résenté au festival du film Noir de Courmayeur, le quatrième long-métrage de Jérôme Bonnell aurait pu se passer au sortir de la seconde guerre, avoir été filmé en noir et blanc, sans caméra moderne, sans incrustation et fond vert pour les scènes à l’intérieur des véhicules. Le scénario, histoire de meurtrier culpabilisant et de femme fatale, ici frère et sœur, restitue le cynisme cher au genre, la justice restant finalement aveugle dans l’obscurité nocturne percée ça et là de phares et de furtifs réverbères. Le vocabulaire, par instants, évoque aussi l’âge Noir : dans une plaisanterie, la musique de Strauss devient une musique « de nazi », tandis que le frère se fait traiter de « collabo ».


Ces mots sont prononcés par Florence Loiret Caille. C'est elle, dans le rôle d'Argine, qui restitue le film en 2010. Pas que son jeu soit particulièrement représentatif de notre époque. C’est juste qu’en 1945, elle n’était pas née. Il y a des films dont la sève tient tout entière à un seul personnage, qu'on ne cesse d'attendre de revoir : Argine est de ceux-là. Le premier plan la montre endormie, son blason en trèfle tatoué sur un doigt. Le second révèle le ciel, puis les champs. Tout le film est ainsi : son royaume et son rêve. La dame de trèfle est d’abord une reine, même quand l’un des mécréants qui l’environnent ne la qualifie que de princesse. Ainsi, Malik Zidi est il bon en MacBeth obsédé par le sang coupable, et Jean-Pierre Darroussin correct en vilain surgissant toujours du hors-champ pour faire plus menaçant. Cependant, aucun d’entre eux n’est unique comme Florence Loiret Caille l’est ici.


L'action se passe dans la banlieue de Chartres ; mais pourrait se dérouler n’importe où. Argine règne sur ce n’importe où, les hommes qu’elle y fréquente sont ses sujets, elle en dispose comme d’un harem. Ils la courtisent, lui soumettent leurs effigies – dont elle va pouvoir commencer à faire collection. A cette cour s’ajoute la scène de bal, incontournable, lorsque la dame donne à son frère une leçon de valse. La caméra, comme le spectateur, cherche sa reine, et le montage aussi, qui court et coupe jusqu’à son prochain éclat de rire, aux éclats de sa voix – disons, entre Marie-Anne Chazel et Susan Sarandon. Lorsqu’elle se trouve dans la même pièce que la caméra, celle-ci peine à ne pas l’inclure dans le champ, au gré d’un panoramique, ne serait-ce que quelques secondes. Elle règne sur le film, elle y est comme chez elle, comme si personne ne la regardait : à poil au bout de dix minutes, filmée sous la douche sans la moindre ostentation, débarrassée de toute envie de séduction – avec ses petits « nénés », son cul qui pète et sa mauvaise haleine – mais séduisant quand-même.


Car elle ne cherche pas à plaire. Vouloir plaire, ce serait viser un succès à venir, se projeter, ce qu’Argine ne fait jamais. C’est ce qui explique aussi son avortement, barrage au futur : ses sanglots en plan fixe, d’où lui viennent-ils ? De la violence de l’opération, sans doute. De la frayeur à l’idée d’avoir failli être mère, aussi. Ce qui en fait la reine, du film comme des mécréants, c’est ce désintérêt du temps, ce pur rapport au présent. Que l’on puisse mourir de désir pour elle lui importe peu : n’existe que l’ennui suscité par ladite déclaration. Comme chez bien des actrices avant Loiret-Caille, la femme libérée du temps apparaît à la fois comme femme-enfant, putain, maman, bref elle n’a pas d’âge, elle divertit du temps, elle divertit de la mort. Orpheline, elle est détachée du passé,

 

LA DAME DE TRÈFLE de Jérôme Bonnell. France, 2008. Avec : Malik Zidi (Aurélien) ; Florence Loiret Caille (Argine) ; Jean-Pierre Darroussin (Simon) ; Marc Barbé (Loïc) ; Nathalie Boutefeu (Judith Novitch) ; Marc Citti (Marc Citti). Durée : 1h40. Sorti le 13 janvier 2010.

et elle l’est aussi de l’avenir, qu’elle trouve chiant - ce qu’elle indique à un eunuque de passage au bistrot, dont elle ne disposera finalement pas. La catastrophe de son frère, Oreste à la petite semaine, lui échappe longtemps, glisse sur son inconscience enfantine pour se dissoudre dans son rire : elle chante, elle danse, la caméra s’attarde sur elle et son non-jeu d’actrice, puisqu’elle ne cherche pas à plaire. Mais vient le drame, classique : la folie du frère envahit soudain le royaume clos d’Argine. Magnifique plan où Loiret-Caille, debout devant une bibliothèque, lève les bras derrière son crâne, envisage d’hurler, puis hurle, tandis que s’effondre son château de cartes. Ce cadavre dans le salon, c’est l’avenir qui attaque, la conscience d’une inéluctable enquête – des conséquences de l’acte fatidique. Or dans son royaume, il n’est point de conséquences.


Le film est déjà quasiment fini. L’existence sans valeur de la dame de trèfle (comme trifle en anglais, bagatelle ? Sans rien y connaître au tarot, on fait avec ce qu’on a…), toujours consumée dans l’instant, se retrouve encerclée : par le cadavre passé, la police à venir. Le règne de la Dame est réinscrit dans le temps ; ce qui remet en lumière ses erreurs, sa puérilité, ses jeux – dès lors elle arrête sa fuite, étouffe son rire. Alors, afin de retrouver l'univers sans limites du début, afin de fuir les règles et les lois qui approchent, elle en transgresse une nouvelle. Elle emporte son frère, tout benêt qu’il est avec son couteau Ikea plein de sang dans la main, jusque dans la chambre ; elle l’embrasse. Sur la bouche, dans le cou, avec une frénésie de fugitive, la même que celle qui lui fera creuser, peu après, une tombe dans son jardin. Bonnell atteint ici un sommet, il débarrasse son film de la multiplicité du jeu mondain qui cachait trop souvent l’image de sa souveraine, et la cadre pleine face, plein jour, comme lavée de son mensonge, mais prête à retourner dans son royaume où désormais passent les nuages et le temps. Le carton final ne ramène pas aux contes de fée, même s’il y prétend : « Ils tentèrent de vivre, pour la première fois ».


C’était donc ça : la panique, l’enterrement sauvage, l’inceste, auront été la libération, par le drame et la grandeur, de deux zombies, le premier condamné à colporter son cuivre et sa camionnette rouge sur les routes de campagne comme Sisyphe son rocher, la seconde à enchaîner les piliers de comptoirs à mauvaise haleine, devenue elle-même un tonneau des Danaïdes que l’on ne remplirait pas d’eau. On a cru, tout le film durant, à un univers qu’aucune grandeur possible ne viendrait jamais relativiser, à un drame à l’échelle de la pauvreté. Ce n’était pas cela. La Dame endormie et les nuages guettaient, oubliés lorsque la caméra était descendue vers le sol. Nous n’étions pas dans une indigence sans échelle, dont on ne sentirait pas la douleur, mais bien dans un monde étriqué, une prison, dont un extérieur existe, où l’on pouvait vouloir se rendre. Finalement la princesse réveillée devient Dame, les yeux ouverts sur son nouveau royaume relativisé par les nuages approchants. En guise de fin, elle ne vivra pas heureuse, et devra se contenter d’avoir rejoint un monde où la tentative de vivre est devenue possible.



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2 février 2010

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