intervention #12
                                                                         éthique, critique



inde
    Certains se souviennent peut-être d'un pamphlet publié par « Raisons d'agir » : Les Nouveaux Chiens de garde (Serge Halimi, 1997 et 2005). Au fil d'une analyse impitoyable, l'auteur diagnostiquait deux maux tenaces du journalisme français contemporain : l'asservissement de la presse au Capital et l'attitude corporatiste des journalistes et éditorialistes les plus importants. Ces deux maux agissaient sur deux secteurs différents, les pages économie et politique pour l'un, les pages culture pour l'autre ; mais ils avaient un responsable commun : le conflit d'intérêts. Par un étrange effet dialectique, le conflit d'intérêts accroît le pouvoir du journaliste en tant que personne en même temps qu'il discrédite la profession dans son ensemble. 
Rien n'a changé depuis ce constat, sinon que le malade est moribond ; il atteint un stade où aucun soin ne semble capable de réveiller son système immunitaire.

    Comment se porte le critique de cinéma ? Du point de vue de la simple analyse des faits, on pourrait conclure rapidement en disant : pas mieux que son cousin le journalisme. Sa situation est peut-être même encore plus dramatique. Limitons-nous à enregistrer deux phénomènes. Jamais le pouvoir de certaines signatures et figures n’a été aussi grand. Jamais en revanche la critique n'a été autant discréditée auprès des spectateurs. Il suffit de discuter avec les programmateurs : ils vous diront que plus les articles sont longs et enthousiastes, plus la queue devant les salles est courte. On ne se réjouit pas de cette situation. Un bon rapport entre critiques et lecteurs, une confiance et une estime mutuelles sont des conditions essentielles pour que les différents médias et revues puissent ensuite se disputer sur les goûts, les choix, etc.

    En quoi la situation du cinéma serait-elle pire que celle du journalisme ? Historiquement, le journalisme contemporain a comme modèle moral l'idéal de l'indépendance absolue. On pourrait évoquer l'attention du Conseil national de la Résistance sur cette question. L'autonomie économique et rédactionnelle était l'un des points centraux de leur programme politique pour la libération et la renaissance de l'État démocratique. Dans le milieu du journalisme, on évoque souvent l’exemple des grands quotidiens américains, où lorsqu’un chroniqueur connaît personnellement l'auteur d'un livre, par exemple, il demande à un collègue d'écrire à sa place. Il s'agit d'un principe idéal, et l’on peut douter qu'il soit systématiquement appliqué. Toujours est-il que cet exemple existe et qu’il est cité. Même si dans la pratique on assiste quotidiennement à tous les renvois d'ascenseur possibles et imaginables, un journaliste sait que ces pratiques n'ont pas lieu d'être, et qu’elles peuvent susciter l’indignation du lecteur. Il n'en va pas de même dans la critique. Celle-ci a une longue histoire de « copinages ». Il se trouve qu'il s'agit plutôt d'une belle histoire. La proximité du groupe des jeunes Turcs avec certains cinéastes était non seulement un fait avéré, mais une politique plus ou moins revendiquée. Si l’on se déplace encore du côté américain, on notera aujourd'hui qu’un critique influent comme Kent Jones, longtemps correspondant des Cahiers du cinéma pour la côte Est, affiche ce qu'un collègue critique littéraire aurait plutôt tendance à cacher : ses relations (presque affectives) avec les cinéastes dont il admire le travail. Nous ne parlons pas de quelques mots qui informeraient brièvement le lecteur de l'existence d’une proximité, mais d'articles qui d'un bout à l'autre théorisent la place du critique aux côtés des cinéastes dont il est question. En ce sens, l'affaire est plus complexe du côté de la critique. Celle-ci ne semble pas nécessairement se percevoir dans une position douteuse lorsqu'elle pratique le copinage, au sens où elle aurait l'impression de trahir un modèle de comportement idéal. Elle a au contraire des raisons de penser que, ce faisant, elle se pose sur le socle prestigieux de la politique des auteurs.

    Déjà à l'époque où celle-ci avait été formulée, certains (André Bazin et Jacques Doniol-Valcroze, entre autres) avaient émis des doutes sur les possibles implications négatives de cette fameuse politique. Ces objections ne furent pas combattues par une analyse des principes en question, mais par quelque chose d'à la fois plus efficace et plus éphémère : la faiblesse du cinéma ennemi des Turcs, la puissance de la Nouvelle Vague sortie de leurs propres rangs. Revenons à la situation présente. Au lieu de porter un regard impartial sur le cinéma d'auteur, le coeur de la critique nationale soutient, parfois d'une manière a-critique, les productions d'auteur. La critique semble dès lors une extension directe d’une certaine filière productive, un maillon, le dernier d'une chaîne qui de l'écriture à la production (CNC) et à la distribution nationale (le label ART&ESSAI) et internationale (UNIFRANCE) soutient un certain cinéma français. Les critiques font partie des commissions du CNC d’aide à l'écriture, ou de l'avance sur recette. Ils siègent également dans certaines commissions régionales à l’importance grandissante. Le rapport entre économie du cinéma et critique est, pour ainsi dire, structurel. Et seulement en deuxième instance, idéologique.

