TAMARA DREWE de Stephen Frears
5.9
TAMARA DREWE de Stephen Frears
5.9
Douloureuse beauté du jeune âge, oh, oh ! Délices de la décrépitude, ah, ah ! Gemma Arterton, tout juste sortie de ses rôles dans Quantum of Solace, Le Choc des Titans, Prince of Persia, est une beauté qui rentre au pays après avoir connu le succès, à Hollywood, à Londres, peu importe. Le voyage a déformé la jeune actrice. Sa voix est moins haut perchée, ses sourires ne sont plus les mêmes que dans les grosses machines. Ses traits s’altèrent et son visage s’anime, enfin. La bimbo quitte le plastique pour gagner en chair, célèbre recette lorsqu’il s’agit de gagner en crédit artistique – sans pour autant négliger la prothèse nasale en latex, façon Kidman dans The Hours.

Quittant les sphères royales de la tragédie, le réalisateur de The Queen (beau film) plante son décor dans une résidence d’écrivains ratés au milieu du Dorset, région ayant inspiré Hardy pour son Wessex fictif. Un des pensionnaires y travaille d’ailleurs sur l’auteur de Tess, jusqu’à éveiller l’attention d’une auditrice en lui racontant qu’à 80 ans, le vieil écrivain bandait encore. Parallèlement, un gratte-papier à succès pratiquant la séduction bucolique sur ses admiratrices – Roger Allam, toujours aussi veule et répugnant que dans V pour Vendetta et Speed Racer – s’éprend de Tamara, beaucoup plus jeune que lui. Déjà dans Chéri (2009), Michelle Pfeiffer, ex-catwoman, plus trop cat mais still woman, seduisait Rupert Friend davantage que la jeune Felicity Jones. Ici le démon de la gérontophilie est inversé en sa version plus traditionnelle – un viel homme, une jeune femme – mais gardé dans son essence. C’est ce que Tamara Drewe retient des artistes : leur libido trans-générationnelle. La vie des people, en somme. On est un peu dans le Dorset. On est un peu en-dessous de la ceinture. On est surtout sur cette ligne, vaguement sulfureuse, vaguement transgressive, que les gens du cinéma fréquentent (nous dit-on) pour créer. Bref, on se croirait à la cinémathèque française. Reste à savoir où se place Frears par rapport à la ceinture.
Quelque chose couve. Indice, cette vraie compassion de la part de Frears pour le personnage de Gemma Arterton. D’abord soumise à son image de vamp, elle en vient à offrir au film le charme d’une vulnérabilité qui se construit. On pense à la cheerleader jouée par Mena Suvari dans American Beauty. Beautés qui, toujours, débouchent sur de la noirceur, trop éclatantes qu’elles sont pour le cadre médiocre où on les a placées. English Beauty. Tamara Drewe rappelle également le style de l’anglais Mendes par son dispositif, théâtral. D’abord, Frears s’est débarrassé du problème du cadrage en calquant méticuleusement les dessins de Simmons. Ensuite, l’expression d’une ironie dramatique, dont était privé le très romanesque Chéri, pourrait bien être ce qui aura éveillé l’intérêt du réalisateur des Liaisons Dangereuses. Une ironie doublée d’affection pour tous ces anciens types de comédie : le joli décérébré, la femme trompée, le mari volage, et surtout les valets : deux gamines friandes de journaux people, précisément, qui relancent l’intrigue par leur malice et leurs mauvais tours – toujours annoncés, comme au théâtre : « let’s start messing things up ». Valmont et Merteuil faisaient de la séduction une philosophie et un art de vivre. Dans le Dorset, la séduction est soit parade nuptiale grotesque (le batteur coinçant une baguette entre ses orteils pour jouer sur un pot), soit tentative ridicule (l’écrivain américain disant qu’il pourrait avoir un orgasme en mangeant des biscuits – « oh, golly », répond la maîtresse de maison avec son plateau dans la main). Quant à Tamara, elle est loin d’être une Merteuil. Si elle veut séduire tout le monde, ce n’est pas qu’elle le veuille sincèrement, mais parce qu’elle a une revanche à prendre sur l’époque où son nez était si gros qu’on l’appelait tronche-de-bec.
