5. And even these apples look fake... but at least they’ve got stars on them
« Tu es incroyablement belle ce soir. Tu es pratiquement… lumineuse » lance Mr. Fox à son épouse en guise de compliment, avant que le couple ne prenne d’assaut l’enclos des pigeons ramiers de la ferme Berk. S’en suit un plan curieux où la marionnette de la renarde est remplacée par une autre figurine, cette fois éclairée de l’intérieur à la manière d’une veilleuse photophore. Lorsqu’à la fin du film la famille investit le supermarché des trois brigands, Felicity annonce à son mari sa nouvelle grossesse et celui-ci réplique : « Je crois que nous sommes tous les deux lumineux ». A l’image, deux créatures resplendissantes se font face, semblables à des abat-jours pour enfants. Le trucage est enfantin, et il étonne le renard lui-même. La première fois, il se demande si ce n’est pas la lumière du soir ; la seconde, il sait que ce ne peut pas être l’éclairage. Et puis il en connaît la raison : à la fin comme au début, cette illumination est l’annonce d’un enfant. Reste à savoir pourquoi Mr. Fox lui-même se met à briller. Pour que ce privilège lui soit accordé, il faut que quelque chose ait changé. Un indice manifeste : sur la manchette de journal que l’on aperçoit au début du film, la chronique du renard est signée Mr. Fox ; sur celle que l’on découvre à la fin, c’est Fantastic Mr. Fox. Dans le même article, on peut même lire plus bas : « I’m not the fox I used to be » (« Je ne suis plus le renard que j’étais »). L’aventure a permis, sinon une maturation, du moins une mutation : celui qui se vantait d’être le « bien-nommé Fantastic Mr. Fox » est vraiment devenu fantastique.
Dans La Revue (n°652), Miguel Gomes écrivit de très belles lignes sur l’importance de l’image de soi dans le cinéma de Wes Anderson : « Il y a une distance, dès le début, entre la bonne image que chaque personnage aurait de soi et sa conduite actuelle. Cette distance crée le drame pour chacun d'eux et par extension, pour chaque film. Et elle leur donne envie de pleurer » (dans la traduction de Jacques Neveu). Au cours de son aventure, Mr. Fox laisse à plusieurs reprises couler une larme. A des moments où, effectivement, il se remet en question, soit que sa femme le gifle, soit qu’il s’avoue vaincu et décide de se rendre, soit, enfin, qu’il affronte sa plus grande peur. Plus notable encore, ces scènes interviennent toujours dans des décors de féérie avec, dans l’ordre, le dépôt minéral, la cascade gigantesque, et la montagne où apparaît le loup majestueux. C’est l’application même du principe énoncé par Miguel Gomes. Mr. Fox s’est toujours cru brillant mais il ne le devient, au sens propre, qu’à la fin : chaque fois qu’il rencontre un objet qui scintille étrangement, il mesure l’écart entre son allure et celle qu’il se prête. Cette fascination pour la brillance est sans doute aussi ce que Mr. Fox partage le mieux avec ses ennemis. Bean invente des pommes étoilées et construit un cellier aussi lumineux que la caverne où les renards se disputent, tandis que le rat garde comme un trésor le cidre, cette drogue pure qui a le goût de l’ « or fondu ». Souvenons nous aussi du requin étoilé que découvre ébahi l’équipage du Belafonte à la fin de La Vie Aquatique, dont la lueur semble aussi artificielle qu’elle est censée être naturelle. Plus merveilleux que terrifiant, comme le loup de The Fantastic Mr. Fox, il arrête les personnages et leur inspire l’humilité, il marque le terme de leur quête. Inutile de poursuivre ces créatures magiques, ce sont des apparitions et restent donc, par nature, aussi scintillantes que fugaces. « Nothing gold can stay » : c’était à la fois le dernier vers et le titre du poème de Robert Frost.
C’est là, sans doute, que Mr. Fox achève sa transformation : le salut en forme de poing levé que lui rend le loup le hisse au rang de cette humanité ou animalité fantastique. Il lui est à son tour permis de briller, et de prononcer enfin son discours. Car si le dernier mouvement d’appareil du film, ce travelling arrière qui perd ses personnages dans un immense supermarché, fait immanquablement penser à la dernière image de Funny People, il ne s’agit pas ici d’écrire un texte mais d’en prononcer un. Et comme toujours, Mr. Fox improvise avec ce qu’il a sous la patte : avec un paquet de chips d’oies synthétiques, une boîte d’abats de pigeons artificiels et une pomme garnie d’étoiles, le renard concocte un exorde. Il y appelle à goûter la saveur de ces produits industriels, à tâter la douceur du linoleum, et à admirer leur propre beauté sous ces spots de supermarché, comme si la survie de la bande dépendait, aussi, de sa capacité à s’émerveiller et à voir, dans la lumière ou l’étoile la plus artificielle, du fantastique. Peut-être en lisant cet article avez-vous été étonnés que nous prenions autant au sérieux ce fantastique tout en l’interprétant si peu, nous contentant d’observer ses apparitions et ses démonstrations. C’est que tel est justement, à nos yeux, la leçon du film : dans la joie qui consiste à prendre toutes choses, les objets comme les êtres, humains comme animaux, pour leurs apparences, sans même se soucier de leur origine naturelle ou de leur fabrication industrielle. Cette pomme est là, devant nous, parce que nous préférons y voir un fruit plutôt qu’un accessoire de plateau, comme ces marionnettes dont les bras et les jambes sont actionnés par une armée de techniciens mais que nous choisissons de voir danser.
KeyequipeAMGoHere, KeyequipeMPGoHere
23 mars 2010