Chers Pierre et Félix,

Nous avons lu avec beaucoup d’intérêt votre correspondance sur The Fantastic Mr. Fox [Politique de la (contre)bande]. Beaucoup de choses ont été dites, et sans doute reste t-il encore de nouvelles questions à soulever, des galeries à creuser, des idées à voler comme un renard chaparde des poules. Le film, écrivez-vous, raconte le passage de l’individuel au collectif, et témoigne d’une évolution du groupe (en forme d’équipe ou de famille) que Wes Anderson réinvente de film en film. Cela implique, aussi, une évolution de l’individu curieux qu’est Mr. Fox. Nous disons Mr. Fox, et non « Fantastic », car il faudra attendre la soixante-treizième minute du film pour que le héros se voit définitivement attribué son épithète homérique. « Fantastic », le terme est à prendre en français dans son acception la plus ordinaire, débarrassé de toute considération générique. Ce qu’il y a de « fantastique » chez Mr. Fox, c’est sa singulière capacité à étonner, agréablement comme désagréablement, ses compagnons, à les prendre de cours. Le Maître Renard, comme le Darjeeling Limited, ce train qui donnait son nom au précédent film d’Anderson, laisse d’emblée derrière lui ceux qui ne peuvent courir à son rythme. Ce temps d’avance que le film impose aussi au spectateur séduit et fatigue en même temps, impressionne autant qu’il désempare. D’où la nécessité de prolonger les rares moments de pause, et, à rebours de la course du renard, de prendre le temps de s’étonner, de regarder comment, en 1h13 et au gré de nombreuses péripéties, Mr. Fox devient vraiment fantastique.

FANTASTIC MR. FOX

Wes Anderson.

États Unis, 2007.

Voix de : George Clooney (Mr Fox); Meryl Streep (Mrs Fox); Jason Schwartzman (Ash); Bill Murray (Badger); Willem Dafoe (Rat); Adrien Brody (Rickity); Jarvis Cocker (Petey); Michael Gambon (Franklin Bean); Wes Anderson (Belette); Owen Wilson (Coach Skip).

Durée : 1h28.

Sorti le 17 février 2010.

#2 DE LA VIE DES MARIONNETTES

FANTASTIC MR. FOX de Wes Anderson
8.0

1. King of the wild frontier





Premiers plans du film : tandis que Mr. Fox exécute quelques étirements, un chant folklorique relate les exploits légendaires de Davy Crockett, «le roi de la frontière sauvage». D'emblée, le destin du trappeur annonce celui du renard. «Au sommet d'une montagne», le héros est un homme (ou un renard) libre et encore sauvage, qui s’est illustré dans sa jeunesse par des exploits guerriers que le temps de la paix interdit désormais. Vous le disiez, cette ouverture pourrait être celle d'un western. Il suffit d'un arbre et d'une silhouette découpés sur un fond de ciel orange pour évoquer les mythes de l'Ouest américain. Il y a d’ailleurs dans The Outsiders (1983) de Francis Ford Coppola une scène étrangement semblable, lorsque Ponyboy et Johnny se réveillent au petit matin et admirent le lever du soleil du haut d'une colline. Frappé par la splendeur du paysage, le narrateur se souvient d'un poème de Robert Frost qu'il apprit dans son enfance,: « Nature's first green is gold/ Her hardest hue to hold/ Her early leaf's a flower/ But only so an hour/ Then leaf subsides to leaf/ So Eden sank to grief/ So dawn goes down to day/ Nothing gold can stay ». Frost chante ici les beautés éphémères d'un âge d'or désormais révolu : fin d’un temps où tout était permis, fin de l’héroïsme adolescent pour les jeunes garçons de cet « epic for children » selon l’expression de Coppola. Une « épopée pour enfants », voilà une définition qui pourrait convenir à The Fantastic Mr. Fox. Avant la scène d'ouverture apparaît à l'écran la couverture de l'ouvrage de Roald Dahl, un livre pour enfants que Wes Anderson transforme en film de guerre : dans le paysage automnal se cache le souvenir des batailles, dans la comptine folklorique s’entend, déjà, la force et la violence de cette curieuse peluche qui fait des flexions.

