FID Marseille 2010

chronique #5

Lundi 12 juillet

BIENVENUE À GHATAKA


L'Étoile Cachée

de Ritwik Ghatak

8,8


Il est 14h07 rue du Théâtre Français et pour sa dernière édition – l'heure passe ! – cette chronique vous souhaite bienvenue à Ghataka.

Pas de meilleur endroit qu'un festival pour découvrir un pan encore inouï de l'histoire du cinéma. Plutôt que de seulement éclairer une oeuvre encore tenue dans l'ombre, ils remettent la cinéphilie à sa place et au présent. Avant de s'enfermer à la Cinémathèque Française qui reprendra en 2011 cette rétro Ritwik Ghatak, venez dans les salles de Marseille prendre une dernière fois l'air au pied des rivières indiennes, venez écouter ses épopées familiales et goûter le miel de ses solistes ambitieux ou brisés.

En 1960, Ghatak tourne L'Étoile Cachée, le plus célèbre, avec La Rivière Titash, de ses huit long-métrages. L'étoile en question se prénomme Nita et vit avec sa famille dans un camp de réfugiés du Bengale de l'Est. Dans cette misère, la question se pose de savoir s'il vaut mieux subvenir à ses besoins ou compter sur les autres pour prendre le temps de révéler ses talents. Ce que tous font allègrement, condamnant Nita à vivre pour les autres, à ses dépens. Un conte d'émancipation et d'aliénation mêlées, ce n'est pas la moindre de ses beautés.

Le film est pourtant loin d'épouser le tragique plombant des mélos. Soit il s'envole dans l'extase des chants – et le sublime duo entre Nita et son frère Shankar atteint la parfaite harmonie des marches de couple chez Mikio Naruse ; soit il déracine,

ouvre des gouffres infranchissables dans des plans méticuleusement composés. C'est De Palma avant l'heure : visages et profils en gros plan se détachent du quotidien familial et ouvrent un espace intermédiaire, une intimité, entre la scène et la salle. Sauf erreur de ma part, aucun champ-contrechamp : les personnages se regardent avec peine, les vents contraires de fortunes divergentes semblent les posséder peu à peu. Pris en étau dans des plans étroits, leurs vies vacillent dans la lueur de flammes fragiles. Page 119 du catalogue : "L'art ne consiste pas (…) en sujets ambitieux, ou en une utilisation abusive des nouvelles technologies. Il consiste davantage en explosions de l'imaginaire." Voilà l'étincelle des plans de Ritwik Ghatak. Pas un instant décisif où l'émotion passerait en contrebande, mais des plans consciemment organisés pour y provoquer des tempêtes invisibles. Rien de simple dans cette beauté rugueuse, cet art du découpage, cette expérience terrible de la division. Voilà au fond la seul puissance dont le cinéma peut aujourd'hui jouir sans entraves, ce moment où toute la réalité est à reconstruire, où coexistent une pensée vive et un cadre stable. Cette inertie ne se fait pas sans une impression de violence, voire de déception, chez le spectateur – mais comme l'écrit Carmelo Bene, dont l'actualité se poursuivra au-delà du FID, notamment sur Independencia, à propos de Richard 3 : «Si dans la salle on applaudit, c'est tant pis pour moi».


Antoine Thirion