« notre jour d'indépendance »
Le 4 juin 2010, après avoir reçu la Palme et voyagé de Genève à Londres, Apichatpong Weerasethakul nous a accordé un entretien matinal, conclu par un déjeuner sur l'herbe. Il était accompagné de Wallapa Mongkolprasert, qui pour son premier rôle joue la princesse au visage abîmé, l'une des anciennes incarnations de l'oncle Boonmee.
Un entretien ? Plutôt une longue conversation. Pour changer des tête-à-têtes, et saisir un peu de l'onde étrangement bienfaitrice qui a mené A.W. d'une guerre civile à une cérémonie sympathique, et que certains (Mark Peranson, dans Cinemascope) appellent déjà « our day of independence », nous sommes venus en nombre. Christelle Lheureux et Saskia Gruyaert ont filmé la conversation. Christelle, Aliosha Herrera, Cyril Neyrat, Raya Martin, Eugenio Renzi et Antoine Thirion ont discuté avec A.W. et W.M. pendant une heure et demie. Les cinq ou six vidéos que vous pourrez visionner durant l'été n'en coupent pas une seconde. Elles n'en trafiquent pas le rythme et prétendraient donc difficilement se mesurer aux entretiens serrés de Cinéastes, de notre temps. Elles tenaient plutôt à créer un moment singulier, en espérant qu'il puisse décrire au mieux la célébration mirifique d'un cinéaste que nous sommes beaucoup à admirer, et dont la souveraineté prodigue même d'ignorer ceux qui l'attaquent. Charme, rêve, simplicité, vous connaissez la pommade qui apaise habituellement les morsures du Figaro ou d'El Païs.
En première partie de matinée du 4 juin, les Cahiers du cinéma réalisaient un second entretien avec le cinéaste – publication probable en septembre pour la sortie du film. Leur numéro de juin comporte quelques beaux textes, dont une page de Nicole Brenez sur Keith Griffiths et Simon Field, fondateurs d'Illumination Films, producteurs assurément grands – et aux nombreuses vies antérieures – de Syndromes & a Century, de Boonmee et de l'exposition Primitive. N.B. cite en conclusion Que Faire ? de Godard, dont Field a offert le manuscrit à Alexander Horwath, directeur du Filmmuseum de Vienne, éditeurs d'une monographie importante et rose sur le cinéaste thaïlandais : « Oser savoir où l'on est, et d'où l'on vient, connaître sa place dans le procès de production pour ensuite le changer. » Cette phrase ressemble à de l'humour noir dans des pages où reviennent écrire tant de mauvaises plumes institutionnelles, moins préoccupées par le cinéma que par la conservation de leur place. Une revue où l'on défend généreusement Carlos, White Material, Copie Conforme, et où l'on enfonce Independencia et son auteur Raya Martin, qualifié d'imposteur et d'aberration cannoise par le rédacteur en chef. Ce dernier omet de dire qu'il était, à l'époque, membre du comité de sélection l'ayant programmé. Lorsque l'on refuse ainsi d'identifier sa place et qu'on oeuvre à la préservation des noms institués, il arrive de verser dans une démagogie digne des pamphlétaires de droite. A titre de comparaison, les revues d'art ont l'habitude d'exposer le système dans lequel elles travaillent.
Aussi différents soient-ils, Apichatpong Weerasethakul et Raya Martin marchent pourtant à l'évidence dans une direction commune. Chacun de leurs films fait ressentir une exigence d'invention formelle renouant avec les premiers gestes et les premières expériences du cinéma. Ce n'est pas qu'une mode. On voit des récits d'enfance ou des récits ancestraux, tirés de la mémoire populaire et locale, devenir une source inépuisable d'images et d'exemples pour les luttes actuelles et à venir. Car ces auteurs sont aussi les plus délibérément impliqués dans la réflexion politique nationale. Il est donc surprenant de voir une revue, connue pour avoir véhiculé l'idée d'un cinéma fougueux et nouveau, aimer l'un et abattre l'autre. Séparer sans explication ce qui de toute évidence mérite au moins une réflexion unitaire.
Nous étions beaucoup, dans l'appartement de C.L.. Cinéastes, débutants, critiques, étudiants, monitrice de plongée (Wallapa Mongkolprasert, que vous pourrez entendre dès le second épisode). La vidéo a recueilli l'étrangeté, la curiosité et les maladresses de cette conversation. Toutes choses dont s’épargnera la retranscription que nous publierons en septembre. Il n'empêche que ce moment fut pour nous important, et qu'il donnera à ceux que cela intéresse une image de ce qu'a été et est Independencia un an après son lancement. Une revue ? Pas encore, mais un prototype, un véhicule, oui. Ce que nous deviendrons : la rentrée le dira.
28 juin 2010
