Depuis quelques années, le léopard en peau de festival vivait une agonie éditoriale notoire, camouflée par une affluence toujours impressionnante. Avec l’arrivée de l’ex-délégué général de la Quinzaine des Réalisateurs Olivier Père, cette affluence a, selon les chiffres officiellement annoncés, légèrement diminué. Qu’importe : le festival a aussi redressé la pente.
Passant de la côte d’Azur au Lac Majeur, O.P. était contraint de voir les choses en grand. Ce n'est pas la même chose de diriger le dissident Cannois et le troisième grand dinosaure européen qu’est Locarno. Il a d’emblée apporté des modifications structurelles ciblées, nombreuses et frappées au coin du bon sens. Certaines sections ont disparu (Play Forward, apparue sous la direction de Marco Müller, dédiée au cinéma radical et à l'art vidéo, mais peu à peu devenue un placard pour les vidéos sur l'art) ; les autres ont été sensiblement raffermies.
Le souci de continuité est évident. Fidélité à une horlogerie suisse ancienne et fastueuse, qui chaque année doit réussir à allier cinéma de recherche et premières spectaculaires pour un public nombreux, enthousiaste, riche et disparate. Fidélité aussi et surtout à ce qu’O.P. a construit sur la Croisette, où l’on a parfois cru se trouver : les génériques qui introduisaient chaque film de la compétition rappelaient peu étrangement ceux de la Société des Réalisateurs.
La presse semble avoir été unanime, sans noter que ce consensus était, avant tout, un calcul. Les cartes ont été généreusement distribuées : la plupart des représentants des grandes institutions internationales étaient présents. Et l’ont fait savoir par des compte-rendus au goût de cirage de pompe (ici et là).
La Quinzaine, en tant qu’alternative minoritaire aux politiques de la sélection officielle, trouvait naturellement sa fonction dissensuelle. Diriger Locarno, c’est assumer une position majoritaire, vite traduite ici en stratégie consensuelle. Celle-ci commandait de représenter le plus largement, et dans le souci d’analyse d’une situation prétendument objective, les sensibilités esthétiques et les régions cinématographiques. Les projections Open Doors, consacrées cette année au cinéma d’Asie Centrale, s’organisaient par exemple par pays – Turkménistan, Tadjikistan…, pas le meilleur moyen de susciter la curiosité ou la clarté.
D’un autre côté, O.P. s’est entouré d’excellents sélectionneurs et a gardé la main ferme sur ce qu’on sait être son souci majeur et son principal plaisir, la programmation. Via des découvertes (Cold Weather d'Aaron Katz, Winter Vacations de Li Hongqi, en compétition internationale), des invités américains (hommage John C. Reilly), et une intégrale Lubitsch, la comédie, genre difficile et consensuel par excellence, n’était pas par hasard à l’honneur.
Sensiblement revigoré, Locarno a très vite manifesté les mêmes symptômes que la Quinzaine. Prime aux films, à la jeunesse, au look, à l’inventivité : en deux mots, à la découverte et à la singularité. Une de ses forces est de réussir à promouvoir en même temps les films et l’image des auteurs qu’il a contribué à lancer : Albert Serra, Eric Khoo, Miguel Gomes, Lisandro Alonso, Raya Martin, grâce à leurs moustaches ibères, leurs chevelure christique ou leurs verres épais, peuvent aussi bien figurer sur les podiums cinéphiles qu’en couverture des magazines. En retour, ils opposent aux cinéphiles fatigués l’image d’un art jeune, fougueux, inventif, charismatique, personnalisé. Le prendre comme un mauvais signe serait aller un peu vite : il n’est pas idiot de considérer qu’un festival de cette ampleur se donne pour mission de dresser du contemporain un tableau vaste et impur, entre expérimentation et musée, magazine et revue, fête et sérieux. La contrepartie principale est évidemment de camper au milieu du gué, comme si la co-existence de Straub et Dupieux était une réjouissance en soi.

