J'ai vu un film long, bête, fastidieux. Un scénario de destruction massive qui se redresse en tire-larmes vers la fin – une fin qui durerait une bonne heure et quart. Des cris d'horreur se transformant progressivement en professions de foi pour la survie de l'humanité, la solidarité universelle, sauver un seul c'est sauver tout le monde, etc. Une fiction de reconstruction familiale et communautaire où les éléments indésirables sont d'abord gentiment réhabilités avant d'être tués, un par un – broyés, noyés, précipités dans le vide, qu'ils soient milliardaire russe, beau-père chirurgien esthétique, bimbo aux seins refaits (elle regrette). 

J'ai vu l'Apocalypse et j'ai été déçu : un truc moralisateur et lourdingue de plus, du nanan pour critiques en mal de râbachage sur le fond puritain de l'Amérique (cf. le paragraphe précédent).

Un film comme 2012, aussi cher et aussi attendu, on accepte sans mal qu’il ne soit pas bon, ni aimable… Mais s’il n'est pas un symptôme, un tract résumant des tendances d'époque en gros caractères, ce n'est pas la peine. J'y allais pour le complexe de Néron, ce plaisir pris au spectacle des destructions urbaines décrit par André Bazin : de ce côté-ci, ça va, il y a de quoi faire (encore que, justement… : j’y viens). J'y allais pour que Roland me dise où nous sommes avec notre envie d'Apocalypse, ce que nous attendons d'elle, pourquoi nous nous échignons à la rejouer, encore et encore : de ce côté-là, le film est brouillon. Mais puisque nous avons survécu, et qu'il n'y a de sens à avoir traversé l'Apocalypse que pour rapporter ce qu'on a vu, témoignons.


– 2012 est un titre et une date. Le début du film est construit pour arriver au titre en arrivant à la date : malin. Une date prochaine qui est aussi celle d'une commémoration : l’Apocalypse sera un anniversaire. Dans l'esprit d'Emmerich, 2012 est en effet une énième redite d’une autre date, un autre événement-date, le 11 septembre : cendres dans les rues, avions volant à basse altitude, immeubles jumeaux se touchant dangereusement le front, etc. C'est aussi 1912, le naufrage du Titanic : à quoi bon, sinon, la sous-fiction couillonne du paquebot avec ses deux vieux jazz-men bedonnants. C'est encore - 600 avant Jésus-Christ, le déluge, Noé, etc. : les Chinois construisent des arches – le mot est martelé – pour la sauvegarde des privilégiés, vers lesquelles sont treuillés par hélico des spécimens de girafe, de rhinocéros… C’est 2004, le grand Tsunami du 26 décembre 2004 : l’ami indien dit adieu au héros sur son portable en regardant monter l’énorme vague devant lui – Patrick Swayze aurait tellement aimé voir ça. C'est un peu 1941 aussi, Pearl Harbor : il m'a semblé que le porte-avion approchant Washington était là pour ça. Je peux me tromper. Ce serait sans gravité : la confusion fait partie de la fête. Il y aura à boire et à manger, le dernier jour du monde.


– La rétrospective est cinématographique : le béton qui s'ouvre, la poussière dans les rues, c'est le 11 septembre, et c'est aussi La Guerre des mondes de Spielberg, duquel le rapport papa / enfants est copié-collé. C'est donc encore La Guerre des mondes de H.G. Wells, les premières années du XXe siècle ajoutées à celles du XXIe. Le paquebot et ses musiciens, c'est Titanic de James Cameron, c'est Leonardo di Caprio, Celine Dion, My Heart Will Go On… 

La rétrospective est aussi historico-prophétique, messianico-machin : tout ce qui arrivera dans trois ans aura un air de famille, partiellement au moins. Du jamais vu déjà all over again. Sans doute le cinéma n’a-t-il jamais montré avec autant de précision la destruction de la côte californienne, le Caesars Palace de Las Vegas en feu, le déplacement des montagnes chinoises sur 2 000 kilomètres, etc., mais cela ne semble pas le plus important à Roland : un château de cartes qui s'écroule, guère davantage.

