Cher Camille,

 

Tu veux savoir ce que je pense de Gainsbourg (le film). D’abord, je t’avoue que je ne connais pas bien Gainsbourg (le chanteur). C'est un atout (si on veut profiter du film) et un handicap (lorsqu’on en parle). Je m’attendais à que cette fiction m’en dise davantage sur ce personnage dont j’ai entendu mille fois le nom et parfois – comme tout le monde, y compris à l’étranger – les chansons. C’est bien ça la popularité : tout le monde sait deux ou trois choses sur Serge. Qu’il était de ces chanteurs qui faisaient chanter des non chanteurs (euses). Qu’il a joué, parfois lourdement, avec sa propre image. Qu’il a mis en scène publiquement sa propre auto-destruction à l’alcool et à la cigarette.

Une vie héroïque se confronte avec ces deux ou trois choses là. Mais d’une manière elliptique. On rentrera si tu veux dans les détails de ces ellipses et à cette fin on ne manquera pas d’évoquer les scènes ou passages plus éclaircissants. Bref, on mettra de l’huile dans nos lanternes, comme dit Frédéric Moreau (que je mets en CC, l’invitant à contribuer à la discussion, s’il le souhaite).

 

J’entame notre échange en parlant de la fin. De cette étonnante note d’intention placée au générique, où l’auteur explique ce qu’il a voulu faire avec Gainsbourg – (vie héroïque). On a perdu l’habitude des réalisateurs qui prennent la parole (comme des critiques qui utilisent le « je »). Pourtant autrefois c’était coutume. Le premier nom qui me vient à l’esprit est celui d'Orson Welles. Chaplin le faisait aussi, quoique directement dans le film. Ce sont des exemples écrasants. Mais  qu'importe car ce qui frappe n’est pas tellement que Joann Sfar sente le besoin de s’adresser directement à ses spectateurs, comme pouvait et savait le faire le cinema classique, c’est qu’il le fasse une fois le film terminé, discréditant ainsi les images qui ont précédées, ses propres images, les déclarant inaptes à exprimer l’intention qui les a pourtant générées. Je veux commencer notre discussion en considérant cette étrange note d’intention. Et en la prenant au sérieux. Ce qui implique qu’on admette d’emblée que le film a un problème.

 

Cette note dit (je ne me souviens plus des mots exactes, tu me corrigeras s’il le faut) : « moi,  Joann Sfar, je n’ai pas souhaité réaliser un biopic sur Gainsbourg. J’ai voulu imaginer une fiction avec (ce que j’estime être les rêves de) Serge Gainsbourg.»

Il se trouve qu’en ce moment la question de la biographie et de la fiction fait débat. Une polémique oppose l’écrivain Yannick Haenel au réalisateur Claude Lanzmann. Je rappelle brièvement la thèse de Lanzmann. Celui-ci affirme que la fiction n’a pas le droit de contredire la parole d’un témoin, de parler à sa place et à la première personne, d’inventer ses confessions. Ce à quoi Haenel oppose au contraire un droit, voire une nécessité, de la fiction à intervenir là où le témoignage est lacunaire, elliptique, obscur. Sachant que la fiction a vocation à chercher une vérité, et que dans le recherche de la vérité elle investit des outils certes différents, mais pas moins nobles que le documentaire.

Pas évident qu'un tel débat concerne Serge. Derrière l’approche de la biographie de Jan Karski il y a en effet des enjeux politiques majeurs et actuels, comme la responsabilité des Alliés dans la solution finale. Ce qui explique la puissance de feu déployée par un ultra-atlantiste comme Lanzmann. »Héroïque» (et encore, le film nous dit-il en quoi elle l'est ?), la vie de Gainsbourg ne suscite pas pour autant de telles passions. Ce qui en fait un objet d’étude encore plus intéressant. Et c’est loin d’être une mauvaise nouvelle si un film modeste, fondamentalement frivole, à vocation populaire, se soucie de la morale de ses images. Ou bien inversement, si ces questions de morale de la mise en scène ne sont pas l'apanage exclusif des ouvrages consacrés aux grands sujets.

J’irai jusqu’à dire, mais ça reste à vérifier, que sur ces thèmes le cinéma populaire a même de l’avance sur la philosophie et la littérature. Je pense à d’autres biopic des années 2000 : La Môme, Mesrine, Coluche, Walk the line. Je mets dans le lot aussi Vincere de Marco Bellocchio – l’histoire de Mussolini (et de son épouse secrète, Ida Dalser) – je te dirais éventuellement plus tard pourquoi. Ici, je  vais me limiter aux quatre premiers et dire, pour faire court, qu’il s’agit de films qui foncent sans hésitation dans une ultra-fiction. Ou plutôt, ils foncent dans la non-fiction, pour reprendre le mot clé d’un autre non-biopic, Truman Capote. Cette tendance à chercher un élément documentaire dans la radicalisation extrême de la fiction est une tendance forte du cinéma actuel. Et comme toute radicalisation,  celle-ci pousse le cinéma à se remettre à l’heure d’autres arts populaires ; en l’occurrence : la musique folk ou pop, la bande dessinée, la théâtre de boulevard...