 

2. What a beautiful creature !





Maître renard sur son arbre perché demande à son ami opossum : « Qui suis-je, Kylie? Pourquoi suis-je un renard? Pourquoi pas un cheval, un scarabée ou un aigle? ». Cette interrogation « existentialiste », selon le terme choisi par Mr. Fox, pourrait également porter sur la nature même du film de Wes Anderson : pourquoi un film d’animation ? Pourquoi pas un film avec des acteurs réels, en chair et en os, au lieu de toute cette fourrure synthétique que le cinéaste prend soin de froisser entre chaque prise de vue pour en restituer la matière ondulante ? La réponse est difficile, mais rappelons simplement que chacun des précédents films d’Anderson se terminait par un ralenti qui décomposait le mouvement des personnages, comme une nouvelle technique chronophotographique. Des derniers plans de Rushmore, La Famille Tenenbaum et La Vie aquatique, à l’animation en stop motion du Fantastic Mr. Fox, il n’y a qu’un pas que le cinéaste franchit. Ce qui étonne, c’est moins le choix de l’animation que celui d’une technique particulière, artisanale et désuète, ce « stop motion » ou « animation en volume ». Le procédé est aussi simple que le travail est long : il s’agit de filmer les scènes image par image, en déplaçant ou modifiant entre chacune d’elles les marionnettes, accessoires, ou dessins qui forment le plan. Travail manuel où le temps est un meilleur allié que la technologie numérique et qui donne, évidemment, d’autres résultats. Impossible en suivant cette méthode de filmer les chutes d’eau d’un égout comme celles du Niagara, ou de faire s’envoler des maisons en 3D, mais cela importe peu. Car le parti-pris de Wes Anderson est exactement contraire à celui des studios Pixar : ce qui humanise ses personnages n’est pas l’absolue fluidité de leurs mouvements mais, à l’inverse, le caractère résolument saccadé de leurs gestes. The Fantastic Mr. Fox fait l’effet d’un film en 16 images par seconde ; l’œil a besoin, comme devant ces bandes archaïques, d’un temps d’accommodation pour s’habituer à cette simplification du mouvement qui confère à chaque geste une allure de maladresse et, surtout, de brusquerie. Les créatures animées impressionnent ici moins par leur souplesse que par leur sursauts, moins par leur naturel que par leur démarche au contraire anormalement précipitée. Wes Anderson ne prend jamais le temps de s’arrêter pour regarder la fourrure des animaux flotter au vent, ou admirer les grimaces plus vraies que nature de ses marionnettes. S’il s’attarde sur un geste, une expression, c’est au contraire pour en souligner l’allure étrangement mécanique. Ainsi du running gag des yeux sans regard de Kylie ou, plus curieux, de ces festins où les renards dévorent le moindre biscuit comme une proie vivante, et qui ressemblent à des accès de violence. Mr. Fox le fait remarquer plusieurs fois, sa petite troupe est toute entière composée d’animaux sauvages ; mais les manifestations de cette nature sauvage dont ils peinent à se souvenir sont filmées comme des manies ou des défauts. Bref, les animaux paraissent d’autant plus humains qu’ils dévoilent leur ressort, et se révèlent parfois capables de s’en étonner. A de rares moments, même, les marionnettes se surprennent à leur tour à admirer les machines et les marionnettes qui les entourent, tel le train miniature qu’Ash montre à son cousin, ou le loup resplendissant qui salue au loin les héros.

 

3. Eloge de la 2D





Il y a quelque chose de curieux à voir défiler les bandes annonces de Dragons, Shrek 4 et Toy Story 3 pendant la séance du film de Wes Anderson. Non pas que le public de The Fantastic Mr. Fox soit si différent de celui des productions Disney, plus adulte ou plus élitiste – au fond, il y a moins de choses qu’un enfant ne pourra comprendre dans The Fantastic… que dans Shrek, pas de clin d’œil et presque aucun second degré. Le malentendu est ailleurs, dans cette voix grave en VO qui rajoute, par-dessus le « Coming Soon », et en détachant bien les syllabes : « iiin-threee-deee ». A l’heure où les studios d’animations hollywoodiens convertissent leurs franchises et leurs nouveaux-nés à la 3D, The Fantastic Mr. Fox fait figure d’antiquité. Car Wes Anderson ne se plait pas seulement à faire bouger ses personnages comme des pantins plus ou moins bien coordonnés (ce que Maître Renard souligne lui-même), il aime à les faire courir et creuser en ligne droite, comme dans un jeu de plate-forme en deux dimensions. A cela deux raisons. D’abord, le goût immodéré du cinéaste pour le travelling latéral, qui n’a cessé, depuis Bottle Rocket, de gagner du terrain dans son cinéma. Travelling en forme de course qui supprime ostensiblement la profondeur de champ pour rabattre le plan sur deux dimensions et qui constitue, avec le ralenti qui l’accompagne, la figure majeure du cinéma de Wes Anderson. Rares sont, dans son système, les travellings avant en forme de grand huit qui font le sel des nouvelles attractions 3D. The Fantastic Mr. Fox n’est pas un film spectaculaire mais un film d’action, ce qui n’est pas du tout pareil. Seconde raison : la manie qu’ont toujours les héros de Wes Anderson, pour l’expédition la plus simple et souvent la plus improvisée, de faire des plans. Or dessiner un plan consiste, précisément, à représenter un espace (et parfois une idée) en deux dimensions. Le film abonde en dessins plus ou moins lisibles, depuis  la carte d’état-major de la ferme Boggis jusqu’à l’immense fresque dans laquelle Felicity Fox peint la vallée entière, en passant par le croquis, illisible, du terrain de whack-bat. Cette obsession de la schématisation qu’Anderson transmet à ses personnages s’exprime aussi, évidemment, dans ces vues de coupe de l’arbre en réparation, et des terriers où l’on découvre les étranges labyrinthes que dessinent en creusant les animaux. Tout se passe comme si l’invention d’un espace à deux dimensions libérait enfin la course des héros andersoniens, laissant libre cours au singulier pouvoir d’accélération de Mr. Fox.