    Cela ne concerne pas uniquement le cinéma d'auteur. À une autre échelle, le même fonctionnement existe à la « marge » du cinéma. Un exemple interne. Quand il était rédacteur aux Cahiers, Eugenio Renzi a fait partie (c'était durant l'année 2008-2009) de l'avance sur recettes (premier collège) et de l'aide à la réécriture (premier collège aussi). Après avoir fondé Independencia, Antoine Thirion et lui ont participé à une commission du CNAP (Centre National des Arts Plastiques). Parallèlement au passage des Cahiers à Independencia, il y eut un passage d'une commission de soutien au cinéma d'auteur à une commission de soutien au cinéma expérimental. Anecdotique, mais intéressant. On ne peut pas affirmer que les Cahiers s'occupent plus du cinéma d'auteur qu'Independencia. Ni qu'Independencia s'occupe moins du cinéma américain que les Cahiers. Mais, de toute évidence, les uns sont considérés comme proches du (disons de manière plus neutre, « compétents sur le ») monde de l'Art & essai, et les autres du cinéma indépendant (expérimental... etc). Que cette perception corresponde ou non à la vérité est une autre affaire.

    Récemment, nous avons assisté à une salve de premiers et deuxièmes films français. Signe d'une certaine vitalité productive. La plupart de ces films se sont « cassés la gueule » en salle (ce qui ne veut pas dire qu'ils ne méritent pas d'exister). Et la critique, on le rappelait plus haut, en dépit de ses efforts, n'a pas réussi à être incisive. En revanche, les papiers positifs auront un rôle à jouer dans l'avenir de ces cinéastes, leur permettant de trouver des fonds pour les projets à venir. On assiste donc à un perversion du système. À une double indifférence : des choix critiques vis à vis des spectateurs ; des choix des spectateurs vis à vis de la critique.

    Independencia a soutenu certains films de la « marge ». Deux exemples. Commissariat d'Ilan Klipper et Virgil Vernier, et De son appartement de Jean-Claude Rousseau. Deux débats étaient prévus, en notre présence, un à Tremblay, l'autre dans une salle du Quartier Latin. Faute d’entrées, les deux séances ont été déprogrammées à une semaine du rendez-vous. Il s'agit pourtant de films sélectionnés dans des festivals importants partout dans le monde, où ils ont reçu des prix. Il y a peut-être un manque de communication. Ou bien les festivals aussi ont perdu du crédit auprès du public.
Public qui pose à son tour une question compliquée. Qu'on le veuille ou non, le cinéma est organisé selon trois schémas productifs : grand budget, avance sur recette, hors circuit. Une certaine porosité et impureté productive se produit de temps à autre qui ne change pas la rigidité de cette structure. Celle-ci présuppose, et d'une certaine manière alimente, une distinction entre trois « publics ». Un pour le grand budget, un pour la marge, un entre les deux. Or, personne ne prétend que le public d'Asterix et Obélix aille voir La Frontière de l'aube (ce n'est pas honteux de l'espérer, et, parfois, cela s'est produit). Parallèlement, personne ne prétend que le public de Des hommes et des dieux ou de Tournée - deux films d’auteur qui ont réussi pour une fois à mobiliser leur public - remplisse les salles (la salle, en l’occurence) de Jean-Claude Rousseau. Encore une fois, ce n'est pas honteux de rêver. Mais l'inquiétant est plutôt que le milieu et la marge aient de plus en plus de mal à se faire aimer par leurs publics respectifs.

    S'éloigne t-on de la question principale : quelle éthique pour le métier de critique ? Cela nous mène en tout cas naturellement vers un arpentage du métier. Tâche difficile, car le métier lui-même est informe, intrinsèquement tendu entre professionnalisme et amateurisme. Pour vivre, les critiques font aussi autre chose que de la critique. Parfois cette autre chose a à voir avec le cinéma (c'est le plus simple). D'où la nécessité de cumuler les casquettes. Les critiques sont parfois sélectionneurs, attachés de presse, distributeurs de films, réalisateurs, monteurs, acteurs, universitaires, bénéficiaires du RSA. Peut-on écrire librement sur un festival qui nous a payé pour animer une rencontre (ou pour rédiger un catalogue) ? Peut-on écrire librement sur un cinéaste avec qui l’on travaille ? Mille situations gênantes existent et se présentent jour après jour. Ne nous éloignons pas, restons près d’Independencia. Isabelle Régnier, critique de cinéma au Monde, est une amie de longue date. Elle a salué la naissance d’Independencia dans son blog (ce qui a aidé à faire connaître la revue). Elle vient de tourner un film documentaire sur Rue89 – Rue89 avec qui Independencia a un partenariat. Etant donné toutes ces connexions, difficile pour le lecteur d’imaginer qu’un papier sur son film publié dans ces pages puisse être totalement souverain, insouciant des rapports qui nous lient. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres possibles.

