e premier plan, qui suit un long serpent dans les débris inondées de la ville après le passage du cyclone Katrina, s'inscrit bien dans le «territoire» d'Herzog : des animaux sauvages, des catastrophes naturelles. Rien de très étonnant pour l'auteur de Grizzly man ou de La souffrière, et qui tient à se créditer lui-même pour les «iguanas footage» au générique. Mais le visage défait de Nicolas Cage nous hurlant la lassitude et le cynisme de son personnage sous des lumières intermittentes et blafardes, installe le film dans une autre atmosphère.

Le prologue de nuit dans la ville dévastée annonce déjà les structures dans son entier. Pour aller vite: qui veut faire l'ange fait la bête. C'est lorsque le personnage apparaît pourri jusqu'à la moelle qu'il se prépare à accomplir son devoir. A ceci près que sa déchéance ne saurait être une couverture. Au contraire, il s'agit pour l' (anti) héros d'utiliser la part maudite qu'il porte déjà en lui au service de la cause. La première des deux, loin d'être un masque de circonstance est la nature profonde du personnage, qu'il n'oriente que ponctuellement vers la seconde. C’est sur les pas du Quinlan de La soif du mal que MacDonnagh semble caler les sien.

Dans la prison inondée de la Nouvelle-Orléans, c'est après un pari sur le temps qu'il reste à vivre au prisonnier coincé dans sa cellule avant de mourir par noyade que le sergent MacDonnagh saute pour le sauver. Par une heureuse inspiration de montage, ce geste, qui compte tenu de ce qui nous a été donné à découvrir du personnage dans les dialogues précédents apparaissait inexplicable, se trouve récompensée par un avancement de carrière, dans la séquence qui suit immédiatement. Mac Donnagh a-t-il sauté par geste de pure compassion ? Ou pensait-il déjà à la promotion au grade de lieutenant qui lui est accordée après son acte de bravoure ? Là réside l'ambiguïté du personnage qui reste, jusqu'au bout, impénétrable. Le même schéma se répète en effet à la fin du film : a-t-il coincé les meurtriers par désir de justice ? Ou pour être promu capitaine ?


Les deux. Comme dans les BD de Marvel, dans l'action du héros s'exprime moins une intention morale qu'une force au sens physique, dans la mesure où celle-ci ne cesse de générer des réactions. Ainsi, le geste de compassion montré dans le prologue transformera paradoxalement le «not very good sergeant» en véritable «Bad lieutenant», celui que nous voyons se démener tout au long du film. En même temps que son nouveau grade, son plongeon lui a en effet laissé des douleurs atroces dans le dos, qu’il ne parvient à apaiser que par la cocaïne ou le crack. Occasion pour Nicolas Cage de se transformer en acteur burlesque, sorte d'épouvantail marchant à petits pas raides, les yeux exorbités et le visage crispé en direction de sa proie du moment. Raideur qui ne l'empêche pas pour autant de faire jouer sur son visage l'aphasie et la surexcitation, deux pôles d'expression qui constituaient déjà le coeur de son jeu dans ses meilleurs films. Avec Lynch (Sailor et Lula) ou Scorsese (A tombeau ouvert) c'est en alternant underplaying et overplaying que Cage parvient à incarner à merveille les personnages psychotiques qui lui ont été offerts. Personnages toujours à bout de souffle, lancés dans une course qui les épuise autant qu'il les place dans un état de perpétuel harassement ; et à Cage de se laisser balancer entre des moments d'inertie qui soulignent la lourdeur de son corps et d'automatismes frénétiques (visage plastique presque à la Jim Carrey), comme si son corps ne pouvait s'animer qu'en étant livré à lui-même (scènes de bagarre, de transe musicale, ou de "trip"). C'est cet acteur là qu'on retrouve chez Herzog, mâtiné, avec l'âge, de quelques traits de James Stewart ; on pourrait d'ailleurs trouver quelques ressemblances entre le bounty hunter Howard Kemp de L'appât d’Anthony Mann et le lieutenant MacDonnagh campé par Cage dans ce film, surtout dans le regard, hésitant entre l'avidité immédiate pour ce qui l'entoure et un détachement de vieux cow-boy revenu de tout, ou encore de quelques traits d'Herzog lui-même ; cet air de vieux chien toujours prêt à mordre. Quoi qu'il en soit, Cage joue magnifiquement du handicap attribué à son personnage (le mal de dos), combiné avec la puissance de son statut et de son arme (dans de nombreuses scènes, il n'est qu'à MacDonnagh de relever sa chemise pour montrer son revolver et ainsi imposer le respect à un interlocuteur belliqueux) pour lui conférer un aspect de saurien, souvent démenti par de brutales crises d'hystérie gestuelles ou vocales (rires nerveux, sourires figés, hochements de tête épileptiques).


