1. Armature solide
Le premier jour du festival ne débute qu’à 20 h, on profite donc de l’après-midi de libre pour visiter Le Boijmans, le Louvre local. Le parcours, marqué par Bosch, Bruegel, Monet ou encore Man Ray, se clôt par une installation de Pipilotti Rist intitulée Let your hair down (2009). Il s’agit d’un filet tendu, sur le modèle des jeux de squares, sur lequel il faut d’abord grimper puis s’allonger afin de regarder des films projetés au plafond. La découverte de quelques trésors se mérite donc par une périlleuse ascension suivie d’un renversement littéral du regard. Notamment deux fameuses vidéos de Bruce Nauman, Dance or exercise on the perimeter of a square (1968) et Ganze (1969), ainsi que l’inquiétant Super smile d’Effie Wu (2008), dans lequel une femme s’adonne à des activités quotidiennes – manger, se brosser les dents, aller dormir, sans jamais lâcher des yeux ni du sourire l’œil de la caméra. Cette pièce apparaît alors comme une bonne métaphore pour désigner le festival qui va commencer le soir même : l’endurance sportive, le défilement hypnotique des images et la découverte de quelques chef d’oeuvres plus ou moins cachés dans les grilles des programmes.
C’est dans cette optique qu’une sélection entre les quelques cents films quotidiens, répartis dans dix-neuf salles de la ville, s’est opérée. On a tenté de repérer les objets les plus solides : le Sokourov, le Ratanaruang, Possessed, le premier film de l’assistant de Bong Joon-Ho sur Memories of murder, ainsi que les films choisis par Olaf Möller pour sa belle programmation « After Victory ».
2. Désarmement
La technique de déchiffrement cinéphile visant à appréhender chaque scène, chaque plan comme un syntagme autonome, est mise en défaut dès la projection en ouverture de Paju de la réalisatrice Park Chan-Ok. On y voit d’abord un homme seul gardant un enfant ; puis une femme rentre à la maison : en un rien de temps, ils se jettent l’un sur l’autre pour faire l’amour. Oublié, le bébé avance avec sa chaise roulante jusque dans la cuisine pour se placer sous une casserole d’eau bouillante, qui déborde. Tout est filmé, quelques plans, mais qui durent trop longtemps. La salle crie. On abonde alors dans son sens. Puis le film avance ou plutôt effectue ses mouvements d’avant en arrière dans le temps qui, par leur intelligence, annihilent presque la notion trop marquée du « flash-back ». Il ne s’agit en effet pas tant de parcourir à nouveau l’étrange territoire du passé que de construire une fragile architecture historique visant à faire tenir debout quelques possibles images du présent et de ce qui l’a précédé. Ce va-et-vient permet peu à peu de comprendre la scène originelle du film : sous la forme d’un corps de femme brûlée, d’un incendie ou de la destruction d’une entreprise, le sexe est constamment traqué par le feu. Est-ce le plaisir de la chair qui est ainsi puni par l’Église dans laquelle se rencontrent le héros et sa femme ? Est-ce la volonté de s’extraire du monde, du collectif, ne serait-ce que pendant quelques instants qui est ainsi proscrite ? Les flammes de la passion seraient alors à renvoyer, sous la forme de cocktails molotovs, contre les lames d’incendie des employés de l’État et des patrons. Rien n’invite à trancher ; il s’agit plutôt d’observer les différents étages d’Histoire et de luttes que la réalisatrice tente, avec plus ou moins de réussite, de nous faire entrevoir. La structure « backward-forward » du film, la fébrilité de la plupart de ses scènes – qui ne valent que les unes en fonction des autres - infléchissent d’emblée notre manière de regarder.
