ENTRETIEN AVEC MARC SCIALOM


1.

En 1969 J’envoie le scénario de Lettres à la prisons à commission d’avance sur recettes. Le CNC refuse. Je vois quelques producteurs qui me répètent tous la même chose : non. Je décide alors de le tourner tout seul, à ma façon. J’étais à peu près incompétent en matière de cinéma. M’accompagnent Marie-Christine Lefort et Marie-Christine Rabnot, deux copines qui n’en savaient pas plus que moi. Plus un troisième copain, Tahar Aïbi, qui joue le rôle principal. Voilà l’équipe qui a débarqué à Marseille sans fric ni rien. Inutile de dire que dans ces conditions, tenter de mettre en scène le scénario n'était pas possible. L’unique guide du film était un monologue. La lettre que le héros est censé écrire à son frère qui se trouve en prison, à Paris. L’idée était d’improviser à partir de ce papier.


La caméra était une 16 mm empruntée à Chris Marker. Elle ne prenait pas le son, n’avait pas de viseur reflex et fonctionnait à ressort. Ce qui veut dire qu’on disposait d’une autonomie d’une demi-minute, plutôt vingt-cinq seconds que trente, par prise. Les plans étaient donc courts. Ce qui me convenait. Nous avons tourné dans la ville de Marseille à la sauvette en demandant à des inconnus rencontrés sur place s’ils voulaient bien faire partie du film. Le tournage à Marseille a pris à peu près un mois. Ensuite nous avons terminé le film a Tunis, hébergés pendant quelques semaines chez ma mère qui y habitait encore.


Quant on est rentrés à Paris je n’avais pas d’argent pour développer la pellicule. Il m'a fallu un an d'économie avant de réunir la somme pour payer le laboratoire. Durant tout ce temps, je ne savais pas s’il y avait quelque chose à développer sur la pellicule. J’ai fait tirer une copie de travail – de basse qualité, que j’ai utilisée pour le montage du film. Le négatif original est resté dans les labos.


Comme je disais tout à l'heure, la caméra n'enregistrait pas le son. Et nous n'avions pas de matériel pour la prise directe. Dans un premier temps, j'ai monté les images sans la bande son. Et seulement plus tard, dans une chambre de mon appartement avec un petit magnétophone amateur, j'ai enregistré les voix de Tahar et Hamid Djellouli qui jouait off le frère du héros. Sans avoir les images sous les yeux. J’ai essayé après en salle de montage de bricoler un son synchro, mais cela ne marchait pas.


Je l’ai d’abord montré à Chris Marker. Il a regardé. Je lui ai demandé ce qu’il en pensait. Il ne m’a pas répondu. Bouche cousue. J'ai insisté pour avoir son avis. Il s’est levé et est parti. Cela ne lui plaisait pas. Je ne lui en veut pas du tout. Et je garde pour lui toute l’admiration que j’avais à l’époque. Il s’attendait à un film militant. Il ne l’était pas. Au moins il ne l’était pas tel qu’il l’entendait, au premier degré et à l’image des productions du groupe Medevdkine. Il y avait dans le film toute une dimension onirique, ou psychologique, qui pouvait le gêner. Lui paraître petite-bourgeoise. Des copains de Marker m’ont confirmé que pour eux ce n’était pas un film politique. J’avais beaucoup d’estime pour Marker. Cela m’a échaudé. J’en ai conclu que si cela ne lui plaisait pas, cela voulait dire que ce n’était pas bon. Ensuite je l’ai montré à d’autres. Mais personne n’en voulait. Dernière tentative, j’ai envoyé à nouveau le scénario au CNC accompagné du film et d'une lettre où je précisais bien que ce que j'avais tourné n'était qu'une maquette ; enfin, je demandais un soutien pour tourner à nouveau dans des meilleurs conditions. Ce fut encore non. Le dernier.

 

Ensuite, j’ai abandonné le cinéma. Je suis devenu maitre de conférence d’Italien à l’Université de Saint Etienne. Lei parla italiano ? Se crede, possiamo continuare l’intervista in italiano… Quand j’ai pris ma retraite je me suis installé à Avignon. Ma fille, qui m’a aidé a déménager, m’a demandé ce que je souhaitais faire des boites du film qui trainaient dans un placard. «Balance-les à la poubelle», je lui ai répondu . Elle n’a pas voulu, curieuse de voir ce que c’était. Elle a montré le film à l’association Film flamme de Marseille qui s’y est intéressé et a trouvé l’argent pour le restaurer. On s’est dit qu'il fallait repartir du négatif original. Nous avons mené une recherche dans les différents laboratoires parisiens pour le retrouver. Sans succès. Apparemment, il a été détruit. Dès lors on ne disposait pour la restauration du film que de la copie de travail, mal tirée, en mauvais état à cause de l'usure dûe au montage et au temps écoulé. Il y a des moments où c’est presque insupportable. On me dit que cela apporte quelque chose au film. Personnellement, quand je le vois, cela me fait mal au cœur. Je sais qu’il y avait mieux sur l’original.


2.

L’histoire m’a été inspirée par ma propre expérience. J’ai vécu jusqu’à dix-huit ans à Tunis. Ensuite je suis venu faire mes études en France. Je ne me suis pas arrêté à Marseille. Je suis allé directement à Paris. J’ai un souvenir sombre de mon arrivée dans la capitale. Du métro notamment. À l’époque les lampes diffusaient un lumière blafarde qui tombait verticalement sur les voyageurs. Éclairés de cette manière, ils ressemblaient tous à des spectres. J’avais l’impression d’être dans un film d’horreur. À Paris, il m'arrivait souvent de croiser des gens, Arabes ou autres, que je connaissais de Tunis : la métropole les avait horriblement transformés. Solaires à Tunis, jaunes-beiges à Paris.

