el Gibson lui-même ne semble pas penser grand bien du dernier film de Martin Campbell : la collaboration de l’Australien et du Néo-Zélandais n’aura été, aux dires du premier, qu’une occasion de remettre en marche ses réflexes de jeu, après une interruption de 8 ans. Pas question dès lors, pour l'acteur en rééducation, de s’éloigner des sentiers battus. Témoin de la mort de ses fils dans The Patriot (2000), de celle de sa femme dans Braveheart et dans Signes (1994 et 2002), il l'est aujourd'hui de celle de sa fille. La pauvre a voulu affronter une énième Company d’êtres aussi nantis que malfaisants, s'est pris un coup de chevrotine dans l'estomac, et Gibson, toujours flic, mais à présent vraiment "trop vieux pour ces conneries", se retrouve à mener l'enquête, seul contre tous, on connaît le topo. On aurait pu attendre de Martin Campbell, créateur de la série d’origine (Edge of Darkness en véo), une implication dans le projet supérieure à celle de ses James Bond (réussis au demeurant), mais de la même manière que GoldenEye avait servi à ressusciter l’agent sous les traits de Pierce Brosnan, et Casino Royale à le ressusciter sous ceux de Daniel Craig, Hors de Contrôle n’est jamais que l’outil d’une autre résurrection. La réapparition devant la caméra du réalisateur de La Passion et d'Apocalypto ramène des images complaisantes de souffrance. Le regard de Thomas Craven lorsqu’il embrasse au front le cadavre de sa fille est un vieux truc – toujours aussi bleu et aussi joliment perdu – qui fait encore merveille. Pendant toute la première demi-heure, Gibson consacre la même minutie à la représentation de sa douleur de père en deuil qu’à celle du Christ. Flashes-back saturés de pathos – Craven revoyant sa fille, à nouveau petite, venir jouer avec lui -, création de reliques – la serviette lui ayant servi à essuyer le sang de sa fille sur son visage est soigneusement pliée, puis glissée dans un bocal de verre qui a tout d’une sainte ampoule – et fascination pour le sang qui s'écoule dans le siphon d'un lavabo. Lorsque Craven rencontre enfin l'un des coupables, l'homme lui demande ce que cela fait de perdre un enfant. "What does it feel like ?" Plus tard, une longue poursuite sur l'autoroute ne mène à rien d'autre qu'à la répétition de cette même question : Craven arrête la voiture de l'homme, lui colle son arme sous la gorge, demande à son tour : "What does it feel like ?" - puis s'en va. Double expression de cette fascination malsaine pour la douleur, toute gibsonienne. Ici, l'acteur est évidemment l'auteur.


Cinq minutes de poursuite pour une question qu'on a déjà entendue, voilà qui surprend. Conserver le rythme lancinant du deuil pour toute la durée de l’enquête peut poser problème. Sauf si l'on s'appelle M. Night Shyamalan. Mais Campbell ne se risque par exemple jamais à l'exercice du plan-séquence. Sobriété ou paresse ? Il y a fort à parier que Gibson, personnage laissé trop longtemps en veille, ne passe la majeure partie du film assis, couché, ou vautré par terre. Deux interrogatoires ont lieu à hauteur du sol, à hauteur de l’acteur épuisé. Ni la vengeance livide du martyr de Braveheart, ni même l'énergie de Payback (Brian Helgeland, 1998) n'ont été réactivées. C'est qu'en plus de se faire dicter ses cadrages par la petite forme de son acteur, Campbell s'est laissé dicter son scénario par William Monahan, oscarisé pour les Infiltrés (Scorsese, 2006). De Monahan, on distingue la paranoïa dirigée des USA vers eux-mêmes, les rats des Infiltrés s'étant changés en fabricants d'armes de destruction massive dans les caves du Massachusetts. Cette façon de faire d'un pays la victime et le coupable pourrait aussi trouver sa source chez cet acteur principal qui ne s'adonne qu'aux rôles de victime, consistant à s'infliger la dose de douleur la plus intense possible. Une réplique de Craven peut d'ailleurs faire sourire, lorsqu'il explique à un sénateur qu'il doit choisir : être le crucifié, ou celui qui enfonce les clous - point d'orgue de la bande-annonce qui jouait sur l'anecdote selon laquelle ce sont les mains de Gibson lui-même dans le gros plan de La Passion où un romain enfonce un clou dans la paume du Christ. Acteur martyr et réalisateur bourreau, Gibson incarne pour Campbell un personnage hanté par cette dualité sado-maso, dans un pays contaminé par elle. On n'attendait pas d'un craven (un "lâche") le moindre choix. Un autre de ces lâches est interprêté par Ray Winstone, qui en perd son âme : "Do you see a soul ?" ("Voyez-vous une âme ?") demande-t-il au docteur qui l'examine, et lui pronostiquera à la place une maladie mortelle. Il n'est finalement qu'un vampire, sirotant du vin rouge comme du sang, filmé de dos, devant une rivière. Victime ou bourreau ? Winstone est probablement le personnage le plus réussi, peut-être le seul champ d'expression du réalisateur bâillonné par son acteur et son scénariste.


