intervention #10
                                                                         libération et jean-claude rousseau
(la beauté du monde épisode 1: de la laideur)
    No comment, comme le conseille Godard dans le dernier carton de Film Socialisme. Le plus effarant reste le degré d'inculture que trahit l'usage du terme «documentaire» à propos d'un film aussi éloigné de ce genre que Fantasia ou Star Wars. Evidemment, ces lignes ne sont pas signées, ce qui ajoute la lâcheté à la liste des crimes. 
Une telle lâcheté étonne dans les pages d'un journal qui, en d'autres temps, se singularisait par l'engagement de ses journalistes au travers d'une politique de la signature affirmée. Libération, au temps où l'on éprouvait le désir de le lire, c'était des noms, des tons, des écritures. C'est aujourd'hui, souvent, une lâcheté anonyme, servile, alignant son ironie ricanante sur l'horizon référentiel de la culture télévisuelle la plus bassement partagée. La dérive droitière de ce quotidien ne date pas d'hier. Jusqu'ici, les pages culture pouvaient sembler préservées de l'alignement du journal sur la doxa majoritaire. Bonne nouvelle : le dernier cache-sexe est tombé. La voix du nombre, du «gros animal» de La République de Platon, la voix haineuse du beauf consommateur règne de la première à la dernière page.
La notule conclut une colonne réservée aux films jugés négligeables par la rédaction. Non signées, de telles notules devraient se contenter d'informer, sur un ton neutre, de la sortie de ces films. Prenant parti contre un film, une notule doit être signée.  Car en l'absence de signature, le jugement porté ne peut être que celui de l'ensemble de la rédaction. Or, il reste difficile d'imaginer Philippe Azoury, Olivier Séguret ou Didier Péron souscrire à des propos aussi stupides. 
N'invoquons pas les mânes de Daney – autre temps, autre monde, autres moeurs. Il n'y a pas si longtemps, le service cinéma de Libération aurait jugé de son devoir de défendre le film de Jean-Claude Rousseau, au nom du cinéma minoritaire, ambitieux et exigeant dont il relève (Il doit bien rester, parmi les lecteurs de Libération, quelques personnes que ce cinéma intéresse. En insultant De son appartement, Libération affiche son mépris pour ces lecteurs.) Parmi les membres du service cinéma, certains auraient sans doute détesté ce film. Mais on aurait jugé légitime de confier à celui qui l'aime le soin de le défendre contre la loi du nombre, du goût moyen, contre la consommation culturelle majoritaire. 
L'histoire ne retiendra pas, hélas, que le 1er décembre 2010, dans ce qui reste des pages cinéma de Libération, le cynisme de la force majoritaire a voulu humilier la faiblesse minoritaire. Quand il ne reste à la gauche que la morale, l'éthique du travail n'est plus qu'un vieux souvenir. 


C.N.
13 décembre 2010. Dans le champ politique, le niveau de délabrement d'une société, la médiocrité d'une époque se mesure autant à l'aune de la bassesse de la gauche qu'à celle de la brutalité de la droite. Dans son édition du 1er décembre, jour de sortie en salles de De son appartement, le quotidien de gauche Libération a rendu compte du film par une très courte notule qui allie la vulgarité à l'inculture en une prose d'une laideur inédite. Sachant l'effondrement continu des pages cinéma de ce journal, on pourrait ne pas s'en étonner, et penser à autre chose. Mais passé un certain degré d'indignité, le silence se fait complice du cynisme. Voici donc le texte :


cyril neyrat

DE SON APPARTEMENT (à louer ?), est un court (1h10) documentaire de Jean-Claude Rousseau où l'auteur lit Bérénice de Racine tout en vaquant à ses tâches domestiques. Autrement dit, comment ne pas confondre "Hélas ! A quel amour on veut que je renonce!" avec un baril d'une autre lessive ?


Libération, 1er décembre 2010