SKORECKI DEMENAGE
France 2009, 62mn
de Louis Skorecki
Mise en image : Raphaël Girault
Production : Les films d’occasion
SKORECKI DEMENAGE
France 2009, 62mn
de Louis Skorecki
Mise en image : Raphaël Girault
Production : Les films d’occasion
Nous avons retrouvé Louis Skorecki lundi 13 dans l’après-midi, juste après le second passage de son film, au FID en «Séances spéciales». Ne sachant pas trop s’il souhaitait être interviewé, on s’est approché seulement pour le saluer et échanger quelques propos amicaux. Le début de la conversation n’a pas été enregistrée. Et la seconde partie de la rencontre s’est déroulée de manière informelle. Raphaël Girault, que Skorecki, «producteur à l’américaine», dit être le « véritable réalisateur du film », a rejoint notre table quelques instants avant qu’on allume le dictaphone et l’a quittée vers la moitié.
PS : dans un échange ultérieur, Louis Skorecki dément nous avoir accordé officiellement cet entretien. Il faudrait donc le considérer comme un entretien volé.
RG. Louis avait besoin de deux ans, d’un recul par rapport aux événements. Besoin de se détacher de tout cela. J’avais quant à moi besoin d’images. J’ai pris les rushes et fait des bandes-annonces. [officielle, alternative]
INDE. Pourquoi la séquence avec les enfants n’est-elle pas dans le film ?
LS. La monteuse n’arrivait pas à convertir le fichier, on a attendu à cause de cela. Mais c’est aussi parce qu’il manquait des images. J’ai tourné très peu de temps, un week-end et un jour et demi, et je devais tourner au moins deux jours de plus. Très peu de temps après la scène du conseil de rédaction, la dispute sur les camps, j’ai reçu deux lettres recommandées. Ils se sont débrouillés pour que je les ouvre à Libé même. C’étaient des lettres violentes qui me signalaient la fin de mon préavis de deux mois et me disaient de m’en aller dans les trois jours. Une quinzaine de papiers partaient à la poubelle. L’autre me disait : « tu n’as pas le droit d’utiliser ces images ». Moi je pensais les utiliser, mais ça fout la trouille. Et ça m’a coupé les jambes, je n’ai plus eu envie de faire d’autres images. J’ai pensé à un moment tourner dans un café parce que le film manquait de personnages. Nous avons fait assez vite un montage de 57 mn, pas beaucoup plus court que les 62 mn du montage final, mais cela n’allait pas. Le film était très violent et déséquilibré. Je savais, parce que j’ai vu pendant deux mois des gens autour de moi à Libé tourner des images, qu’un autre matériel existait. Il a fallu du temps pour qu’on veuille bien me les passer, mais il n’y en avait pas tant que ça d’utilisables. Cinq minutes à tout casser. Cela nous a tout de même permis de rééquilibrer le film, mais cette scène de dispute devant des enfants qui rigolent n’avait plus sa place.
INDE. Le personnage de l’autre Louis, le garçon, prend un peu la relève de ce groupe.
LS. Il était déjà là. Ce qui n’y était pas, c’est la fin, l’épilogue « deux années plus tard », qui est venu au montage deux ans après. Un flash imprévu, ou peut-être était-ce un peu prévu ?
RG. Plus ou moins.
LS. Des gens m’ont demandé ce que signifiait ce personnage. Je n’en sais rien, mis à part que c’est un enfant que j’aime beaucoup. J’ai eu du mal avec lui. J’ai même pensé qu’on n’y arriverait pas. C’est parce que j’étais parti à l’envers, que je faisais le contraire de ce que j’aurais dû. Je lui expliquais ce qu’était Libé, et c’était mauvais, lourd. Cela nous a fait perdre beaucoup de temps. Louis était fatigué. Il piquait des crises de nerfs. Je me disais que c’était fichu. Presque tout ce matériel est parti à la poubelle. J’ai compris seulement après qu’il fallait faire l’inverse. Ce n’était pas à moi de lui montrer Libé, mais à lui de me le montrer. Que le sens apparaisse après. D’emblée, tout a été bien. Travailler de cette manière, trouver des choses spontanées comme avec Les Cinéphiles, c’est la seule chose qui m’intéresse encore un peu.
INDE. Pourquoi tant de cartons ?