L’enjeu d’un festival n’est pas de présenter des films délivrant des réponses formelles à des problèmes historiques ou politiques, mais plutôt de donner à voir des objets en proie à des questionnements multiples. L’unité de référence du spectateur ne doit plus être la scène, la séquence, mais le film en son entier perçu comme une lutte de longue haleine dans laquelle le cinéaste se débat avec tout ce dont il veut parler. La maladresse des formes est souvent liée à la taille des questions qui sont affrontées. On peut citer le film d’Hana Makhmalbaf, qui aspire à évoquer la situation politique de son pays à travers les sentiments et le point de vue d’une femme ; l’entreprise se révèle vite trop autocentrée et ne touche à quelque chose que dans les confessionnaux iraniens, désormais classiques, des intérieurs de voitures. Citons aussi Kun 1 action du Chinois Wu Haohao qui voulut dès sa présentation qu’on décide : « Certains disent que je suis un imposteur, d’autres un génie… ». Le film ne consacrait ni l’un ni l’autre, mais témoignait d’une forte confusion formelle et idéologique Pour lutter contre l’état du cinéma de son pays, le jeune cinéaste se revendique de Godard et de la révolution culturelle sans pourtant tenir compte des films réalisés par son mentor pendant les années 70. La prudence envers les images de Luttes en Italie et Tout va bien semble oubliée lorsqu’il met bout-à-bout une belle séquence de récit de rencontre amoureuse virtuelle, des entretiens, des reconstitutions spontanées d’exécution ou encore une fellation. Bien que souvent problématique, ce film parvenait à faire entendre une jeunesse désemparée qui chante en karaoké : « Reviens Président Mao ! ».
3. Réarmement
Au fil des jours, la ligne d’horizon s’étend et quitte la simple durée d’une séance pour adopter une vue panoramique sur l’ensemble des films vus ou même présentés. Ainsi, tout est mis à égalité : les objets les plus solides comme ceux qui paraissent engloutis par les nœuds de questions qu’ils soulèvent. L’intelligence de Reading book of Blockhade de Sokourov, avec sa série de lectures du livre du siège de Leningrad sur fond de ciel étoilé, ne l’isole pas, mais en fait simplement une réponse plus sereine que les chants maoïstes dans Kun 1 action ou les citations de Goethe dans Café noir de Jung Sung-Il. Et parfois même, la maîtrise annule les questionnements qui la motivaient au départ. Ainsi, Nymph de Ratanaruang commence par un constat : « Les mauvais esprits sont comme les politiciens corrompus », qui sera peu à peu oublié et négligé en faveur d’une élégance formelle certes impressionnante.
L’intuition première est bien contredite : le spectateur d’un festival n’est pas récompensé par une sélection de chef d’œuvres, mais par les lignes de sens qu’il peut tracer grâce aux images. Ainsi, la vision de quatre films coréens sur les très nombreux films asiatiques présentés chaque année par Rotterdam – partenaire du festival de Pusan –, amène une petite hypothèse. La question classique de la séparation et de la frontière qui travaillait une multitude de films sud-coréens (avec pour mémoire deux exemples canoniques : Deux sœurs de Kim Jee-woon et Memories of murder de Bong Joon-ho) s'est déplacée. Elle concerne désormais moins la division entre versants nord et sud, que la coexistence de plusieurs religions dans le pays. Dans la première scène de Café noir, une jeune fille, auréolée par un néon de fast-food, mange un hamburger-hostie avant d’entamer une prière. Dans l’interrogatoire musclé de Running Turtle de Lee Yeon-Woo, un suspect, échouant à se faire passer pour un chrétien au moment de réciter le « Notre père », est frappé par une crise cardiaque. L’excellent film d’horreur Possessed de Lee Yong-Ju creuse la même piste. Le moteur de l’intrigue repose sur une incertitude : comment reconnaître sur le visage de son semblable la confession à laquelle il appartient. Comment le christianisme, le bouddhisme, le chamanisme ou encore l’athéisme investissent les corps, voire les possèdent ? Ces nouvelles lignes de partage, plus insidieuses, paraissent s’ajouter à la cicatrice originelle qui ne cesse de hanter le cinéma sud coréen.
Voilà un exemple du réarmement que propose un festival de cinéma lorsqu’il est digne de l’événement qu’il promet. Le regard ne s’y éprouve pas par le repérage, la reconnaissance mais par une mise à plat, sans cesse renouvelée. Au début de la journée quand on choisit, stylo à la main, les films que l’on va voir, à la fin quand devant un verre dans le bar du Central (le lieu de la nuit à Rotterdam), la question rituelle est posée : « Qu’as-tu vu aujourd’hui ? ». Chacun déploie alors la carte qu’il a esquissé séance après séance et indique aux autres les quelques pistes qui ont pu leur échappées . « Valhalla Rising, un Serra viking ! », m’a t-on assuré ou encore « R, une version danoise du Prophète ».
Les jours passent, et au fil des films et des discussions, on constate avec joie que les lettres de notre alphabet ont quelque peu été déplacées.
Félix Rehm
Merci à Charlotte Serrand



