17 juillet 2006.
Après des jours d’attente, le Ministère de l’Intérieur espagnol a enfin accepté de me délivrer une autorisation de tournage. J’avais donc aujourd’hui rendez-vous avec la Guardia Civil espagnole afin de filmer la trop fameuse barrière de Melilla.
Depuis les évènements d’Octobre 2005..., de nouveaux aménagements ont été apportés à la barrière qui font d’elle un exemple d’efficacité de par le monde : six mètres de hauteur au lieu de trois précédemment, gaz lacrymogène automatique à hauteur des yeux, nouveau système "Sirga" composé de câbles entrelacés, ultra-sensibles, vibrionnant au vent, harpe prédatrice qui se met à hurler si d'aventure les corps s'y retrouvent emprisonnés (Les Américains ne s'y sont pas trompés qui viennent de visiter la barrière et ce nouveau système dans le but éventuellement de l’importer et l’installer à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis) etc.
La visite fut complète, et passant en 4/4 près du CETI (le Centre d’Accueil pour Migrant), la Guardia Civil me fit l’honneur de me montrer de près les « negros », réfugiés sous un pont, groupés autour d'un brasero, en train de faire cuire une nourriture "saine", délivrée du sceau chimique, délivrée du bromure que l'on retrouve habituellement dans les repas servis au CETI. Il importe en effet de juguler et maîtriser la libido des 650 personnes en attente de leur sort, dans un centre conçu initialement pour en accueillir la moitié.
Plus loin, installé dans un mirador, je puis jouir d’une vue imprenable sur la barrière, le CETI, et le terrain vague devant ce dernier. J’appris à cette occasion qu’un terrain de golf allait être construit à cet emplacement. Devant mon air effaré, le capitaine me déclara que Melilla était une petite ville, qu’il fallait qu’elle se développe et que pour attirer les touristes, pour soigner le bien être des touristes, il fallait faire de nouveaux investissements, envisager la création de nouveaux équipements et installations.
France ou Espagne, les fonctionnaires de police présentent souvent un zèle et une conscience professionnelle à toute épreuve, et face à l’Histoire, il ne leur appartient visiblement pas de faire preuve d’un peu de discrétion, ou bien encore de retenue dans leur propos. Et pourquoi donc? L'Histoire en effet se constitue de faits et d'époques forclos sur eux-mêmes, enchassés dans une trame narrative linéaire que signe la marche inexorable vers le bonheur. Ainsi, de positions unanimes devant les horreurs du passé, heureusement révolues et condamnées; de la dimension incomparable des politiques et dispositifs actuels; de la nécessité de faire son devoir, de bien faire son travail... ainsi donc, de la « banalité du mal ».
Essayer de voir la barrière, de penser son existence, c’est s’autoriser à parler d’un continuum historique ; et quiconque se hasarderait à parler d’amalgame avec les évènements de la seconde guerre mondiale, mériterait de passer sous les fourches caudines d’une justice que Walter Benjamin s’était résolu à appeler divine. Couteaux tirés, herses, rasoirs prêts à enfermer, inclure et exclure, à déchiqueter, à briser les cœurs et les corps, cette porte de l’Europe fait écho à des seuils qui n’ont eu et n’ont de cesse d’être franchis.
J’oubliais. A un moment nous étions à l’endroit même où 1500 personnes, l’année précédente, avaient tenté en vagues d'assaut successives, de franchir la barrière, au péril de leur vie; nous étions à cet endroit trop exact où dix personnes étaient tombés sous les balles, tandis que des centaines d'autres, blessées, estropiées, le sang pourrissant dans les veines, avaient tenté de regagner les forêts dans lesquelles les médecins ne les rejoindraient jamais. A un moment, nous étions à cet endroit où des centaines d'autres personnes, encore, furent arrêtées, entassées dans des camions surchargés, déportées et abandonnées dans les déserts Algérien et du Sahara Occidental, l'eau absente, la nourriture tout autant, les mines qui explosent et disloquent les corps, le sable s'abreuvant de ce qui reste. Et ce, avant qu'un portable providentiel, retrouvé au fond d'une poche déchirée, ne puisse permettre à son propriétaire d'appeler l'Afp, de déclencher l'alerte et de rameuter les humanitaires vers ces lignes qui n'ont de l'horizon que les distances inaccessibles, et désignent bien plutôt le "Front" comme motif récurrent des guerres anciennes et modernes.
Oui, à un moment nous sommes à cet endroit, sur les hauteurs, où la barrière se précipite en contrebas, dans le vide, puis plonge dans la mer pour empêcher d'éventuels passages. Et de nouveau, de nouveau défilent et re-défilent devant mes yeux ces images diffusées quelques mois auparavant, ces images vert d’eau saumâtre de mauvais marécages, ces images de nuit, ces images de surveillance cédées aux télés espagnoles puis aux télés du monde entier; images en boucle où l’on voit et revoit et revoit encore 1500 personnes en train d'essayer de sauter la barrière ; ou encore ces photos, et qui montrent des mains déchirées, des vêtements qui pendent, et qui montrent des mains menottées dépassant des vitres d’un bus, mains qui supplient et supplient encore; et qui montrent des dizaines de migrants errants dans le désert, errants parce que abandonnés sans eau ni rien d’autre, rien d’autre qu’une énergie phénoménale à braver des lames prêtes à les dépecer, rien d’autre qu’une Europe aux pavés d’or, et sur lesquels viennent se fracasser des dents jadis trop blanches, trop éclatantes, tandis qu’aujourd’hui, des rubis emplissent peu à peu des bouches béantes comme des gouffres, à les en étouffer.
Jusqu’à l’oubli.
Et puis soudain, j’aperçois çà et là sur la barrière, à intervalles réguliers, à hauteur d’homme, des petits récipients en plastiques qui contiennent de l’eau. Hauteur d’homme. Intervalle réguliers. Le capitaine s’approche :
- Vous vous demandez ce que c’est ?
- Oui, tout à fait, c'est très étonnant.
- Eh bien, il ne sera pas dit que la Guardia Civil n’est pas écologique !
Je me cramponne à la caméra, ayant tout d'un coup compris ce dont il s'agissait.
Le capitaine poursuit, rapidement, d'une voix trop douce:
- Il s’agit de récipients d’eau pour que les petits oiseaux que vous entendez chanter puissent boire tranquillement et ne pas mourir de chaleur !
Ainsi. Donc.
Le chant des oiseaux.
© Sylvain George – 2007




