IN THE AIR (UP IN THE AIR) de Jason Reitman. États-Unis, 2009. Avec George Clooney, Vera Farmiga, Anna Kendrick, Jason Bateman. Durée :1h50. Sorti le 27 janvier 2010.
IN THE AIR (UP IN THE AIR) de Jason Reitman. États-Unis, 2009. Avec George Clooney, Vera Farmiga, Anna Kendrick, Jason Bateman. Durée :1h50. Sorti le 27 janvier 2010.
Le premier film de Jason Reitman ressemblait à une pub, une contre-pub. Tout était dans l’anti-phrase du titre, Thank you for smoking : il s’agissait de faire ironiquement l’éloge d’un cynisme, celui du porte-parole d’un grand fabricant de cigarettes. La mise en scène copiait l’efficacité des spots, leur vitalité, leur sourire narquois… Ce principe est aujourd’hui repris par In the Air : Ryan Bingham est un as dans un domaine peu reluisant, qu’on pourrait appeler le licenciement personnalisé. Sa vie, il la passe dans les avions et les hôtels, traversant plusieurs fois la semaine les Etats-Unis pour venir annoncer lui-même, en Alabama, dans l’Ohio, l’Utah… le regard droit, le timbre ferme et tendre à la fois, que votre poste est désormais vacant, mais que tout va bien se passer. Il faut voir ça comme un nouveau départ, aime-t-il à dire. « This is your wake up call ».
Si l’on y regarde d’un peu près, on s’aperçoit que le portrait est double. D’un côté celui d’un homme préférant les hôtels aux maisons, donnant des conférences sur le bonheur de vivre léger, sans fardeau, à qui la vie va toutefois apprendre que rien ne vaut l’amour, les sentiments, les liens. Fiction classique, fiction obligatoire. Tranquillement menée. D’un autre côté le portrait d’un homme qui accomplit avec classe un sale boulot : virer les gens. Soyons plus précis, c’est important : Bingham ne licencie pas, il est la voix du licenciement, c’est un messager descendu du ciel, un ange de la mort… Cet aspect-là retient davantage l’attention. De même que Thank you for smoking voulait sauver son héros comme mari et père de famille, In the Air sauve Bingham par son élégance, la singularité de sa tâche, puis en l’opposant à une jeune femme qui prône pire encore : le licenciement à distance, via Internet, sans tendre la main ni le mouchoir en papier.
Ce sauvetage peut paraître réconfortant. Erreur : il est ce que le film a de plus sombre. Sinon de plus sombre : ce qu’il a de plus juste. Que nous dit en effet cette « comédie dramatique » ? Que la crise est advenue, le désastre certain, le travail devenu définitivement barbare, mais qu’il reste une manière de mériter le nom d’homme : en sachant dignement diffuser et accueillir la nouvelle. Il n’y a plus de solidarité, plus de communauté, plus rien. Si, celles-là : la solidarité et la communauté qui peuvent encore nous unir dans la conscience et le partage de la catastrophe.
Il pourrait alors y avoir une proximité entre les chômeurs et les voyageurs du néo-libéralisme, ceux qui n’ont plus de travail et ceux qui n’ont pas d’autre foyer que les salles d’attente, les salons lounge, les bars et les chambres d’hôtel, ni d’autre privilège que les cartes de fidélité, les miles accumulés (le film abonde en détails à ce sujet)… L’aéroport, le bureau, la perte du bureau, tout cela trace un même désert à la fois parcellisé et omniprésent, un même espace amorphe se mondialisant à grande vitesse : un double du monde sur le point de remplacer le monde. In The Air est presque un film fantastique : il se déroule dans une dimension spatio-temporelle parallèle où la « non-existence » des chômeurs rime avec celle des VRP volants du néo-libéralisme. Hors-monde gris. Hors-monde anthracite. Hors-monde bleu des costumes, des draps d’hôtel, des serviettes dans l’avion. Affreux mais plaisant : difficile de résister au charme d’un décor qui convient si bien au cinéma, et depuis longtemps.
Serait-ce donc un film à la Blanchot, à l’Agamben, un film sur la communauté des sans-communauté ? C’est pousser un peu loin – je vous rassure, le ciment communautaire demeure la famille –, mais songez à ceci. D’une part Reitman a tenu à ce que certains chômeurs authentiques se mêlent aux acteurs licenciés par Bingham : communauté du documentaire et de la fiction, autre monde parallèle… D’autre part le personnage à retenir est, davantage que Bingham interprété par George Clooney, la jeune partisane de l’Internet fraîchement diplômée, Natalie Keener, jouée par Anna Kendrick.
