LA «MACHINE ACTORIALE»
Le théâtre, le grand théâtre, est un non-lieu. Il est donc à l’abri de toute histoire, intémoignable. Le spectateur en tant que témoin, littéralement « martyre », devrait être mis, en dépit de ses efforts, dans l’impossibilité de raconter ce qu’il a entendu, ce dont il a été possédé lors de son abandon au théâtre. C’est pourquoi l’acteur ne suffit pas, le Grand Acteur… il faut être une machine, une machine « actoriale », comme moi je la définis – « moi » entre parenthèses. Qu’est-ce qu’une machine actoriale ? Tout d’abord il faut que le son soit amplifié. L’amplification est une chose étrange, ce n’est pas du tout un gonflage, un agrandissement, c’est comme regarder cette feuille de papier. Si je la regarde de cette manière, à cette distance, je vois et j’entends. Mais plus je l’approche de mes yeux, plus le contour disparaît et je ne vois absolument rien. Le théâtre, c’est tout ce qui est incompréhensible. Dans un vers de l’Achilléide / Penthésilée, que nous allons jouer pour la télévision prochainement, j’ai donné ma propre version du distique de Kleist : « pour cette obscurité de femme en nous / la lumière du jour est un désastre. » Le spectateur doit être ballotté. Qu’est-ce que la machine actoriale ? C’est avant tout de la lecture, comme dans la poésie, comme dans la forme concertiste. J’ai toujours besoin – « Je » toujours entre parenthèses – de lire, d’être dit, et pas de rapporter la chose, de re-censer, de ré-citer. En français, au contraire, c’est « jouer » ; en anglais « to play », le « jouer ». Mais le jeu est un jeu de massacre. Le théâtre est dans l’acte, dans l’immédiat, ce qu’un philosophe a appelé le « disparaître immédiatement ». La présence est en même temps l’absence. C’est cela le dépassement du grand acteur, cette machine actoriale, dont mon dernier spectacle Macbeth Horror Suite est une manifestation. Si jamais quelqu’un dit « tout est dans l’oral », et bien oui, acteur vient de « os, oris », de l’acte rhétorique, de la rhétorique, à savoir « ad-vocata », la Vierge Marie donc… « Per-orare », parler pour, qui vient de agere, qui ne signifie pas agir - ce que tous les acteurs et pas seulement les italiens, font. Ils façonnent, ils transportent, tout cela moi je le laisse aux manouvriers, aux balayeurs. Je le laisse aux services municipaux. Ce n’est pas agir, c’est « agere », qui veut dire oralité. Nous sommes dits. Tout à l’heure je faisais référence à la lecture. Si moi je lis, même lors d’un concert, je n’ai pas besoin de lire pour me souvenir, en présupposant que l’écrit correspond à l’oral. Ceci est faux, il y a une profonde idiosyncrasie entre l’écrit et l’oral. Je fais cela , je joue pour oublier, il s’agit donc de lecture en tant qu’oubli, paradoxalement comme non-souvenir. Et c’est une véritable révolution copernicienne, qui balaie toute sorte d’avant-garde, et tous les lieux communs du XXe siècle. Jadis, par exemple, quand Rossini jouait quelque chose, il était dans l’acte, dans l’immédiat. Tandis que tout le XXe siècle n’a cessé de maquiller le grand classique comme on maquille un cadavre aux pompes funèbres. C’est le théâtre de mise en scène, où tout est simplement exploité. Le théâtre ne peut pas être rapporté, référé. Le spectateur doit seulement s’abandonner à l’écoute. Et l’écoute, ce n’est pas seulement l’oreille. L’œil aussi écoute. Quand quelqu’un me demande pourquoi je fais du théâtre à la télévision – je ne fais pas que du théâtre à la télévision, je fais aussi du cinéma – quand on me demande « pourquoi à la télévision, la télévision se regarde, non ? ». Non, ce n’est pas vrai. Une certaine manière de disposer la tête, une fragmentation du geste, un, deux, trois, etc., tout cela est une désarticutation du corps. Nous sommes – me rappelle Gilles Deleuze – un corps, ce n’est pas vrai que nous ayons un corps, dans la mesure où nous ne sommes pas. Le théâtre c’est ce « dé-être », ce « mal-être » d’être obscène. Le théâtre en scène. Le théâtre est ce qui est obscène, étymologiquement oskene, ce qui est hors scène tout en étant en scène. Quand on me voit sur scène, on est en vérité en train de m’écouter – toujours « moi » entre parenthèses, le soi, le je, le sujet assujetti. Que faut-il faire pour être précipité, ballotté dans le signifiant, pour faire de la lecture un non-souvenir, etc. ? Il faut commencer par être plus modeste. S’éloigner du grand acteur pour aller vers la machine actoriale. Il faut se compliquer la vie, comme disait Eduardo de Filippo. Se compliquer la vie, ça veut dire se donner tout un tas de handicaps. Voilà ce en quoi consiste la préparation, au-delà du texte. Il n’y a pas de texte. Contre l’humanisme, le musée, l’art consolateur, décoratif, contre la culture - Derrida a raison quand il dit que « culture » vient de colo, coloniser -, contre l’intelligence : être stupide, infiniment stupide. Pour être dans l’abandon. Dans l’un des commentaires du Monde comme volonté et représentation, Schopenhauer note : « Fin du monde, fin de la volonté et de la représentation, fin aussi de l’art ». J’ajoute qu’on ne peut pas être auteur de quelque chose, d’une œuvre d’art. On est chef d’œuvre. Pour revenir à Schopenhauer, qui parle du tableau de Raphaël, Sainte-Cécile - Cécile qui veut dire aveugle, aveuglée : elle a abandonné ses instruments de musique à ses pieds, la trinité des anges descend pour l’enlever, l’amener dans son propre au-delà, dans le rien de Saint Jean de la Croix : « rien, rien, rien, et en la montagne, rien ». Le dénuement total. Ne reste qu’un halo. Qu’est-ce qu’elle en fait, Cécile, de l’harmonie des anges, lorsqu’elle se trouve devant les anges en personne ? C’est tout.
Traduit de l’italien par Eugenio Renzi et Cyril Neyrat.