On avait eu envie de passer à Zemeckis les échecs esthétiques du Pôle Express et de Beowulf : la performance capture balbutiait, l'intimidante technique naissante pouvait bien prendre le pas sur ce que l'on attendait habituellement du cinéaste, qui finirait par revenir une fois l'outil maîtrisé. Scrooge répète pourtant la laideur de ses prédécesseurs, sans l'audace expérimentale. A côté d’Avatar, le travail sur l'anatomie de synthèse est obsolète. Lorsque le fantôme de Marley apparaît et que Scrooge se recroqueville, la texture du fauteuil ainsi que l’ombre projetée dessus sont d’un mimétisme parfait. Le corps qui projette cette ombre n’en est que plus raté. Le plus réussi des trois fantômes est donc celui des Noëls à venir, ombre sans corps qui parfois se détache de son support comme le film 2D jaillit de l’écran, quand on chausse les lunettes 3D. Il ne s’agit pourtant que d’énièmes effets touchant à ce que la 3D peut avoir d’attraction foraine, à un moment où Avatar a réussi à en faire un véritable moyen d’immersion.
Ce qui frappe, c’est l’inutilité du projet. D’un point de vue scénaristique d’abord : Scrooge semble avoir complètement changé dès la visite de Marley, et les trois fantômes qui lui succèdent ne servent pas à grand chose. Tout ce qui suit n’est que remplissage : des passages à la Space Mountain où le grand-père s’envoie en l’air sur un éteignoir (sic) au voyage d’un parquet au-dessus de la ville, visant encore à mettre en valeur la 3D, l’écran recréé dans l’écran justifiant la profondeur factice. D'un point de vue technique ensuite : on peut douter de la légitimité de la motion capture pour une adaptation de Dickens, probablement plus que pour une adaptation d’Hergé, prochain projet de Spielberg qui, après Cameron, pourrait bien venir enfoncer le clou du raté à l'intérieur de Scrooge.
Si une prouesse est accomplie ici, c’est celle qui consiste à faire perdre son intérêt au fantasme pourtant tenace du film qui ne serait constitué que d’un unique plan séquence : la chose est possible, comme le démontre le plan d’ouverture qui survole la ville, traverse les vitres, se déplace à la vitesse d’une côtelette lancée sur la chaussée, remonte jusqu’à tourner selon un angle droit parfait autour d’une girouette… La prouesse perd son intérêt car elle est incompatible avec cet étrange désir qui consiste à vouloir à tout prix transmettre l’impression d’une absence de caméra. Premier plan : le livre s’ouvre alors que logiquement, la caméra devrait être trop près des pages. Mais non, les pages traversent la caméra. Nous sommes nous même devenus des fantômes transparents. Cela conduit à l’un des effets les plus ratés de l’année : lors de l’épilogue, le personnage de Gary Oldman s’adresse à la caméra – alors que non, il n’y a pas de caméra, jamais ! Le voilà pourtant qui regarde vers nous. Ou plutôt vers l’absence de caméra. A qui s’adresse-t-il, alors ? Le fantôme de synthèse se croit soudain suffisamment vivant pour s’adresser au spectateur ; mais la vérité est simple : sans caméra, un regard caméra ne fonctionne pas.
Depuis quelques années, on se demande où est passé le filmmaker de Roger Rabbit, de Retour Vers le Futur et de La Mort Vous Va Si Bien, voire celui de Forrest Gump. Avec Scrooge, plus possible de se voiler la face. Un homonyme n'a pas pris sa place, on dirait bien que c'est le même. On retrouve en effet dans cette adaptation de Dickens quelques idées qui lui sont chères, à commencer par la focalisation de tout un film autour d’un seul acteur : comme le Tom Hanks naufragé de Seul au Monde, Jim Carrey porte seul Le Drôle de Noël de Scrooge pendant une heure complète. La motion capture n’apparaît que comme un moyen de se faciliter la tâche, d’éloigner l’ennui qu’apporterait la présence d’une seule figure à l’écran en faisant varier ses aspects. C’est aussi la lubie de Retour vers le Futur qui refait surface lors du voyage à travers les différentes époques de la vie de Scrooge, déclinant les effets de vieillissement sur le visage de Jim Carrey, chose que l’on avait déjà pu observer sur Crispin Glover et Michael J. Fox au cours de la célèbre trilogie ; le film s’ouvre lui-même sur un voyage dans le temps lorsque, au terme d’un plan-séquence qui se veut virtuose, sept ans passent sur le simple vieillissement d’une pancarte en bois – ça a l’air intéressant, mais il y avait la même chose dans Beowulf, lors d’un travelling qui traversait les années en contournant les gravures sur la couronne du roi. On avait aussi relevé dans ce précédent film la lubie de Zemeckis qui consistait à créer des humanoïdes de synthèse, semblables au toon humanoïde incarné par Christopher Lloyd dans Roger Rabbit. Rechercher des traces de l’ancien réalisateur, c’est peu pour parer l’ennui de ce Scrooge étiré sur une heure quarante - l’excellente adaptation Disney du conte (Le Noël de Mickey, 1983) durait 30 minutes et ne disait rien de moins.
Dans La Mort Vous Va Si Bien, des mortes revenaient hanter un homme et, transpercées, démantibulées, elles continuaient d’agir, de se battre. Ici chaque personnage est un fantôme. La mèche est vendue au début, lors de l’apparition du premier revenant, Marley, pas tellement plus réel que le Scrooge vivant auquel il s’adresse : il ne gagne son poids et sa consistance que grâce à quelques effets de bruitage. De la même manière que Cameron justifie l’emploi de la motion capture par la transposition d’un esprit dans un corps de synthèse, Zemeckis se justifie quant à lui en ne racontant qu’une histoire de fantômes, ce qui est malheureux quand il est question de représenter les humains et qu’ils n’ont aucune âme. Au prix des animateurs, précisément, c'est embêtant. Quant à l’extraordinaire visage de Jim Carrey, il ne parvient que par instants à traverser le carcan numérique qui en recouvre les expressions ; le comble pour une histoire de Scrooge, dont Zemeckis a fait un univers dénué de souffle, un parc à fantômes.
KeyequipeCBGoHere
7 Janvier 2010