 

4. Un film-renard





Fantastic Mr. Fox s’impose à bien des égards comme un véritable « film-renard ». La confession de Fox à son épouse devant la cascade nous mène sur la voie d’une définition : « Les renards ont toujours aimé courir le danger, chasser des proies et se montrer plus futés que leurs prédateurs. Et c'est à ça que je suis bon ». The Fantastic Mr. Fox est à l’image de son héros, rusé, sans cesse en train d’élaborer des stratagèmes : le plan d’action du maître renard (masterplan), lui-même divisé en trois phases – le poulailler de Boggis, le fumoir réfrigéré de Bunce et le cellier à cidre de Bean – cache toujours un plan de secours (plan B) si le premier venait à échouer. Le découpage des séquences en chapitre déjà à l’œuvre dans les œuvres précédentes du cinéaste est donc pleinement justifié par l’économie narrative du film, chaque chapitre correspondant ici à une nouvelle étape dans le complot du renard. Et chaque plan de Mr. Fox est aussi un plan de cinéma, un espace dont le héros tire profit pour mener à bien ses exploits. En témoigne la scène où le couple de chapardeurs infiltre le fumoir de Bunce, lorsqu’à l’intérieur d’une même image Mr. Fox passe d’un écran à un autre, l’action se divisant alors en autant de cadres que de phases différentes.

Film guidé par l’esprit du renard, donc, mais aussi par la vitesse de sa course. Le spectateur ne manquera pas en effet de remarquer l'extraordinaire rapidité du film. A cela une raison simple : le temps du récit est converti en année-renard. Si une année-humaine équivaut à six années-renards, alors nous pouvons en déduire que The Fantastic Mr. Fox est six fois plus rapide qu’un film-humain ordinaire. Et cette  rapidité se traduit moins par une dispersion que par une efficacité accrue. Les figures qui encombraient les films précédents (miniaturisations, travellings trop voyants) sont désormais intégrées à l’action, les scènes obligées qui ralentissaient le récit sont maintenant l’occasion de formidables accélérations. A cette suite ininterrompue d’embolies qu’était encore The Darjeeling Limited Anderson substitue une forme à deux vitesses : l’une maximale et l’autre minimale, l’une en 2D et l’autre en 3, l’une pour l’action et l’autre pour le dialogue. Art de l’alternance des tempos et des formes qui est aussi, sans doute, le génie de Mr. Fox. Car si The Fantastic Mr. Fox est le premier film d’animation d’Anderson, c’est aussi le premier film où la parole passe après l’action, se trouve sans cesse interrompue par les incidents et les embûches du récit. Le film est ainsi l’histoire d’un dialogue familial toujours avorté, d’un toast impossible que le renard ne parviendra à prononcer que dans la séquence finale.

 

5. And even these apples look fake... but at least they’ve got stars on them





« Tu es incroyablement belle ce soir. Tu es pratiquement… lumineuse » lance Mr. Fox à son épouse en guise de compliment, avant que le couple ne prenne d’assaut l’enclos des pigeons ramiers de la ferme Berk. S’en suit un plan curieux où la marionnette de la renarde est remplacée par une autre figurine, cette fois éclairée de l’intérieur à la manière d’une veilleuse photophore. Lorsqu’à la fin du film la famille investit le supermarché des trois brigands, Felicity annonce à son mari sa nouvelle grossesse et celui-ci réplique : « Je crois que nous sommes tous les deux lumineux ». A l’image, deux créatures resplendissantes se font face, semblables à des abat-jours pour enfants. Le trucage est enfantin, et il étonne le renard lui-même. La première fois, il se demande si ce n’est pas la lumière du soir ; la seconde, il sait que ce ne peut pas être l’éclairage. Et puis il en connaît la raison : à la fin comme au début, cette illumination est l’annonce d’un enfant. Reste à savoir pourquoi Mr. Fox lui-même se met à briller. Pour que ce privilège lui soit accordé, il faut que quelque chose ait changé. Un indice manifeste : sur la manchette de journal que l’on aperçoit au début du film, la chronique du renard est signée Mr. Fox ; sur celle que l’on découvre à la fin, c’est Fantastic  Mr. Fox. Dans le même article, on peut même lire plus bas : « I’m not the fox I used to be » (« Je ne suis plus le renard que j’étais »). L’aventure a permis, sinon une maturation, du moins une mutation : celui qui se vantait d’être le « bien-nommé Fantastic Mr. Fox » est vraiment devenu fantastique.

