17 novembre. Nous sommes partis à Thessalonique deux semaines après Vienne et y avons retrouvé un certain nombre de personnes rencontrées en Autriche. Vassily Bourikas d’abord, duquel est venue l’invitation en Grèce : il présentait à la Viennale 2009 un programme consacré à Timothy Carey et s’occupe ici de la sélection « Experimental Forum » dont nous allons parler dans les prochains jours. Beaucoup de Philippins également. Khavn de la Cruz et Raya Martin étaient à Vienne, ils ont ici été rejoint par une importante délégation philippine à l’honneur de cette 50e édition, comme ils l’ont été depuis deux ou trois ans un peu partout dans le monde. La jeune productrice Arleen Cuevas, les réalisateurs Lav Diaz, John Torres, Jim Libiran, Ed Lejano, on en oublie. N'oublions pas Sherad Anthony Sanchez et son magnifique Imburnal. Tous étaient hier sur la scène de la salle John Cassavetes, pour jouer live la musique du dernier film de Khavn. Un long rock progressif assourdissant, joyeux et familial. Les philippins sont ici comme à Manille, en famille. Les inside jokes fusent. Depuis Cannes, Independencia (le film) a légitimement récolté de nombreux prix. Ce qui n’en fait pas un film de festival, cette étiquette collée par des critiques pressés de juger les films à l’aune des systèmes qui leur garantissent un public, fût-il composite et favorisé. Il ne tient ensuite qu’à vous de réserver au film l’accueil qu’il mérite. Independencia devrait sortir en France au mois de mars et passer en avant-première au CENTQUATRE dans le cadre de notre résidence.


Le coeur du festival est situé sur l'esplanade de l'ancien port commercial, désormais désaffecté. S'il vous est arrivé de vous balader dans le nord de Paris du côté du bassin de la Villette, et que votre promenade s'est prolongée jusqu'au pont de la rue de Crimée derrière les vieux entrepôts, vous avez un aperçu du paysage architectonique qui accueille les spectateurs du TIFF. À Thessalonique, le front de mer s'étend sur la toute la longueur de la ville, formant une courbe douce, un grand arc dépourvu de bains mais tout aussi riche en locaux et festif que la Croisette Cannoise. Dans la partie ouest, la plateforme de l'ancien port coupe cette ligne sinueuse et s'avance brusquement en direction de la mer, avec docks, magasins et vieux engrenages. Le style est «métro», comme on dit à Paris, fin XIXe, début XXe. Retapé de manière à afficher la matrice industrielle de son esthétique. Juste à l'entrée, sur la gauche, l'ancienne station de pompage s'est transformée en un café bien così. S'y déroulent des discussions organisés d'une manière tout à fait unique. C'est réunir autour d'un thème général (le numérique, l'auto-production, le scénario…) des invités choisis au hasard dans la liste des présences. C'est ainsi qu'une actrice Serbe se retrouve à discuter avec un distributeur Hollywoodien et un ingénieur du son Russe. Chaque jour, chaque séance est suivie d’un Q&A dans les salles. Il ne s’y dit rien de capital, néanmoins les discussions et les Q&A sont des véritables occasions d'ouverture critique. Entrer dans un festival, c’est pour chacun l’occasion de retrouver une position active dans un flux que le marché voudrait le plus silencieux possible. Une anecdote. Nous étions il y a quelques semaines à Dijon pour introduire, en sa présence, un programme de films de Steven Soderbergh. A quoi sert un critique dans ces cas-là, nous l’avons appris tout juste avant d’entrer en scène : à faire barrage. Le chaperon du cinéaste, missionnée par la Warner Bros, nous glisse à l’oreille dix secondes avant la première question : surtout pas de questions politiques. Ce que cela veut dire ? Ne surtout pas évoquer les rapports avec les studios, et ce que l’indépendance veut dire. Avec Soderbergh, difficile de ne pas aborder le sujet. Nous l’avons tout de même fait et la réponse fut cinglante : grosso modo, c’est la dernière fois que je réponds à cette question, l’indépendance est avant tout artistique, Steven Spielberg est un indépendant car il s’est donné le pouvoir d’être fidèle à lui-même dans tous les contextes de productions. De la part d’un cinéaste dont chaque film est aussi l’occasion d’inventer un prototype, une économie particulière, une machine dont s'inspirer, cette réponse était décevante. Cantonner l’indépendance à la liberté de l’art, c’est aussi refuser qu’elle puisse profiter au plus grand nombre. C’est n’en faire qu’une étape d’affirmation artistique menant au pouvoir de quelques-uns.
Que les festivals considèrent comme essentielle l’existence d’une parole critique, fût-elle maladroite et balbutiante, c’est ce qu’il faut soutenir. Ebranler les cinéastes et la protection dont ils jouissent, souvent malgré eux, est nécessaire. S’accaparer un moment des objets que les distributeurs voient à tort comme une menace pour la bonne marche du système est urgent. La seule question qui n’a pas lieu d’être, c’est pourquoi. Pourquoi faites vous ce film. A quoi bon. Car c’est une question issue d’un stéréotype, celui que nous serions tous, ici, favorisés et protégés, que ce type d’événement ne serait qu’à usage professionnel, ignorant du bon plaisir du public, à l'usage unique des petits profiteurs du système. Pur discours de droite, d’une efficacité financière de l’art. Pur discours franchouillard aussi : à quoi bon nous parler d’un événement à deux mille kilomètres de chez nous ? Justement parce que de tels évènements influencent, ou devrait influencer, directement ce qui arrive dans nos salles. Encore une fois, il ne tient qu’à vous d’y participer et ne pas vous enrôler dans le climat suspicieux et réactionnaire des gouvernements de droite, en associant votre ennui personnel au gaspillage de l'argent public.


