moment de sa sortie nationale le 3 octobre, La Vie au Ranch de Sophie Letourneur (membre du jury du festival) constitue l’antidote, en matière de film à la Virgin Suicides, aux jeunes filles fanées de Civeyrac, véritable poison.
Diane Wellington, d’Arnaud des Pallières.
À certains égards, Contis 2010 aura prolongé Brive. Je revois ainsi avec plaisir La République, de Nicolas Pariser. Une sonate de Beethoven couvre le générique de fin. Le romantisme, ici, fonctionne, parce qu’il n’est pas employé pour exalter. Aussi n’insisterai-je pas sur la présence de l’Océan, quelques enjambées derrière l’écran de cinéma. L’Atlantique aux courants mortels dont Arthur H., au concert du soir, fait le sel de ses blagues, assis au piano Yamaha devant une toile éclairée de bleu. Contis, c’est bleu. C’est la mer, le ciel, les fauteuils, et un coucher de soleil que les festivaliers ne vont pas voir, vampires repus de lumière dans l’obscurité du cercueil de la salle décorée de croque-morts et de figures d’Halloween. D’autres fantômes furent ceux de Diane Wellington, réalisé ou plutôt assemblé par Arnaud des Pallières, puisqu’il s’agit d’images du Dakota du Sud filmées par un amateur, en 1938, le tout étant entrecoupé de cartons contant l’histoire d’une adolescente morte enceinte. Présenté ici comme un court-métrage à part entière, Diane Wellington est en fait l’échantillon d’un travail de longue haleine, ayant demandé le visionnage de plus de 4000 films d’origine en vue d’un long-métrage qui transcendera les frontières entre états américains pour former le portrait d’un pays à travers ses images d’archives, prélevées au début du siècle. Portrait en négatif d’une société clivée, à œillères, toute en violence tue, Diane Wellington annonce une oeuvre plus vaste, encore en gestation. A la fois cendres des morts et sable de l’arène, résurrection de la peau morte de ces pellicules oubliées, de vies infimes, le long-métrage devrait s’intituler Poussières d’Amérique.
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26 septembre 2010