Je suis allé voir Paranormal Activity (ou plutôt, c'est moins avouable, il est venu me voir comme un torrent) en espérant y trouver quelque chose de peut-être pas aussi fort que Cloverfield, mais intéressant comme Rec, Diary of the dead ou Blair Witch. En croyant entrer, comme pour les autres, dans un tombeau, voir une archive sortie d'une étagère classée défense, le dernier témoignage de quelques personnes disparues. En l'occurrence un couple, Micah et Katie, hanté par un esprit maléfique.


Les images vous expliquent pourquoi à travers le meilleur document possible, un document objectif : celui que Micah a lui-même tourné, et avec lequel il a disparu. Pour lever le soupçon d'opportunisme, il faut savoir que Paranormal Activity a été réalisé en 2007. La même année que Rec, Cloverfield, et Diary of the dead. Trois films aux budgets plus ou moins imposants auxquels Paranormal Activity ressemble bien qu'il ait été auto-produit. La suite est un stéréotype de success story : tourné en une semaine pour 10000 $ avec deux acteurs débutants et une seule caméra, monté en quelques week-ends, le film d'Oren Peli, 39 ans, est repéré par Spielberg & Dreamworks, lancé dans les campus via facebook, plébiscité par les spectateurs même, bientôt enrôlés dans les nightshots verdâtres d'une bande annonçant promettant la peur de votre vie, pour, miracle, un film pensé et fabriqué comme un home-movie.


À quel point Paranormal Activity ressemble aux films précités, c'est ce qu'il faudrait d'abord tenter de dire. La force de Cloverfield, c'était l'engendrement réciproque de deux choses, de deux monstres : une grosse créature détruisant New York, une petite caméra décrivant cette destruction. Un documentaire parfait bien que faux : celui qui lutte contre une chose qui l'excède et oppose une résistance tenace ("I'm documenting, I'm documenting") à ce qui le menace, et le monde avec lui, de disparition. Cloverfield transportait dans le cinéma hollywoodien le vieux rêve d'André Bazin du film impossible : celui d'un cinéma qui n'atteint la perfection qu'en s'identifiant totalement avec l'aventure de son tournage. D'un cinéma qui ne serait qu'un outil parmi d'autres dans une histoire plus vaste et plus importante. Une certaine libération figurative (les monstres, New York en état de guerre, etc.) s'accompagnait d'une émancipation de l'outil : une caméra a rarement été aussi capitale dans le projet qu'elle sert, que souple dans l'usage qui en est fait : simple oeil, outil (torche, vision nocturne), instrument de drague, objet encombrant, kit de survie, testament.


Ici aussi la caméra est un outil. Il permet surtout au couple d'enregistrer, pendant leur sommeil, d'hypothétiques choses étranges, et à en donner la preuve irréfutable au petit déjeuner. La caméra filme toute la nuit sur disque dur et les séquences sont accélérées pour identifier l'élément effrayant d'une nuit : le somnambulisme de Katie par exemple, plantée debout pendant deux heures devant le lit où dort Micah. Cet état de veille n'est pas nouveau. Cloverfield, [Rec], etc, remettaient les pendules de Bazin au 11 septembre, à une heure où il apparaît que les images ne sont plus menacées de disparition, au contraire. Les caméras

PARANORMAL ACTIVITY de Oren Peli, États Unis, 2009. Avec : Katie Featherston (Katie) ; Micah Sloat (Micah) ; Amber Armstrong (une voisine)  ; Mark Fredrichs (le médium) ; Ashley Palmer (Diane). 1h26. Sortie : 2 décembre 2009

PENDANT QUE VOUS DORMEZ

PARANORMAL ACTIVITY d’Oren Peli

5.3

sont partout et enregistrent plus d'images que vous ne pourrez jamais en voir.  Victoire du cinéma. Écrasante, terrifiante. C'est un renversement de perspective : la fragilité n'est plus dans les images, mais dans l'œil qu'on peut poser sur elle. Il n'est jamais sûr qu'une image ait un jour un spectateur pour témoigner d'elle. Voici donc des films qui se présentent comme si l'audience n'était pas garantie, comme s'il fallait la gagner. Des films qui ne vous demandent pas d'être un spectateur éclairé mais un spectateur tout court, c'est déjà beaucoup : le témoin d'une chose qu'il faut voir. Ils vous repeignent en gris vert comme un gardien, un veilleur ou un lapin apeuré : voir la bande-annonce de P.A., qui est à peu près la même que celle de [REC], où les spectateurs filmés pendant la séance en nightshot ressemblent en tous points aux personnages du film, revoyant sans cesse leur fin, à des non-morts, à des zombies.


Mais Paranormal Activity régresse. L'économie du film l'oblige bien sûr à négocier avec un mal invisible, la terreur économe des claquements de portes, des déplacements d'objets, des ombres et des bruits inquiétants. Il le fait selon une logique connue, de longue attente puis de gradation rapide. C'est une partie du problème. Pour compenser cette économie de figuration, on en a rajouté un peu partout. Surjeu de l'intimité, de l'amateurisme, des tremblements de caméra et des auto-commentaires. Surjeu dans la routine et dans la psychose. Hystérie générale que [Rec] avait employé de manière classique mais efficace (les nombreux zombies engendraient de nombreux cris, et vice-versa) mais qui ressemble trop souvent ici à une tentative maladroite de convaincre à la vraisemblance d'une intimité ou à l'efficacité du surnaturel. L'économie tourneurienne sied mal à l'âge de l'ubiquité des images.


P.A. engendre lui aussi deux choses. On y répète beaucoup que la présence de la caméra n'est pas neutre et qu'elle pourrait attiser la colère du démon. Tout est fait pour ne pas savoir si une caméra tourne parce qu'un démon agit, ou si un démon agit parce qu'une caméra tourne. Au fond de cette confusion, il y en a une autre, un autre démon surgi des tréfonds de la critique : la morale des images. Micah achète une planche oui-ja pour faire parler le démon. Katie désapprouve. Le démon en vient à parler. De plus en plus, parce que quelqu'un est là pour l'écouter. S'il n'avait pas été filmé, pas sûr que l'histoire se serait terminée ainsi. D'autant que ce n'est peut-être pas le démon qui parle, mais une névrose de couple. Les deux s'entendent de plus en plus mal. Katie est persuadée d'être persécutée par un démon. À la fin, il y a un crime, et le twist, c'est que le démon pourrait tout à fait ne rien avoir à voir là-dedans. La caméra n'aura servi qu'à conforter Katie dans un délirium tremens réveillant des pulsions meurtrières. Vous y avez participé et en avez été un peu puni. Comme s'il n'y avait pas mille choses plus urgentes.



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7 décembre 2009