Mais revenons à Gibson. A genoux comme le Romain au marteau sur la croix de La Passion, il tire deux fois, à bout portant, dans la tête de l'homme ayant abattu sa fille, malheureux second couteau du genre de ceux que James Bond dézingue à tour de bras. L'extrême violence appliquée jusqu'au bas de l'échelle de la corruption ne facilite pas la résolution de l'enquête, et ne fait que provoquer l'effondrement du grand schéma  sous l’impact des balles. L’histoire de recherche d'armes de destruction massive sur le territoire américain est résolue de la même manière que le serait l’enquête dans n’importe quel film de vigilante. Sénateurs corrompus, écolos, photo de personnalités réelles sur le bureau des coupables, tout ce qui faisait le corps de la série s'efface lorsque le film doit finir. Intervient donc la preuve qui suffit à Craven pour s'assurer que l'homme qu'il va abattre est bien le bon : lui faire crier le nom de sa fille et constater que la voix est celle qu'il a entendu le soir du meurtre. Cette identification du bourreau à sa voix torturait les personnages de Polanski pendant un film entier (La Jeune Fille et la Mort). Craven règle le problème en deux secondes. C'est le principe du deus ex machina, que les scénaristes sont pourtant priés d'éviter. Achever une enquête par un bain de sang peut enfin, là aussi, poser problème. Tout le monde finit flingué, hommes de main et milliardaires, justes et traîtres, et c’est à un petit fonctionnaire, brave homme, peut-être menteur aussi, que revient le mérite de descendre le dernier pourri - l'équivalent de Mark Wahlberg, le dernier digne des Infiltrés, mais avec l'air benêt et sans tenue aseptisée. Sans la tenue aseptisée, justement, ce dernier tireur est aussi le dernier témoin du mal, le dernier contaminé. D’abord propre aux bad guys, transmise au père Gibson, puis aux plus haut placés (espions, sénateurs), cette violence rejaillit sur le dernier homme que l’on aurait cru épargné. La "limite de l'obscurité" du titre en véo ne cesse de reculer, elle englobe de plus en plus de monde. Et Craven ? Après sa mort, il rejoint un couloir d'hôpital où l'attend sa fille en jean moulant. La lumière céleste accordée aux tueurs de sang-froid, voilà quelque chose de dark, en effet. Finalement tout est darkness, même au Paradis.



KeyequipeCBGoHere

7 mars 2010

 

HORS DE CONTRÔLE

Martin Campbell

États Unis, 2010.

Avec : Mel Gibson (Thomas Craven); Ray Winstone (Darius Jedburgh); Danny Huston (Jack Bennett); Bojana Novakovic (Emma Craven).

Durée : 1h48.

Sorti le 17 février 2010.

LE BONHEUR DANS LE DEUIL

HORS DE CONTRÔLE de Martin Campbell
4.0