Dans La Revue (n°652), Miguel Gomes écrivit de très belles lignes sur l’importance de l’image de soi dans le cinéma de Wes Anderson : « Il y a une distance, dès le début, entre la bonne image que chaque personnage aurait de soi et sa conduite actuelle. Cette distance crée le drame pour chacun d'eux et par extension, pour chaque film. Et elle leur donne envie de pleurer » (dans la traduction de Jacques Neveu). Au cours de son aventure, Mr. Fox laisse à plusieurs reprises couler une larme. A des moments où, effectivement, il se remet en question, soit que sa femme le gifle, soit qu’il s’avoue vaincu et décide de se rendre, soit, enfin, qu’il affronte sa plus grande peur. Plus notable encore, ces scènes interviennent toujours dans des décors de féérie avec, dans l’ordre, le dépôt minéral, la cascade gigantesque, et la montagne où apparaît le loup majestueux. C’est l’application même du principe énoncé par Miguel Gomes. Mr. Fox s’est toujours cru brillant mais il ne le devient, au sens propre, qu’à la fin : chaque fois qu’il rencontre un objet qui scintille étrangement, il mesure l’écart entre son allure et celle qu’il se prête. Cette fascination pour la brillance est sans doute aussi ce que Mr. Fox partage le mieux avec ses ennemis. Bean invente des pommes étoilées et construit un cellier aussi lumineux que la caverne où les renards se disputent, tandis que le rat garde comme un trésor le cidre, cette drogue pure qui a le goût de l’ « or fondu ». Souvenons nous aussi du requin étoilé que découvre ébahi l’équipage du Belafonte à la fin de La Vie Aquatique, dont la lueur semble aussi artificielle qu’elle est censée être naturelle. Plus merveilleux que terrifiant, comme le loup de The Fantastic Mr. Fox, il arrête les personnages et leur inspire l’humilité, il marque le terme de leur quête. Inutile de poursuivre ces créatures magiques, ce sont des apparitions et restent donc, par nature, aussi scintillantes que fugaces. « Nothing gold can stay » : c’était à la fois le dernier vers et le titre du poème de Robert Frost. 

C’est là, sans doute, que Mr. Fox achève sa transformation : le salut en forme de poing levé que lui rend le loup le hisse au rang de cette humanité ou animalité fantastique. Il lui est à son tour permis de briller, et de prononcer enfin son discours. Car si le dernier mouvement d’appareil du film, ce travelling arrière qui perd ses personnages dans un immense supermarché, fait immanquablement penser à la dernière image de Funny People, il ne s’agit pas ici d’écrire un texte mais d’en prononcer un. Et comme toujours, Mr. Fox improvise avec ce qu’il a sous la patte : avec un paquet de chips d’oies synthétiques, une boîte d’abats de pigeons artificiels et une pomme garnie d’étoiles, le renard concocte un exorde. Il y appelle à goûter la saveur de ces produits industriels, à tâter la douceur du linoleum, et à admirer leur propre beauté sous ces spots de supermarché, comme si la survie de la bande dépendait, aussi, de sa capacité à s’émerveiller et à voir, dans la lumière ou l’étoile la plus artificielle, du fantastique. Peut-être en lisant cet article avez-vous été étonnés que nous prenions autant au sérieux ce fantastique tout en l’interprétant si peu, nous contentant d’observer ses apparitions et ses démonstrations. C’est que tel est justement, à nos yeux, la leçon du film : dans la joie qui consiste à prendre toutes choses, les objets comme les êtres, humains comme animaux, pour leurs apparences, sans même se soucier de leur origine naturelle ou de leur fabrication industrielle. Cette pomme est là, devant nous, parce que nous préférons y voir un fruit plutôt qu’un accessoire de plateau, comme ces marionnettes dont les bras et les jambes sont actionnés par une armée de techniciens mais que nous choisissons de voir danser.

 

 

KeyequipeAMGoHere, KeyequipeMPGoHere

23 mars 2010