Dès lors, on ne rit pas sans malaise. Frears ne cesse jamais de tirer les élans de ses personnages vers le bas, à hauteur de bouse. La trame est sans grandeur, rien ne s’en dégage. Chaque montée d’hormones est contrecarrée par une allusion scatophile, systématique douche froide. Après une dispute amoureuse, on emmène le chien se soulager ; on se réconcilie sous l’œil indiscret d’un quidam sur le trône — celui-là même qui est montré, juste après un plan de Tamara, trémoussant ses vieilles fesses dans son pantalon marron. Et dans la cuisine figure une affiche du système digestif de la poule. Il y a quelque chose de bas-de-gamme au royaume de Hardy : c’est la facilité, le tout-venant de la séduction stupide – du genre de celle qu’est censée susciter l’affiche du film, sur laquelle n’apparaît que Gemma Arterton en minishort et débardeur rouge. Lorsque le vieil écrivain à succès, trop content de se l’envoyer enfin, lui marmonne « j’ai lu ton texte, maintenant j’ai droit à une récompense », la jeune femme lui rétorque : « tu es tellement foireux » (You are so cheesy). Avec tendresse. Mais sans rien lui permettre. Mufleries et répliques nulles, c’est à la fois ce qui fera le prix de leur histoire, sa sincérité, et sa bassesse.
Ew !, c’est le cri de dégoût officiel en Angleterre, l’équivalent de Beurk ! ou Pouah ! De ce qui dégoûte, Frears ne montre cependant pas grand chose. La lâcheté de l’amant laissant mourir le mari malencontreusement abattu, le narcissisme du batteur, les deux ados obsédées, tout cela ne constitue qu'un repoussoir comique. Lorsque l’une des adolescentes rencontre enfin son idole, et que celle-ci lui demande si elle est prête à faire tout ce qu’une bonne fan ferait, un sous-entendu scabreux affleure, la petite esquisse un sourire, le suspense s’assombrit, la petite accepte… Et prépare une tasse de thé à la star (référence à Boy George, « I'd rather have a cup of tea than go to bed with someone - any day »). La british touch circonscrit ainsi le domaine de l'amour (et son pendant pipi-caca) à celui de l’humour, et pointe ce qu’il y a de réellement dégoûtant, ce sous-entendu lié aux noces glauques du star system et de l’adolescence ennuyée, qu’il n’est pas besoin de montrer plus que ça. La cup of tea de l’Anglais embaume, pudique, ce qui pince, Night & Day et Tamara Drewe maniant, chacun à sa manière, la même omerta rigolarde et inquiète envers la vraie violence - liée à l’âge, dans les deux cas. Ce n’est finalement nulle autre que la très-anglaise landlady, exfiltrée contre son gré d’un roman des sœurs Brontë, qui, fusil à lunette et jabot de dentelle, descend le chien fou du batteur, mettant un terme aux catastrophes. La british touch, dans ce qu’elle a de sérieux et d’inébranlable – le thé, l’aristocratie –, vient recouvrir les passions libérées par le short très short de la petite Drewe.
Se faisant briser le nez, celle-ci retrouve en partie les traits de la poupée de cottage qu’il est temps pour elle de redevenir. Son livre ne parle d’ailleurs pas de son expérience londonienne, mais de son passé à Ewedown. La voilà enfin dans les bras du jardinier, sur lesquels le film a commencé – Luke Evans, qui a enfin l’opportunité d’étoffer son rôle d’Apollon coupé au montage sur le Choc des Titans. Après avoir louvoyé entre les hormones, la mort et la foule déchaînée, le film atteint cette espèce de happy-end. Mais qu’est-ce que quelqu’un comme Stephen Frears peut-il bien avoir à faire d’un happy-end ? Même chose qu’avec le physique de Gemma Arterton : c’est quelque chose de trop beau, qui contient l’ambiguïté de la beauté, à la fois éthéréenne et vulgaire, unique et banale, parfaite et dégoûtante, dégoûtante de perfection. Le film s’ouvre sur une image de pub (pour une boisson rafraîchissante), atteint son point d’orgue sur une autre image de pub (pour le retour aux sources). Le mercantilisme attaché à la simple présence d’Arterton reste affiché, mais épuré de ce qui fait crade : le banal triste des hormones adolescentines, qu’elles soient dirigées vers le beau bûcheron torse-nu ou son corollaire à l'oestrogène – et s’achève sur l’image ridicule de la star pleurant son chien, photographié par le portable d’une fan. Après tout, si la libido trans-générationnelle s’arrête à l’adolescence, c’est que celle-ci n’est tout simplement pas aimable.
Camille Brunel
11 aout 2010
TAMARA DREWE
Stephen Frears
Anglaiterre, 2009
Avec : Gemmma Arterton, Roger Allam, Bill Camp.
Durée : 1 h 49
Date de sortie : 14 juillet 2010