D'autre part, le film, en harmonie avec les mutations du visage de Cage, joue ironiquement l'accumulation de moment «up» ou de moment «down». À cet égard, le e morceau de bravoure arrive  presque à la fin du film, quand MacDonnagh, se croit définitivement hors-jeu ; il reçoit alors, à son bureau, un défilé de connaissances lui annonçant bonne nouvelle sur bonne nouvelle. Coup de baguette magique ostensible de Herzog, qui se plaît à souligner la part d'arbitraire dans le destin de son personnage, mais aussi point d'orgue d'un comique qui joue sur le blocage ou le déblocage de situations épineuses, résolues ici en une poignée de minutes.

L'autre veine comique du film serait la veine «stoned», dans la lignée d'un film comme Las Vegas Parano, et qui joue sur l'incongruité des visions du personnage. Dans le film de Gillam, Johnny Depp se croit gratifié d'une magnifique queue de crocodile. Ici, le lieutenant taquine des iguanes qu'il semble bien le seul à percevoir. Parfois, les dialogues comportent un comique de répétition assez classique – voir le gag du fils du magnat répétant sans cesse son «oh yeah» à la fin de ses phrases (mon voisin de derrière n'avait pas assez de rires gras et de tapes dans les mains pour exprimer sa joie devant chaque réplique de ce personnage). Tandis que le meilleur gag du film, celui qui fait pouffer MacDonnagh à chaque fois qu'on évoque un certain «G», bras droit de Big Fate après qui court le lieutenant, aurait gagné à être davantage exploité. Car le «G» en question nie en effet s'être attribué ce surnom, et on se prend un temps à penser que ce patronyme n'existe que dans la tête de MacDonnagh. Gag qui joue donc autant sur le caractère psychotique de MacDonnagh que sur son amusement devant avec le les codes du milieu «gansta» sur lequel il enquête. Mais la piste paranoïaque façon Shutter Island sera bien vite démentie.

 

Réussie ou pas, la répétition est plus qu'un gag, un projet. Ironiquement présente partout dans un film qui fonctionne à son tour comme une répétition, un remake ironique d'un ou plusieurs originaux (le Bad Lieutenant de Ferrara évidemment, mais aussi Mean Streets de Scorsese, We Own the Night de James Gray). Ironique, car le but est mois refaire que d'évacuer le déjà vu, débarrasser le genre bad cop du schéma scorsesien de la rédemption qu'Abel Ferrara avait poussé jusqu'à la caricature et Gray ramené à une dimension noble, quasi épique. Herzog se situe en effet en-deçà ou au-delà de cette quête rédemptrice (à la fois du personnage et du genre). Si les héros se sentent parfois observés, ce n'est jamais par le regard surplombant d'un Christ ou d'une Madonne mais bien plutôt par un chien, ponctuant de ses halètements bienveillants et stupides l'enchaînement de tuiles qui tombent sur son maître, par un alligator avec caméra embarqué, ou encore par des poissons, qui ont inspirés aux victimes sénégalaises un court poème, et qui occupent le dernier plan du film, indifférents aux tourments qui agitent leurs visiteurs. Le regard, non-humain, de ce bestiaire sur le flot d'évènements où tentent de se dépêtrer les personnages donne au film sa tonalité de distance comique et critique ; l'étrangeté des plans sur les iguanes ou le crocodile est due au fait que ceux-ci sont au premier plan, tandis que les humains se trouvent souvent relégués au second, étranges animaux à l'excitation incompréhensible, par la force d'un retournement propre à Herzog. Filmées avec une sorte de petite DV ou de téléphone portable, au plus près des reptiles, façon "documentaire animalier embarqué", les images donnent parfois même l'impression que ce sont les animaux qui pourraient en être les opérateurs.

