Phantoms of Nabua

PHANTOMS OF NABUA
A LETTER TO UNCLE BOONMEE
d’Apichatpong Weerasethakul


Un néon projette sa lumière froide sur la jungle. Des éclairs crépitent devant une maison. L’image est projetée sur un écran devant lequel des garçons se lancent du pied un ballon en feu. L’écran s’embrase. La lumière du projecteur passe maintenant à travers un cadre vide, dans l’atmosphère ; comme retournée à l’envoyeur, vers la caméra aveuglée. Ce n’est pas le final d’Inglourious Basterds mais Phantoms of Nabua, l’un des deux récents courts-métrages d’Apichatpong Weerasethakul présentés cette année au FID. Celui-ci ne dure que dix minutes mais figure en CI au même titre que les trois heures de Material. C’est dire qu’il y a par delà les longueurs une commune mesure : un défi lancé par le cinéma à l’histoire, une croyance dans la puissance du film à faire ressurgir matériellement la hantise.
Une caméra glisse dans les couloirs sombres et luisants d’une maison de campagne. Dehors la jungle, les lentes palpitations des palmiers. Une voix-off s’adresse à un oncle défunt, un homme déclare être venu à Nabua à la recherche des réincarnations de celui-ci, à la recherche d’une maison où tourner un film, celui que nous voyons : A Letter to Uncle Boonmee. Toutes les maisons conviennent à ce projet. Une seconde voix reprend off le même texte. Dehors, de jeunes soldats creusent, déterrent ou enfouissent, on ne sait pas. L’un d’eux tente de restituer le texte et doit s’y reprendre à plus d’une fois. Les arbres frémissent. Une vache au milieu d’une clairière rentre dans la jungle.
Nabua se situe à l’endroit où le Mékong divise la Thaïlande et le Laos. Une zone où se sont réfugiés des milices maoïstes. Où le gouvernement thaï prit la population pour cible. Un village également surnommé « Widow city », réputé abriter le fantôme d’une veuve qui capture tout homme pénétrant dans son empire. Deux hantises qui fondent A Letter to Uncle Boonmee et Phantoms of Nabua, parties d’un projet intitulé « Primitive », produit par Simon Field & Keith Griffiths (le premier est à Marseille juré de la CI). Le second est visible ici. Il existe par ailleurs une installation composée de sept films autour de Nabua. En voyant les films, on ne sait rien de tout cela. Aucune trace en eux de ces événements terribles, rienhttp://www.animateprojects.org/films/by_date/2009/phantomshttp://livepage.apple.com/shapeimage_1_link_0

8,7/10

8,1/10




d’autre qu’une destruction artificielle et joueuse dans l’un, une remémoration douce dans l’autre. Au moins devrait-on savoir que la Thaïlande connaît, depuis quelques années, une ère d’instabilité politique sans précédent. Que l’ancien premier ministre Thaksin, bien qu’ayant dû se résoudre à l’exil, continue de distribuer ses sbires sur l’échiquier thai et de recevoir le soutien des campagnes bernées par le populisme de leur favori. Qu’enfin Apichatpong, dont on ne peut vraiment pas dire que son tempérament le porte à la lutte armée, fut en 2007 de toutes les manifestations anti-Thaksin. Tout cela pour dire qu’il n’est pas anodin d’aller à Nabua en quête des esprits réincarnés des victimes d’un gouvernement, ou de leur progéniture insouciante, joueurs de foot ou soldats alanguis. Pas anodin qu’à l’endroit de ces deux films, Joe ait lâché le mot documentaire.

Comme toujours chez lui, cette spectralité vient dans le plus grand calme. Une partie de foot anodine malgré des flammes dangereuses. Une histoire de fantômes qui ne fait pas peur. Une absence totale de terreur malgré la destruction et la mort. C’est la terreur même qui manque et qui doit revenir, doucement comme on apprivoise un tigre. Tropical Malady avait donné la clé : une première partie idyllique et paisible, puis une seconde où la dépossession amoureuse s’incarnait dans un bestiaire. Syndromes and a century avait déplacé le problème du côté de la lumière : du soleil de la campagne aux néons des hôpitaux urbains, l’histoire ne se racontait que par là, et le mouvement du siècle était celui d’une projection collective.

Dans Phantoms of Nabua, la lumière se présente partout et sous toutes les formes. Un néon s’allume au premier plan, puis des éclairs crépitent, un écran s’allume, un ballon s’enflamme, un écran s’embrase, un projecteur projette un rayon sans image. De plus en plus précisément, les différents états de la lumière finissent par décrire précisément le cinéma et sa fraternité avec l’apocalypse, la catastrophe, la puissance de destruction de la nature. Comment tous deux, cinéma et nature, sont capables de rendre la matière d’une histoire qui finit en fumée.

CN, AT, ER