Ça va trop vite, comme s'il voulait se débarrasser du débarras. Oublions le « comme si » : pour Roland, l'Apocalypse à venir doit être la répétition et l'exorcisme des Apocalypses passées – au risque de n’être rien d’autre qu’une Apocalypse de plus sur la liste. Les films sur le 11 septembre ont déjà procédé de la sorte : il faut refaire l'événement, le métaphoriser dans toutes les directions, l'interpréter tous azimuts, le lire dans toutes les langues et sous toutes les latitudes ; il le faut, si l’on veut en tirer le juste enseignement politique (pour le meilleur) ; il le faut aussi pour s'assurer qu'il n'a pas eu lieu, cet événement : mille remakes effaceront la version originale (pour le pire). Roland prolonge cette logique. Son truc – un truc génial s’il était un Roland furieux et non, en dernière instance, un Roland mou – est là : en finir avec l'Apocalypse. Une fois pour toutes. Et passer au film d’après, puis au film d’encore après.


2012 a pourtant bien du mal à remonter la pente au terme de laquelle il faudra quand même sauver une part de l'humanité, pour qu'elle recommence à zéro, au milieu des fleurs et des neiges, au sud de l'Afrique. Plusieurs raisons :

La première : tout l'attrait du film est du côté de la destruction, je l'ai dit.

La deuxième : Roland fait comme tout le monde à Hollywood depuis quelque temps, il mime un discours ancré à gauche, pessimiste, anti-libéral, écologique, sur la base duquel il est difficile de finir avec le sourire aux lèvres devant la nouvelle aube se levant au-dessus de l'Homme. (Marqueurs de gauche : le Président Noir, le discours contre les puissances de l'argent, la caricature de Schwarzi, la main tendue aux ouvriers chinois, le cap sur l’Afrique surélevée, nouvelle Terre Promise, prochaine promesse du Monde, etc.).

La troisième : au stade de développement technologique où en est arrivé le cinéma, la vision de la croûte terrestre s'ouvrant pour avaler voitures et buildings est bien souvent plus réaliste que le visage d'un homme ou d'une femme dans une voiture, un bureau, etc. Surtout si un effet spécial inclut l’homme et la croûte dans le même plan. Le numérique « réalise » la Nature mais il « déréalise » des corps qui ont l'air d'être dessinés sur ordinateur : des faces d'aquarium, des mines de pixel, des regards de logiciel (le casting n’arrange rien à l’affaire, en l’occurrence).

Qui fait l’homme et qui fait la croûte, désormais, au cinéma ? C’est peut-être la seule vraie question qu’il faut poser à un film dont l’un des rares plans intrigants est une avancée vers une reproduction de La Joconde appelée à remplacer l’ancienne, en prévision du désastre. La caméra de Roland s’attarde alors sur la beauté, l’énigme du sourire de Mona Lisa, mais aussi, mais surtout sur la dentelle des craquelures sur la toile de Vinci.

Image d’un monde où les traits de l’homme disparaissent derrière le spectacle de l’usure du monde ? Adieu à la figuration humaine ? Les visages se liront donc désormais ailleurs, à la surface même de la Terre, sur les cartes et les visions satellite ? Laissant de côté l’hypocrisie progressiste, je choisis d’interpréter ainsi le plan final, vu du ciel, d’une Afrique entièrement refigurée.



Frédéric Moreau

(Merci à Camille Brunel)

2012 de Roland Emmerich. Etats-Unis 2009. Avec : John Cusack, Amanda Peet, Chiwetel Ejiofor, Thandie Newton, Danny Glover, Oliver Platt. Durée : 2h40 min. Sortie : 11 novembre 2009


ROLAND, LA BRÈCHE ET LA CROÛTE

2012 de Roland Emmerich

2.012