
Ces mots sont prononcés par Florence Loiret Caille. C'est elle, dans le rôle d'Argine, qui restitue le film en 2010. Pas que son jeu soit particulièrement représentatif de notre époque. C’est juste qu’en 1945, elle n’était pas née. Il y a des films dont la sève tient tout entière à un seul personnage, qu'on ne cesse d'attendre de revoir : Argine est de ceux-là. Le premier plan la montre endormie, son blason en trèfle tatoué sur un doigt. Le second révèle le ciel, puis les champs. Tout le film est ainsi : son royaume et son rêve. La dame de trèfle est d’abord une reine, même quand l’un des mécréants qui l’environnent ne la qualifie que de princesse. Ainsi, Malik Zidi est il bon en MacBeth obsédé par le sang coupable, et Jean-Pierre Darroussin correct en vilain surgissant toujours du hors-champ pour faire plus menaçant. Cependant, aucun d’entre eux n’est unique comme Florence Loiret Caille l’est ici.
L'action se passe dans la banlieue de Chartres ; mais pourrait se dérouler n’importe où. Argine règne sur ce n’importe où, les hommes qu’elle y fréquente sont ses sujets, elle en dispose comme d’un harem. Ils la courtisent, lui soumettent leurs effigies – dont elle va pouvoir commencer à faire collection. A cette cour s’ajoute la scène de bal, incontournable, lorsque la dame donne à son frère une leçon de valse. La caméra, comme le spectateur, cherche sa reine, et le montage aussi, qui court et coupe jusqu’à son prochain éclat de rire, aux éclats de sa voix – disons, entre Marie-Anne Chazel et Susan Sarandon. Lorsqu’elle se trouve dans la même pièce que la caméra, celle-ci peine à ne pas l’inclure dans le champ, au gré d’un panoramique, ne serait-ce que quelques secondes. Elle règne sur le film, elle y est comme chez elle, comme si personne ne la regardait : à poil au bout de dix minutes, filmée sous la douche sans la moindre ostentation, débarrassée de toute envie de séduction – avec ses petits « nénés », son cul qui pète et sa mauvaise haleine – mais séduisant quand-même.
Car elle ne cherche pas à plaire. Vouloir plaire, ce serait viser un succès à venir, se projeter, ce qu’Argine ne fait jamais. C’est ce qui explique aussi son avortement, barrage au futur : ses sanglots en plan fixe, d’où lui viennent-ils ? De la violence de l’opération, sans doute. De la frayeur à l’idée d’avoir failli être mère, aussi. Ce qui en fait la reine, du film comme des mécréants, c’est ce désintérêt du temps, ce pur rapport au présent. Que l’on puisse mourir de désir pour elle lui importe peu : n’existe que l’ennui suscité par ladite déclaration. Comme chez bien des actrices avant Loiret-Caille, la femme libérée du temps apparaît à la fois comme femme-enfant, putain, maman, bref elle n’a pas d’âge, elle divertit du temps, elle divertit de la mort. Orpheline, elle est détachée du passé,