    La question est donc celle de l’autorité de la critique. Y a-t-il un vaccin contre les renvois d’ascenseur ? Il faut en trouver un qui soit fort, sans pour autant tuer le malade. On ne peut pas simplement proposer de se débarrasser de toutes les casquettes, de tous les liens. Car ces casquettes et liens sont aussi une richesse (et pas seulement économique) en plus d’être une nécessité, voire parfois un plaisir. Cela correspondrait en fait (pour cette rédaction notamment) à s'interdire la chronique de presque tous les cinéastes, à l’exception des grands film-makers hollywoodiens. Une solution reste à trouver. Elle doit être à la hauteur du défi : faire cohabiter indépendance et interdépendance.

    Independencia a entamé son existence en pratiquant une critique agressive et moraliste. Les lignes fondamentales de cette politique s'exprimaient dans notre premier éditorial et dans plusieurs textes plus ou moins polémiques vis à vis du cinéma d'auteur (Mia Hansen-Love, Olivier Assayas, Abbas Kiarostami...), des revues qui ont hérité et perpétuent la tradition des anciens Cahiers (Les Inrockuptibles, Libération et les Cahiers du cinéma), des festivals grands et petits (Cannes, Rome, Vienne, Brive, La Roche-sur-Yon), et de certains cas particuliers voire, anecdotiques, de copinage. Reprenant une expression tirée de l'Histoire, on pourrait appeler cette politique : « critique de guerre ».

    L'idée était de construire rapidement un espace critique et de l'occuper. Deux ans plus tard, la « critique de guerre » est parvenue à son but. C’est pourquoi nous ne regrettons rien de ses excès, de ses impudences ou de ses maladresses. Le temps est venu de passer à autre chose. Une « intervention » récente (la numéro 10) annonce la volonté de fabriquer, dans un esprit d’artisanat, des objets divers. Dans un premier temps, l’édition papier et électronique de livres – ce qui constitue une extension naturelle et somme toute classique du travail d’une revue. Dans un second, la production et la distribution de films réalisés par des cinéastes que nous avons envie d’aider au-delà de l’écrit – ce qui est en revanche moins orthodoxe pour une revue. Moins orthodoxe, certes, mais répondant à une traduction actuelle de l’idée, celle-ci ancienne, du critique passeur de films. Dans la pratique, cet engagement supplémentaire, ce militantisme de la critique occupant le domaine propre à la fabrication du cinéma comporte en revanche tout un tas de courts-circuits qui sont loin d’être innocents. L'urgence, lorsqu’on s'apprête à étendre le cercle de nos activités, est de définir clairement des bases éthiques. D’où la nécessité de proposer clairement une Nouvelle politique critique. Il s'agit de trouver un principe qui convienne à la réalité de toutes les activités entreprises, et qui puisse jouer un rôle régulateur dans l’interdépendance qui règne d’ores et déjà dans le monde du cinéma.

    Ce principe, Independencia ne souhaite pas l’énoncer de manière unilatérale. L’autonomie que le mot « indépendance » suggère ne devrait pas s’entendre dans le sens d’un isolement. Car, on le sait, il n’y a aucune indépendance, sinon abstraite, dans la position qui est celle de Robinson seul dans son île. L’indépendance se réalise dans le monde objectif, constitué de rapports effectifs. Il nous faut donc partir de ces rapports. C’est pourquoi ce texte a la forme d’un état des lieux à la fois intime et publique.
Le monde du cinéma est vivant. Celui de la critique aussi. Autour de nous, des blogs, des revues, des publications, des voix diverses. C'est le sens de l’onglet « réseau » en haut à droite de nos pages. Chacune de ces publications a sa narration propre dont il faut saisir les échos. Ce texte est un appel à contribution. Discutez, faites nous parvenir vos cogitations, racontez-nous vos pratiques. L’idée est d’arriver, d’ici trois mois, par une large contribution, à un texte simple constitué de quelques points, un manifeste pour une critique contemporaine.
6 janvier 2011. Notes pour un Manifeste de la critique.