 

Voilà, je voulais t’écrire un court paragraphe pour lancer le domino... Sens toi libre de répliquer sur ce qui lors de ta première lecture provoquera chez toi une réponse. Je résume simplement ma position, qui peut paraître ambiguë (parce qu’elle l’est). Je ne pense pas que le film soit très réussi (on aura le temps de dire à quels endroits il est bon ou mauvais). Mais je trouve qu’il travaille un terrain intéressant. Beaucoup plus que d’autres films français cent fois plus nobles mais dont je n’ai rien à foutre.



 

KeyequipeERGoHere

5 février 2010

 

 


 

Cher Eugenio,

 

Au début je trouvais la mention «un conte de Joann Sfar» complètement grotesque, cette façon, dès les murs du métro, d'étaler les intentions de l'auteur, histoire de bien se démarquer des Mesrine Coluche et compagnie... Qu'il ait rajouté la note d'intention en fin de de film n'en est que plus lourd, la chose étant déjà sur-indiquée sur les affiches. On avait bien compris qu'il ne ferait pas l'illustration qui plaît aux puristes, celle qui a tellement plu à ces adeptes de Piaf qui n'étaient pas allés au cinéma depuis des années et sont pourtant venus grossir les entrées du film d'Olivier Dahan. Sur l'affiche, je croyais vraiment à une contrainte des marchands, qui ont accepté de financer Sfar mais redoutaient quand-même de ne pas voir revenir leur argent. Or les fans de Gainsbourg ne sont quand-même pas les fans de Hallyday. On peut attendre des premiers une certaine fantaisie, une certaine liberté créative, que l'on serait moins en droit d'attendre de la part des seconds, avec leurs t-shirts noir, leurs tatouages – tu dois connaître l'imagerie beauf qui circule jusqu'au fin fond de la province autour du personnage de Hallyday. Etrange donc de sur-stipuler dès l'affiche que le film serait déceptif. Gainsbourg était déceptif, il n'y qu'à écouter la Marseillaise pour s'en rendre compte. Au sens où, même s'il chantait juste, on avait l'impression parfois qu'il chantait sans chanter, presque sans le faire exprès. De la même manière que Sfar parle de Gainsbourg mais sans le faire exprès, parce qu'en réalité il raconte son héros, et parle plus de lui que de Gainsbourg. De la même manière que la Marseillaise de Gainsbourg n'a pas été (uniquement) écrite pour emmerder la droite, mais comme un hymne à la Jamaïque, la scène de la Marseillaise de Sfar n'est pas (uniquement) une reconstitution d'une scène bien connue des archives télé, mais un hymne à l'enfance (le gosse et son bras d'honneur qui rejouent la scène, peu après, et que regarde Elmosnino depuis les coulisses).

 

Bref, je croyais vraiment que "un conte de Joann Sfar" servait à dire «une fiction», à dire «ceci n'est pas un biopic». En vrai le mot «conte» y est employé en son sens littéral : tout au long du film, les références sont nombreuses à l'univers des frères Grimm ou à Perrault, il est question d'ogre, de pomme empoisonnée, de sorcière, de miroir je crois, il y a la scène dans les bois, il y a l'histoire que raconte le petit Lucien au début, la façon de parler du petit Lucien qui donne l'impression qu'un adulte a écrit ses paroles et parle à travers sa bouche... Il y en a d'autres encore dont je ne me souviens pas. Sfar avait donc bel et bien l'intention d'écrire un conte dont Gainsbourg serait le héros - c'est comme ça que j'interprête le «héroïque» du titre, plutôt qu'au sens de «supérieur» ou «grandiose». Et c'est ce que j'ai aimé : cette façon d'échapper aux contingences de la reconstitution historique par la fiction, présentée comme un «mensonge» par la malheureuse note d'intention finale : j'ai préféré ses mensonges à ses vérités, dit Sfar, façon de dire : j'ai préféré tendre vers la fiction plutôt que vers la reconstitution.  Pardon, je dis des banalités... Finalement, prétentieuse cette note d'intention l’est en ce qu’elle refait la leçon de Cocteau, lequel disait que l'art peut-être «un mensonge qui dit la vérité». Cocteau, encore une référence écrasante. D'un autre côté, il y a tellement de films (comme I love you Phillip Morris, le prochain Jim Carrey) qui commencent par une lourde note d'intention («This really happened. It really did» pour Phillip Morris) et terminent quand-même, piteusement, leur générique par la mention légale obligatoire qui indique que même si l'histoire était inspirée de faits réels, certains éléments ont été dramatisés pour les besoins de la fiction. Ici, Sfar joue franc-jeu : il invente, et il ne s'en cache pas, il invente et souligne le fait qu'il invente : à travers la présence des doubles, les références au conte, et la note finale d'intention. On pourrait d'ailleurs le ranger du côté d'Inglourious Basterds, qui à sa manière soulignait aussi le fait qu'il était une fiction. Est-ce que Haenel et Lanzmann ont évoqué Inglourious Basterds ? Si le film reçoit des oscars (il est nominé au meilleur film et meilleur réalisateur), on saura clairement de quel côté se place Hollywood. Enfin on le sait déjà depuis longtemps, mais ce sera encore plus clair.

