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2 Septembre 2009

(d’après le journal de Venise)


John Hillcoat est un spécialiste du clip et du film rock. Sa filmographie compte peu de fiction. La dernière en date était The Proposition en 2005, d'après un scénario et avec une partition de Nick Cave et Warren Ellis, souvent ses complices. Ils signent ici à nouveau la musique. Sobre pourtant. Hillcoat fait profil bas en se pliant à l'écriture sèche du roman de Cormac McCarthy. Un piano au lyrisme discret et des bruitages d'ambiance pour un récit post-apocalyptique, les déambulations d'un père et son fils dans un monde ravagé dont ils sont parmi les derniers survivants. Il y a quelque chose du Manhattan carcéral de New York 1997 de Carpenter : toute personne croisée est un danger, les bandes font la loi. Mais les murs qui encerclent l'espace chez Carpenter tombent ici au profit d’une prison globale. En arrivant sur la côte, l'océan fait un nouveau mur le long duquel les survivants errent et meurent. L'humanité entière, privée de toute ressource animale ou végétale, est une espèce agonisante. La marge est devenue une norme de fin du monde : vaste terrain vague de SDF où tous les protagonistes sont affublés de bonnets et de chaussures pointure 67 et tirent des chariots. Un peu comme dans Les Enfants de l'Homme d'Alfonso Cuaron où dans un monde devenu stérile, une femme va malgré tout enfanter, les deux héros portent l'espoir du genre humain. Pas son avenir, le combat semble déjà perdu. Mais plutôt son honneur, un acte de pur prestige avant de disparaître pour de bon. Ne pas se livrer au cannibalisme, partager la nourriture qu'on trouve, assurer sa survie sans devenir soi-même agent de destruction. Une sorte de rachat symbolique pour l'humanité avec ce refrain messianique : le père considère son fils comme «un dieu». "Le dernier dieu" précise un vagabond qu'ils croisent. Dans un monde nu, innocence et épreuve de la souffrance guident un regain de spiritualité. Dieu ne s'éteindra pas avant le dernier des hommes.

La tête ainsi courbée, le film n'est évidemment pas à son meilleur. Son travail sur la chair du corps-martyr a plus d'intérêt. C’est l’affaire d’une séquence éprouvante, les images d’un sous-sol d'hommes enfermés sans nourriture, de corps décimés, de chair, de déjections et de sang. L’image est fugace mais elle centralise toute la peur que diffuse le film, la représentation de la mort qui suinte du corps vivant ou qui se dessine dans sa maigreur. Cela fait de The Road un survival a part, où l'on doit survivre à son être autant qu'à son environnement. Certains y auront reconnu un trajet proche de celui du Bobby Sands de Hunger et de ses plans d'oiseaux, qui réunissaient l'abstrait, le spirituel, et l'hyper-concret, le corps-matière. De l'exhibition de la matière au symbole sacrificiel, il y avait un trait-d'union politique. Dans The Road, béance dans le propos.

Le millénarisme est encore en très bonne santé. A dix ans du onze septembre et contre toute attente, le millénarisme continue de nourrir des récits. (...) On peut d’ores et déjà tenter de formuler une impression : que si l’Apocalypse ne passe pas de mode, elle change de nature en passant du pur messianisme (ce qui est à venir) au projet utopique (ce qu’on voudrait voir venir). C'était très frappant dans Les Derniers jours du monde, où la catastrophe déclenche enfin la réalisation en ville de l’utopie érotique et montagnarde des frères Larrieu. Loin des Pyrénées, des toréadors et des vagabondages d’Amalric, ici à la Mostra, The Road avance sur un tout autre créneau - gris, sombre, puritain - à la recherche d’une nouvelle théologie. Les deux films n'ont qu'un seul élément en commun. Ni l’un ni l’autre ne nous expliquent d’où vient, ce qui provoque, ce qui déclenche la catastrophe. Cela reste abstrait, comme il se doit lorsqu’il est question d’un désir pur, recommencer à zéro.




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9 Décembre 2009


Depuis Venise, La Route s'est ajouté à une liste bien fournie de films sur l'extinction de l'humanité. Un relent de l'apocalypse années 1970 dans le new age du nouveau millénaire. Il y eut des comédies (Zombieland) et des films catastrophes (2012). Il y eut des extinctions plus locales mais tout aussi édifiantes. Plusieurs séries ont annoncé la fin du monde à la télé. Celle de John Hillcoat ressemble davantage à une version sobre d'un Inarritu Gonzalez, à une fable sèche réduisant l'immensité d'une planète sans frontières au récit d'une famille modèle confrontée au pire. Cela dit, The Road ne formule pas plus de théories sur la cause de la désertification que d'hypothèses sur l'avenir de l'humanité. Il se contente de dire : la catastrophe a eu lieu, indubitablement, et elle réduit sensiblement l'éventail des choix. Enfin la question se pose de savoir s'il ne vaut pas mieux en finir tout de suite que de survivre encore alors que tout prouve qu'il n'y a pas d'autre refuge, pas de dernier coin à conquérir. Tout est gris, tout est mort, aucun espoir – sinon l'euthanasie.