LS. C’est le producteur Bruno Deloye qui m’a fait noter qu’il manquait quelque chose qui date les événements et nomme les personnages. Il avait entièrement raison, cela fonctionne bien. Et puis on en a mis de plus en plus.
RG. Cela rend le film plus compréhensible, plus ouvert à quelqu’un qui ne connaît pas forcément les affaires de Libération.
LS. Un des reproches de ma femme qui est attachée de presse de cinéma, était que le film était trop dur, presque insupportable, notamment pendant la scène avec Joffrin. Son avis a changé avec le nouveau montage. Cela nous a pris deux ans, quelques nouvelles images et de petites modifications.
INDE. Le dernier carton, qui introduit la séquence où vous revenez dans des bureaux vides, fait basculer le film dans la science-fiction.
LS. C’est quelque chose qui avait disparu au tournage, et qui est revenu. Je pense que les films sont trop travaillés. Donc je travaille le moins possible.
INDE. La scène finale est étonnante. Vous revenez à Libé, vous y arrosez les plantes sur la terrasse. On dirait une planète après la catastrophe. Plus du tout habité.
LS. Libé ne l’est plus du tout en effet. J’y retournais encore il y a un an, voir une copine qui faisait une grève de la faim [Florence Cousin]. Ils m’ont viré plusieurs fois et dès lors je n’y mets plus les pieds. Ils m’ont vraiment obligé à tourner la page, ce qui n’est pas forcément un mal. C’est un journal de zombies. Les gens ne sont plus là.
INDE. La même chose aux Cahiers. Depuis longtemps les bureaux sont un endroit peu fréquenté et encore moins accueillant. Tout, de l’absence de bureaux pour les critiques au fonctionnement des bouclages, était là pour signifier que la rédaction n’y était pas la bienvenue. Aujourd’hui, c’est un endroit simplement inhabitable, et d’ailleurs inhabité.
LS. Depuis au moins dix ans, je ne me reconnais plus dans Libé. Mais le changement a été radical lors de ces deux dernières années. Une brusque dégradation. Les gens ne sont physiquement pas là. L’aspect fantomatique du film est devenu la réalité. Ce n’est pas qu’un endroit où je travaillais : j’y vivais. J’ai écrit mes chroniques pendant une quinzaine d’années en arrivant chaque jour à sept heures du matin. La chronique était écrite entre huit et neuf heures, mais elle était encore bricolée toute la journée. Et relue une dernière fois à la veille du passage, parce que je les écrivais souvent avec trois ou quatre jours d’avance sur la publication. C’était vite écrit et longtemps réécrit. Je passais toute la journée à Libé. Du coup, je faisais aussi d’autres choses. On ne peut pas travailler huit ou douze heures.
INDE. Vous parlez de la spécialisation, en vous plaignant que de plus en plus on s’accroche à un seul domaine.
LS. Les gens ont peur qu’on prenne leur place. Plus ça va mal et plus ils s’accrochent à leur spécialité. C’est terrifiant. L’ancien Libé était un journal où tout le monde faisait tout. Il était né comme ça. Une personne pouvait faire trois ou quatre choses différentes. Écrire sur la musique, le cinéma, la peinture. Au fur et à mesure, non seulement cette personne n’écrivait que sur une chose, mais si elle voulait écrire sur une autre, cela lui retombait dessus. J’ai écrit sur la musique et cela ne m’a apporté que des ennuis. Même lorsqu’il s’agissait d’une commande. Par ailleurs, un rédacteur avait le droit de suggérer des titres. S’il n’en trouvait pas, quelqu’un d’autre pouvait en proposer. Progressivement, les secrétaires de rédaction et les chefs d’édition ont interdit cette pratique. Lorsqu’on le faisait, même si le titre était bon, le réflexe systématique de la secrétaire de rédaction était de le jeter à la poubelle, parce que c’était son travail de le faire.
INDE. On vous voit déménager plusieurs fois dans le film. A chaque fois c’est un faux départ.
LS. Il y avait le premier déménagement, celui interne, dont on ne voit que les préparatifs puisqu’au moment où j’ai vraiment déménagé le film était déjà fini et je ne voulais plus tourner. Quant à l’autre déménagement, le vrai, il a été mis en scène. Avec la voiture et Patrice Kirchhofer comme déménageur.