«Seule la puissance qui défie le néant – en elle et devant elle – se préserve d'être pervertie dans le fantasme d'une pureté ou d'un usage juste. Seule tient celle qui s'assume sans rire comme une vaste blague.» Ces lignes écrites par Emmanuel Burdeau dans sa préface au livre d'entretiens avec Herzog (Manuel de survie, Nantes, 2008) saisissent ce qui fait de Bad Lieutenant une nouvelle variation des obsessions du cinéaste. S'assumant globalement comme «une vaste blague», la puissance du lieutenant semble en effet valoir surtout par son obstination à utiliser toutes ses ressources, légales ou non, pour une famille sénégalaise, pour un peu de crack ou pour renflouer ses finances alors au plus mal. Si les fins comptent moins que le fait même d'user de sa puissance, alors les hiérarchies sont obsolètes. L'adage de MacDonnagh pourrait être que "la puissance ne s'use que si on ne s'en sert pas", et son usure reviendrait à risquer de ne plus pouvoir conjurer ce «néant», qui, ici, pourrait prendre les traits d'une situation familiale sordide auquel le lieutenant tente d'échapper de toutes ses forces.

Autre «ligne herzogienne» repérée par Burdeau et qui se trouve littéralement incarnée dans ce film: «la révélation de l'intimité profonde entre puissance et impuissance». Le film décline ainsi cette idée, là encore aussi bien à l'échelle du personnage de Cage : dans la raideur comique de sa démarche liée aux douleurs dans le dos associé au revolver toujours glissé dans le jean et qu'il peut dévoiler à tout moment en relevant un peu sa chemise. Mais aussi à l'échelle du film : MacDonnagh se trouve alternativement chasseur ou chassé, selon les personnages auquel il est confronté, son habileté est d'ailleurs de s'adapter sans ciller à ses différents statuts, sans chercher à les contester, lorsqu'il se sait le plus faible.

Cependant, si l'on cherche à raccorder Bad Lieutenant aux précédents films d'Herzog, l'ancrage dans un univers urbain contemporain a modifié sa ligne de pensée. Là où toute référence à un élément grandiose – pas forcément historique mais, comme c'était souvent le cas chez Herzog, naturel – a disparu, même le dérisoire n'est plus possible. Le plan d'un homme seul qui lance des petits singes par dessus le bord d'un radeau dans Aguirre ou la colère de Dieu ne prenait en effet toute sa force dérisoire que parce que ce radeau dérivait sur l'Amazone. Ici, le lancer de singes est toujours possible mais l'Amazone, l'obstacle digne de ce nom, s'est évanouie. Herzog ne permet pas à ses personnages de se confronter à Katrina mais seulement aux ruines (matérielles et sociales) que le cyclone laisse après son passage. A la folie d'Aguirre succède ainsi le malaise toxico-nauséeux du Lieutenant. Le néant, contre lequel il se démenait, le rattrape enfin tranquillement malgré toutes ses victoires et malgré l'énergie qui irriguait tout le film ; finalement consumée, celle-ci laisse place à un avachissement taiseux, sous le regard indifférent d'un requin.



Pierre Commault

10 avril 2010

 

BAD LIEUTENANT

Werner Herzog

États Unis 2008.

Avec : Nicolas Cage (Terence McDonagh); Eva Mendes (Frankie Donnenfeld) ; Val Kilmer (Stevie Pruit) ; Xzibit (Big Fate) ; Brad Dourif (Ned Schoenholtz) ; Tom Bower (Pat McDonough) ; Jennifer Coolidge (Genevieve) ; Denzel Whitaker (Daryl).

Durée : 2h02.

Sorti le 17 mars 2010.


#2 IGUANA CAGE

BAD LIEUTENANT de Werner Herzog

Le nouveau film de Werner Herzog s'annonçait d'emblée comme une expérience intéressante. Voir un des rares, après Invincible et Rescue Dawn, films hollywoodiens-et ici pas du bout des doigts : avec deux des plus grosses stars américaines du moment et un budget de 25 millions de dollars – d'un réalisateur qui depuis longtemps vit à Los Angels mais dont la majorité des derniers films sont des documentaires plutôt fauchés, se situant clairement en marge du "système" ; voilà qui n'était à rater sous aucun prétexte.

Je me dirigeais donc vers la salle, tentant de deviner par avance de quelle manière Herzog parviendrait à subvertir le film de genre (bad guy en quête de rédemption) et à y imprimer sa marque. Je dois dire que toutes mes prédictions ont été déjouées.