La terre ne produit plus rien. Tout le monde se meurt, les oiseaux ont disparu, restent quelques insectes à griller. Le cannibalisme est la plus grande peur parce qu'elle entérine l'infertilité du monde et ne donne d'autre solution que l'extinction de l'espèce par elle-même. À ceux qui refusent de s'y livrer, qui continuent de croire à une morale et à une dignité, il reste la solution de chercher des ressources cachées. Les abris anti atomiques où les vieilles paranoïas ont entreposé des vivres finissent par servir à quelque chose.

Rarement autant de récits ont expliqué, en si peu de temps, que faire si vous étiez seul sur terre. C'est le premier niveau, pragmatique, de ces récits. Il y a plus. Non seulement les frontières sont tombées – les attaques, invasions, désastres surviennent en même partout à tous les points du globe. Mais c'est aussi le vingtième siècle qui, d'un coup, s'abat sur le début du XXIe. Les signes de l'Histoire viennent se fracasser sur le présent, 2012 en a tiré quelques belles scènes, comme un porte-avions (Pearl Harbor ?) nommé Kennedy emportait dans une grande vague la Maison Blanche. Renverser toute l'Histoire d'un coup de dés. Et parallèlement, faire des derniers survivants les survivants du XXe siècle, de la Shoah, des désastres écologiques et économiques. Restent-ils quelques lueurs ? Une résistance ?



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10 décembre 2009


Une note en marge. George Didi-Huberman vient de tirer un livre de la figure des lucioles chez Pasolini (La Survivance des lucioles, Minuit). Figure poétique héritée d'une tradition qui remonte à Dante, et par cela même politique. Dante place au fin fond de son enfer une lueur qui est exactement l'opposée de la luce divina, de la grâce resplendissante. À sa source, un peuple de damnés luit douloureusement dans l'ombre d'une lumière pâle ; ce sont des fantômes traînant leurs fautes dans un châtiment infini. Six-cent cinquante ans plus tard, Pasolini retrouve dans cette métaphore dantesque un peuple de pêcheurs errant dans les nuits du fascisme. Il en fait l'objet de son amour en prose et en poésie. Il l'écrit dans ses souvenirs de jeune étudiant à Casarsa, commune paysanne dans le Nord Est. Didi-Huberman reprend et commente une lettre où Pasolini raconte une nuit où, partant à la campagne en compagnie de quelques amis, il fut frappé par la violence de la lumière mécanique de la milice fasciste qui cherche, en vain, à les traquer, et comment en s'échappant ils se sont livrés à une extase jubilatoire. C'est la généalogie des lucioles, un peuple de sous-prolétaires chez qui Pasolini voit ce que les marxistes appellent la classe révolutionnaire : un sujet capable de résistance et de subversion. En l'occurrence, résistance à la culture moderne et subversion des rapports bourgeois d'existence. Sa déception sera grande lorsqu'il remarquera, peu avant sa mort en 1975, que ce peuple fragile mais tenace s'est laissé éblouir par la société de la consommation, par les lumières de la ville. Il publie alors un texte parmi ses plus célèbres : la "Disparition des lucioles". Texte apocalyptique où la métaphore des lucioles tient tout ensemble, la politique, la sociologie et l'écologie, et annonce un déluge sans arche.

George Didi-Huberman ne renverse pas la thèse Pasolinienne. Ou bien, il le fait avec respect et délicatesse. Expliquant d'abord les raisons du poète, une politique qui sous-tend la thèse de la disparition et une autre psychologique qui en détermine la sombre radicalité. C'est cette radicalité millénariste que Didi-Huberman conteste à Pasolini. Très simplement, en remarquant que les lucioles, en dépit de tout, existent encore. On peut les voir, en photo ou pour de vrai. Alors la question devient plutôt : pourquoi n'en voyons nous plus ? Qu'est-ce qui nous aveugle ? C'est interroger la construction du pessimisme. Son rôle et sa fortune. Et comprendre l'écart entre la perte de l'expérience dans la société capitaliste et la déclaration pure et simple de son impossibilité.

The Road baigne dans un pessimisme messianique qui commence à devenir franchement insupportable. Pire, il en adoucit la violence par le biais d'un mysticisme dont on faisait état à Venise. Il montre aussi par là la limite du genre. Qui avance et évolue du point de vue graphique. Ici il est difficile de rester insensible aux paysages dessinés au charbon et à la braise. Mais le film peine à explorer des nouvelles orientations de contenu. Il trouve une part d'originalité en mélangeant des motifs narratif du cinéma des années 70 et la vague apocalyptique post 11-septembre. Mais même hybridé de la sorte, le genre bute encore et encore sur son fond biblique. Toutes les routes mènent au Livre, et celle-ci ne fait pas exception.



KeyequipeERGoHere, KeyequipeATGoHere, Olivier Waqué

LA ROUTE de John Hillcoat. États-Unis, 2007. Avec Viggo Mortensen, Charlize Theron, Kodi Smit-McPhee, Guy Pearce, Michael K. Williams. Durée : 1h59. Sorti le 2 décembre 2009.

DESTINATION LIVRE
LA ROUTE, de John Hillcoat
6.2