Apparemment loin de l'ambition de peindre les conflits d'une société en crise qui habitait Made in Poland, Twenty cigarettes, est, plus proche en cela du film de Fassaert, basé sur une volonté d'enregistrer, de traquer, le réel offert à l'œil de la caméra avec une durée propre à révéler ce qui, sans cela, nous demeurerait caché.
Vingts personnes (dix hommes et dix femmes) fument chacune une cigarette, le plus souvent en silence, devant la caméra de James Benning. A l'évidence c'est une série de portraits. Le réalisateur le confesse : la cigarette était un prétexte pour filmer les gens, et leur laisser le temps de dévoiler, sans parler, leur personnalité, leur donner l'occasion de faire s'évanouir la mise en scène de soi que chacun adopte spontanément lorsqu'il est filmé. Afin que la personne se sente moins regardée par lui, Benning, que par la caméra, il s'est à chaque fois éloigné de quelques pas. La seule direction d'acteur était de rester dans le champ ; les personnes pouvaient regarder là où elles voulaient, faire ce qu'elles voulaient. Le spectateur, à travers les traits de visage, les expressions qu'il a tout le loisir de contempler, se surprend toujours à leur raccrocher un passé, une histoire, à construire autour de ce seul corps, sacrifiant pendant quelques dizaine de secondes aux gestes rituels qui accompagnent la cigarette, tout le hors-champ de sa vie (inévitable pouvoir métonymique du cinéma)
Série de portraits individuels donc mais aussi (même s'il n'y a pas uniquement des Américains) d'une certaine manière évocation de la société américaine, bien que le dispositif du film préserve forcément à chacun sa part d'individualité, son irréductible non-représentativité. Il y a dans le film l'attention d'un Richard Avedon pour toutes les facettes du peuple américain et Benning revendique l'intérêt que revêt pour lui cette galerie de portraits rassemblant individus jeunes ou vieux, pauvres ou riches, asiatiques, arabes, afro-américains, blancs, dont les corps nous adressent chacun, le temps d'une cigarette, un discours silencieux.
20/02/12 : Sleepless nights stories de Jonas Mekas
Le dernière oeuvre du Forum vue dimanche était Sleepless nights stories de Jonas Mekas. Le film s'ouvre sur un gros plan du visage de Mekas (caméra à la main comme d'habitude) qui se filme lui-même, et nous confesse qu'il n'arrive pas à dormir. Comme chez Proust, on va donc d'une insomnie pour aller chercher les souvenirs, raconter des histoires d'autres personnes croisées au cours de la vie. Mais dans l'immédiat c'est vers un bar que se dirige le réalisateur pour tromper l'incapacité à dormir. Il y rencontre une noctambule (une « demoiselle en détresse » comme l'indique avec humour le carton qui précède la scène) qui lui raconte son histoire. Puis à nouveau un carton : « Ton histoire est bien triste, lui dis-je, mais pas aussi affreuse que celle arrivée à Marie à Reykjavik » On passe alors à l'histoire suivante. Le film est ainsi une sorte de tissage picaresque qui voit Mekas multiplier les rencontres,en Europe et en Amérique, avec des gens connus (Harmony Korine, Louis Garrel, Patti Smith) et inconnus, le plus souvent accompagné d'un groupe d'amis. C'est l'occasion à chaque fois de raconter ou de se faire raconter une histoire. A plusieurs reprises Mekas fait tenir aux plantes (un arbre) ou aux animaux (un lézard, un opposum), d'une voix à laquelle il donne il un ton plus saccadé et plus lointain, le discours que ceux-ci pourraient tenir.
Le patchwork ainsi constitué enchaîne les conversations anecdotiques ou existentielles, les souvenirs personnels, et l'attention particulière portée à des objets happés par la caméra. Tous ces niveaux ne sont d'ailleurs pas clairement séparables, mais s'entremêlent le plus souvent lorsque, par exemple, le réalisateur se mettant un peu en retrait d'une discussion ou d'une ballade avec un groupe d'amis, Mekas se concentre sur un objet dans la pièce ou sur le chemin qui a frappé son attention. Dans une des dernières scènes, il arpente un parc, probablement américain, et filme tout ce qu'il peut de feuillage comme pour s'étourdir dans leurs feuilles. En voix-off, il évoque les forêts lituaniennes de son enfance, et le temps qu’il voudrait retrouver, où il avait vraiment l'impression de faire partie de la nature. Les souvenirs, récents ou anciens, restitués sous formes filmée ou en voix-off, et les voyages, les expériences présentes, sont pris dans un sorte de Maëlstrom narratif où la relance serait toujours le « raconte moi une histoire » qui court d’un personnage à l’autre.
Mekas était là après la séance. Visiblement blessé par le grand nombre de spectateurs, à peu près un quart de la salle, partis pendant son film (« Thank you for having stayed till the end of the movie » sont ses premiers mots), il explique avoir eu en tête pour modèle, Les Mille et une nuits : partir de la nuit pour raconter une succession d'histoire, arrivées en des temps et des lieux très différents. Après quelques minutes, la discussion est terminée, le public se lève. James Benning est dans la salle, il rejoint Mekas qu'il semble bien connaître. On aurait eu envie de lui demander comment il avait trouvé le film, comment il voyait le travail de Mekas par rapport au sien, et si en fait, sous des formes assez différentes, ils ne cherchaient pas un peu la même chose, : plutôt dans une forme dispersée, dans une attention au monde perpétuellement en mouvement pour Mekas, et, au contraire, me semble-t-il, dans une concentration, dans une attention persistante sur un lieu vu d'un certain angle pour Benning.. Mais ce dernier a déjà rejoint Mekas et tous deux disparaissent vers une sortie réservée. La question restera en suspens.