INDE. Est-ce que vous prenez autant plaisir à écrire dans votre blog [musique, pizzas] qu’à Libération ?
LS. Mais je n’y écris pas. C’est très rare. Je n’y mets que de la musique.
INDE. Mettre une vidéo après l’autre, ce n’est pas déjà écrire ?
LS. Peut-être. Ça dépend des moments. J’ai plus de plaisir à envoyer des vidéos sur YouTube. Je fais ça depuis deux ou trois ans. Au départ ce n’était que pour mon blog. Je me suis rendu compte que quand on envoie une vidéo, c’est plus facile de la poster sur YouTube pour ensuite la distribuer sur le blog, que de l’y envoyer directement. Au fur et à mesure, je me suis mis à envoyer beaucoup de matériaux qui ne se retrouvaient jamais sur mon blog. J’y écrivais de moins en moins, et dès lors je recevais peu de messages. Les gens aiment bien réagir aux textes, il leur est plus dur de répondre à la musique. Sur YouTube, en revanche, il y a davantage de réactions. Des réactions plus étranges, pouvant venir d’un vieux Texan ou d’un Indien. Il m’est récemment arrivé quelque chose de très violent dont je ne me suis pas encore complètement remis. C’était il y a à peu près trois mois. J’avais plus de trois cent vidéos, certaines ayant été énormément vues. Tous les jours, j’avais au moins un nouvel abonné, donc un nombre ahurissant. Du jour au lendemain, plus rien. Tout a été effacé. Je n’avais même plus accès à mon compte. Je n’ai pas réussi à me réinscrire. Ce n’est pas le nom qui est banni, mais l’adresse IP de mon ordinateur. Moi je n’y connais rien, un ami m’a aidé à me réinscrire sous le nom de « jlnoames », et peu à peu j’ai réussi à accumuler plus de trois cent vidéos. Avec moins de plaisir.
INDE. Cela se pratique beaucoup. Aux Cahiers également. Du jour au lendemain, des vidéos et des textes réalisés ou écrits à titre gratuit pour le site internet ont été effacé du site et des serveurs. Les noms avec.
LS. Les Cahiers ont envoyé à tout le monde, tous les auteurs, une lettre pour céder les droits de leurs textes en vue de la mise en ligne des archives. J’ai refusé de la signer en raison des conditions aberrantes, mais ils ont malgré tout mis en ligne mes papiers. Mon avocat s’en est chargé et ils ont immédiatement retiré. En ce qui concerne YouTube, il s’agissait de problèmes de droits, peut-être suite à une plainte de la famille Sinatra. J’avais mis des pirates de Sinatra et j’ai eu des avertissements un peu curieux. Quand ils sucrent une vidéo, ils disent simplement : vous n’avez pas le droit. Là c’était : vous risquez telle peine.
INDE. C’est aussi que la politique de YouTube a changé en raison du durcissement des majors.
LS. Universal a toujours été très dur.
INDE. Sur un autre sujet, que pensez-vous des émissions radio de Bob Dylan, «Theme Time Radio Hour» sur XM Radio ?
LS. Un ami m’a fait des DVD, et puis à un moment j’en ai eu marre. Je sais qu’il ne choisit pas lui-même les musiques. Un ami connaisseur, un américain distributeur, m’a donné le nom et le mail du type qui lui choisit les morceaux. Un nom russe. À mon avis, il fait les choix des morceaux et donne à Dylan des informations biographiques. Ensuite, Dylan improvise. C’est fini maintenant, je crois.
INDE. Il y a eu trois saisons, cent épisodes.
LS. Je ne sais pas. Dylan ne doit rien refuser. Ce n’est souvent pas ce qu’il aime. Trop de jazz, trop de soul, trop de musique noire. C’est bien pour les gens qui ne connaissent pas la musique, mais ce n’est pas mon cas.
INDE. Il y a des sites sur Internet qui vous intéressent ?
LS. Non, j’y vais peu. Il y a un type qui m’a souvent écrit sur le blog, je vais donc souvent voir le sien, il s’appelle Philippe L., un blog avec beaucoup de musique [novland]. Mais j’utilise peu internet. YouTube était mon principal intérêt.
INDE. Parmi les personnages de votre film il y a Philippe Azoury.