 

Pour en revenir à Gainsbourg, n'est-ce pas une manière de se situer par rapport à la morale des images que de transformer une image dessinée (la mappe-monde avec le juif cartoon du générique) en image historique (l'affiche devant laquelle passe le gosse) en personnage étrangement réel (l'oeuf aux quatre bras) en personnage de double (celui qui joue la javanaise au piano), lui-même issu d'un dessin animé (la scène où Lucien raconte son histoire et où le personnage jaillit du livre) ? C'est en tout cas une manière de foncer dans l'ultra-fiction/non-fiction et de le rappeler aussi souvent que possible : quand le double joue la javanaise, quand Bardot se met à bouger sur sa photo en noir et blanc dans le salon, et aussi, j'ai adoré ce rappel discret : quand sa voix continue de chanter, se détache de son image à l'écran, pendant le Comic Strip, mais juste pour un plan. Comme quand Valeria Golino continue de chanter dans Hot Shots alors qu'elle prend un verre de lait. Mais ici, ce n'est pas un gag, juste la preuve que pendant le restant de la séquence, si la voix et les lèvres concordent, c'est parce qu'on les a fait concorder : vous croyez être dans la reconstitution d'un moment historique, mais vous êtes dans la mise en image d'un fantasme – dans un conte.

 

Le jeu sur les images passe aussi par le retour constant à la caricature du juif, peut-être : Gainsbourg avait la tête de ces caricatures à un point étonnant ! Le nez, les oreilles. J'ignorais qu'il était (qu'il avait été ??) juif. Ce qu'il y a en ce moment, c'est aussi un affichage de la religion juive sur les écrans, je pense à La Famille Wolberg et à Simon Eskhenazy avec De Caunes. Non ? Ou alors c'est très ancien et je ne fais que de m'en rendre compte. Toujours est-il que Sfar, parlant du pesonnage merveilleux qu'il s'est inventé à partir de Gainsbourg, parle de quelque chose d'intime en lui, et cet intime touche à sa religion ; or parler de la religion juive avec un personnage qui a la tête des caricatures anti-sémites aurait pu passer extrêmement mal aux yeux du public. Ici il y a clairement une séparation forte entre les images (la caricature du juif) et ce qui est raconté (une histoire qui se fout pas mal des caricatures juives, remplacées à un moment donné par un simple chou). C'est un genre de passage en force, comme de faire tuer Hitler à la fin d'Inglorious Basterds. Peut-être la note d'intention est-elle aussi là pour détourner l'attention des spectateurs avant l'étape fatidique du bouche-à-oreille: je me suis intéressé aux mensonges de Gainsbourg, comme si sa tête de juif façon Pétain avait été le premier de ses mensonges.

 

Je l’ai évoqué au comité publique du 30 janvier : le double, avec les longs doigts de caricature, symbolise à la fois le début de Gainsbourg (la sublimation de sa religion maternelle) et sa fin (le dandy amoral, athée, etc.). Et que de fait, Elmosnino n'est ni l'un, ni l'autre, il n'est pas le Gainsbourg réel du tout – le Gainsbourg réel étant contenu dans le double. Eric Elmosnino est dans l'entre deux. Il est un héros de conte, ni juif ni dandy, il est aussi la projection de Sfar dessinateur (finalement, ce que dit Sfar à la fin, c'est peut-être que le film parlait de lui, façon Flaubert : Gainsbourg c’est moi). Il est une sorte de regard objectif, une caméra plongée dans l'univers de Gainsbourg, alors regardé de l'extérieur - puisque Gréco, Gall, Bardot, Birkin, n'ont pas de doubles et sont plutôt des transpositions façons "fictions à l'ancienne" de ce qu'ont été ces femmes dans la réalité.

 


KeyequipeCBGoHere

6 Fevrier 2010




A suivre.

GAINSBOUR - (VIE HÉROÏQUE) de Joann Sfar. France, 2009. Avec : Eric Elmosnino (Serge Gainsbourg) ; Lucy Gordon (Jane Birkin) ; Laetitia Casta (Brigitte Bardot) ; Doug Jones (La Gueule) ; Anna Mouglalis (Juliette Gréco) ; Mylène Jampanoï (Bambou) ; Sara Forestier (France Gall) ; Kacey Mottet (Serge Gainsbourg enfant) ; Gonzales (un pianiste). Durée : 2h10. Sorti le 20 Janvier 2009.

SERGE ET CAETERA
GAINSBOURG – (VIE HÉROÏQUE) de Joann Sfar
6.0