Vimukthi Jayasundara a dû faire face hier à cette question classique. Why ? Quel est votre message ? Soupirs. La personne qui interrogeait le cinéaste sri-lankais après la projection de Between Two Worlds s’estimait-elle lésée ? Etait-elle venue pour trouver un produit du tiers monde capable de rivaliser en fun avec Hollywood ? Sans doute. Le problème, une autre question la formulait ensuite, c’est que Vimukthi est en grande partie produit par la France, par exemple Le Fresnoy où il a étudié. Horreur, double trahison. Il ne s’agit donc pas d’un produit du tiers-monde. Les complôtistes y voient un produit d’export, une nouvelle forme d’impérialisme. Double erreur. C’est juger le film d’après son générique sans vouloir ne serait-ce que voir ce qu’il montre. C’est considérer que les cinéastes des pays pauvres se trahissent en acceptant de tels deals. Mais le cinéma n’est pas un pays neutre, n’est pas une terre d’exil. Il a des effets, il comporte des dangers, nul ne le sait mieux que Vimukthi dont la notoriété lui a valu quelques menaces de mort. Le film est splendide. Bien meilleur que La Terre Abandonnée, décevant bien que lauréat de la Camera d'or. Que le seul film de Vimukthi que Cannes ait refusé soit son meilleur, c'est plutôt drôle – nous n'oublions pas The Land of Silence, court métrage documentaire présente au FID Marseille en 2002 grâce auquel nous l'avons rencontré. Quant au film, pas grand de chose de plus a ajouter a ce que l'on écrivait à Venise – plan séquence splendides, aussi forts si ce n’est plus que ceux de Bong Joon-Ho, atmosphère Dodesukaden. Une petite discussion video est prévue avec Vimukthi dont nous gardons pour l'instant le sujet secret. Pas secret en revanche : il s'apprête a tourner deux films. En février, un petit film expérimental au Sri Lanka. En mars une grosse production bollywoodienne avec fonds hollywoodiens. Nul doute qu'un tel choix lui sera reproché.


Reste a dire le plus important. L'efficacité politique immédiate et indubitable d'un festival est de donner une tribune aux cinéastes locaux. Les Grecs s'en sont saisis. Cent quarante réalisateurs, producteurs et scénaristes, regroupes sous le nom de « Cinéastes dans le brouillard » («Filmmakers in the Fog» c'est-à-dire : F.O.G, filmmakers of Greece), ont décidé de boycotter Thessalonique. Le festival n'est pas en cause, il est un moyen pour mettre sur le tapis les problèmes structurels de la production grecque. Les chaines de télévision sont supposées reverser 1,5% de leurs bénéfices aux productions cinématographiques, ce qu'elles ne font pas ; les aides publiques sont gérées de manière opaque. Tous les projections de films grecs ont été annulées afin de mettre la pression sur le Ministre de la Culture, dont la réponse se fait attendre malgré les changements gouvernementaux ayant placé les socialistes au pouvoir. Aucune loi n'a à ce jour été signée.




Antoine Thirion

THESSALONIQUE 2009 : IN THE F.O.G.

Between Two Worlds de Vimukthi Jayasundara