LS. Oui c’est un type que j’aime bien. Il écrit bien. Je ne suis pas toujours d’accord avec lui. Ce qui est quand même le plus important, les goûts, ce qu’on aime. Comme tous les critiques, il aime trop de choses. C’est la loi du genre.
INDE. Il n’y a qu’un seul personnage dans le film qui prenne réellement de l’importance, c’est Brigitte Ollier. Elle regarde la caméra, se rend compte qu’elle est filmée, et à partir de là devient un personnage un peu à part.
LS. C’est une amie. Elle m’a beaucoup aidé. Notamment en me faisant écrire sur la photo. Grâce à elle, j’ai vu Robert Frank pendant trois jours à New York. Elle m’a épaulé à un moment où Lefort m’avait fait des trucs trop vaches. Je suis parti du service cinéma et n’avait plus d’endroits où écrire. Trois années très dures. Libé a toujours été un endroit violent.
INDE. Vous avez écrit vos chroniques pendant tant d’années, comment arrête-t-on ?
LS. Rien ne change vraiment. C’est comme le vélo, on arrête, puis on reprend et ça remarche.
INDE. Cela vous plaît d’écrire pour d’autres revues ?
LS. Oui j’aime bien écrire sur la musique, et si on me propose d’autres choses, j’y vais volontiers. J’ai seulement du mal à aller vers les gens. On m’a proposé d’écrire mais de manière trop abstraite. Numero m’a proposé d’écrire sur Robert Frank et je n’ai jamais rappelé. Ne plus écrire sur le cinéma ne me manque pas. J’aimais surtout écrire tous les jours. Et je savais qu’en arrêtant Libé, le plus dur ne serait pas d’arrêter d’écrire mais de ne plus avoir d’endroit où aller tous les matins. Et le bruit. C’est le décor, l’assise, pas l’écriture. Et pas le cinéma. Cela fait longtemps. J’ai plusieurs fois essayé de changer mais ils n’ont pas voulu.
INDE. Comment faudrait-il parler du cinéma dans un quotidien ?
LS. C’est difficile. Trop de gens écrivent sur le cinéma, et les films ne se distinguent pas les uns des autres, comment choisir ? Les spectateurs sont indifférenciés. Les publics se ressemblent, les films se ressemblent.
INDE. Une des surprises du film est que vous y faites résolument l’acteur. D’une manière joueuse et parfois féroce. C’est même peut-être un enjeu du film : redevenir acteur au moment où l’on est viré pour continuer de témoigner. Toujours la séquence avec Joffrin : ils battent en brèche mais il faut continuer à jouer. Parce qu’il n’y a plus de jeu, parce que l’autre le refuse.
LS. Cette scène est très peu jouée. Mais Libé est un endroit où les rapports de force ont disparu. La dernière personne à avoir eu des rapports d’intelligence et de force, avec July à l’époque et avec les autres, c’était Daney. Il a prévu des choses longtemps à l’avance. Quand il est parti, il n’y avait presque plus personne. Il y a eu Hélène Azera, et puis moi, et puis plus personne. À chaque fois, la situation se dégradait. Hélène n’était pas Daney et je ne suis même pas Hélène. Mais je pense avoir été le dernier à émettre un autre son de cloche, à m’opposer à la direction.
INDE. Cela fait longtemps que les conseils de rédactions se passent ainsi ? On a l’impression d’un conseil d’entreprise.
LS. Bien sûr. Pendant longtemps Pierre Marcelle faisait semblant, parce qu’il était une sorte d’alternative officieuse. Mais lui-même n’a plus cette place-là.
INDE. Vous avez fait exprès d’y aller à pieds nus et en sweat Bob Dylan ?
LS. Non. Je n’allais pas dans les conseils. Je voulais un plan avec le comité de rédaction. Je voulais a priori qu’il soit calme, c’était vers la fin du tournage. Et puis ils ont parlé de trucs qui m’ont énervé. Un journaliste dit : Dieudonné a été condamné. Il est maintenant admis qu’il est antisémite. Or, c’était le matin où l’on préparait pour le lendemain la une sur la mort de Papon. J’ai laissé venir mais je ne comprenais pas que personne ne réagisse. Je lui ai dit que c’était d’une toute autre échelle, il a répondu non, c’est la même chose. Et tous pensaient que c’était la même chose. Mais c’est monstrueux.
Un Nokia sonne, nous remercions Louis Skorecki.
AT, ER.