La même jeune fille qui sème la terreur en préconisant un avenir encore plus glacial se révèle en effet une midinette à l’ancienne, une fois larguée par son copain via SMS. L’incident déclenche l’unique réplique écrite par Ivan Reitman, celle qui recueille le plus de rires, selon son fils Jason : « It's like firing people over the Internet ». Puis la meilleure scène, une discussion sur les attentes amoureuses des trois protagonistes principaux : Natalie, Bingham et Alex, sa maîtresse de l’air. Belle idée, ce mélange de froideur technocrate et de sensibilité chez Natalie. Très belle idée, d’avoir composé ce mélange autour de ces nouvelles technologies qui modifient autant le business que les affaires de cœur. On y revient : où passe désormais la limite de l’humain ? N’est-ce pas l’inhumain (licencier, être largué) qui le révèle et donc le sauve ?
In The Air est donc un film riche. A condition de faire l’effort de voir à travers. Sa façon est lustrée, alternance de spots réussis (Bingham fait sa valise, Bingham prend l’avion…) et de scènes « humaines », mi-chemin entre le chic « indépendance » et le « mainstream ». Son timing est juste, les Américains prétendent même qu’avec lui s’ouvre un nouveau type de film : le cinéma-de-la-crise. Jason Reitman et son scénariste bodybuildé Sheldon Turner accumulent les prix pour leur adaptation du roman de Walter Kirn, l’épouse du premier a même joint sa touche pour l’écriture des répliques féminines… Tout roule. Prochaine étape : les Oscars.
Mais ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est moins ce que le film documente que ce qu’il entrevoit : une humanité d’après la crise. Vous l’avez compris, ce cinéma-là est comme tant d’autres aujourd’hui : post-apocalyptique. Comme 2012, Le Livre d’Eli…, il part à la recherche d’un prophète pour l’achèvement puis le renouvellement des temps. La Nouvelle est là, mais qui saura l’annoncer ? Et si c’est une mauvaise Nouvelle, qui saura la rendre bonne ? Qui, d’une fin du monde, saura faire un nouveau matin ?
Souvenez-nous de la phrase de Bingham : This is your wake up call. Elle pourrait dire vrai. Dire l’imminence d’un monde d’après le travail ? Reitman ne va pas jusque là, ni les hommes politiques, hélas… Dire en tout cas la vérité d’In the Air et celle de tout un pan du cinéma actuel déclarant, comme 2012 : The end is only the beginning. Ces phrases ont une forte odeur publicitaire, je vous le concède. Slogans, catch-lines, gimmicks. Mais l’on sent également qu’elles voudraient signifier plus et moins, qu’elles voudraient déserter le domaine du marketing, ou du contre-marketing, pour en pénétrer un autre : le domaine de la parole, tout simplement, avec ou sans majuscule.
Frédéric Moreau
le 14 février 2010
Complément 1. Sur l’affiche américaine, on lit : A man ready to make a connection. Cet autre slogan est un jeu de mots sur connection flight et make a connection : rencontrer quelqu’un… Connection, c’est aussi un mot, sinon le mot de l’Internet. S’agirait-il alors d’opposer deux visions de l’Internet, de notre Internet-monde, l’une froide (Natalie) et l’autre chaude (Bingham) ? C’est possible. De plus en plus films sont des portraits de la Toile : dissimulés, allégoriques, inconscients…
Complément 2. J’ai lu ici et là que le rôle de Bingham est le meilleur de George Clooney, que l’acteur n’a jamais été aussi bon. Je ne suis pas d’accord. C’est simple : Clooney n’est pas un acteur. Une barbe, une belle gueule : oui. Un acteur : non. Incapable de la moindre faille, de la moindre défaillance. Allez voir Fantastic Mr. Fox, où il prête sa voix au renard. Allez entendre le superbe film de Wes Anderson, vous comprendrez tout. Notamment pourquoi le meilleur film de Clooney est Good Night, and Good Luck : ce beau gosse est une sublime voix de velours, rien de plus. Il a un physique de radio. Ne pleurez pas les filles.
Complément 3. Pour faire suite à l’échange autour de Gainsbourg, il faudrait travailler sur l'effet bédé dans le cinéma. Effet bébé, effet dessin animé, effet « doublé ». On pourrait dire d'Elmosnino chez Sfar ce que je dis de Clooney chez Reitman : tout est dans la voix, tout est dans le trait. Aucune profondeur. Une imitation, rien d’autre. Mais imiter, dessiner, est-ce incarner ? Où l’on retrouverait la religion, l’apocalypse, le prophète… A suivre.