 

Tahar Aïbi était un copain Algérien exilé en France ; il le vivait mal, d’une manière pénible, presque pathologique. Ill existait entre lui et moi une empathie. Je suis un juif italien né à Tunis. D’une autre manière, j’ai moi aussi vécu l'exil. Le courant passait bien entre nous deux. Il pouvait naturellement incarner ce personnage, avec en plus un côté Louis Jouvet, un masque inexpressif, impénétrable, qui le rendait parfait à mes yeux.


Je suis content de cette ressortie. Et de cette reconnaissance tardive. Évidemment. En même temps, tout cela arrive trop tard et rouvre une vielle blessure. Maintenant, j’ai l’impression que j’aurais pu faire d’autres films. J’ai d’ailleurs envie de faire du cinéma. Je suis en train de réaliser un nouveau projet. Cette fois-ci je n’ai pas essayé le CNC. Je me suis dit : pas de Paris. J’ai donc demandé de l’argent à la région PACA, qui m’a dit non. J’ai commencé à tourner une partie du film seul. Faute d’argent, c’est en numérique. Il y a six mois, j’ai enfin trouvé un producteur, Shellac. Ce dernier a tenté à nouveau avec la région PACA. Et cette fois-ci on a eu plus de chance. On tente aussi d'intéresser d’autres organismes.


Un peu comme le précédent, il s’agit d’un film à mi chemin entre le documentaire et la fiction. Le thème, qui me tient à cœur depuis longtemps, est celui des relations entre musulmans et juifs à Marseille. Quand j’avais vingt ans à Tunis, je ne voyait aucun problème dans les relations entre cultures. C’est parce qu'à cette époque là il n’y avait pas des problèmes de religion. On s’en foutait. Eux, ils ne lisaient pas le Coran, moi, je ne lisais pas la Bible. On se retrouvait par contre sur Jean-Paul Sartre, Karl Marx, Franz Fanon. L’époque était celle de la guerre d’Algérie, on était tous d’accord sur le fait qu’il fallait décoloniser. Ensuite, tout a changé. Maintenant nous assistons à une résurgence emmerdante des problèmes de religion. La confrontation entre Israël-Palestine existe certes depuis longtemps, mais elle atteint aujourd'hui une violence inacceptable.

 

À Marseille, ils habitent les uns à côté des autres, se fréquentent et se parlent. Dès qu'on touche au conflit en Palestine,  la communication devient impossible. J’ai un copain Arabe qui est bon ami d’un Juif. Il me racontait, et j’ai repris l’anecdote dans le film, que lors de la deuxième Intifada, quand il rendait visite à son ami, ce dernier éteignait tout de suite le volume de la télévision pour éviter d’avoir à se disputer avec lui. On préfère occulter le conflit. Moi, je voudrais qu’on en parle. J’ai imaginé une fiction entre une femme juive et un homme arabe qui s’engueulent énormément sur cette question. C’est parti d’un petite histoire qui m’a été rapportée par une copine d’origine juive. Elle s’était installée à Marseille il y a quatre ou cinq ans et avait choisi intentionnellement un quartier arabe de la ville, parce que ça lui plaisait. Elle a trouvé un appartement jusqu’au dessus d’une mosquée qui venait d’être terminée. Elle avait appris que le mécène de cette mosquée était un commerçant du coin qui tenait un bazar oriental  et qui était aussi un sorte de notable du quartier. Elle est allé lui rendre visite et l’a trouvé plongé dans ses comptes. Elle s’est présentée, a commencé par dire « Bonjour, je viens de m’installer dans votre quartier... » Le type ne levait pas le nez de ses cartes. Alors elle a insisté. Elle a repris timidement son petit discours. « Vous savez, je viens de Tunis, j’ai voulu m’installer dans ce quartier. » Le type lève enfin le yeux et lui dit : vous êtes sûrement une bonne chrétienne. Elle était un peu gênée. Elle finit par lui dire qu’elle n’était pas chrétienne mais juive. Alors il a un moment d’hésitation, puis ouvre les bras et dis : « je peux vous embrasser ? » J’ai trouvé cette histoire jolie. Cela m’a donné le point de départ d'une fiction. La suite vient de mon imagination. Le lendemain le vieux bonhomme lui apporte chez elle un petit citronnier en pot. Elle l’accueille lui demande de s’asseoir, il commencent à discuter. Au bout d’un moment elle lui dit : « Pourquoi un citronnier ? parce que cela vous rappelle la cuisine de la bas ? les arbres qu’il y a la bas ? » Et l’autre : « Oui, bien sûr. Mais c’est aussi ce qu’il y a entre nous autres et vous autres...» Elle comprend alors, et termine la phrase : « quelque chose d’acide ? ». De fil en aiguille ils en arrivent à parler de la question israëlo-palestinienne et s’engueulent horriblement.


Au départ, l’idée était de faire un court-métrage ou un moyen-métrage. Je me suis dit que le problème n’était pas abordé à fond. Nous sommes descendus dans la rue avec des copains et une caméra et avons interviewé des Arabes, des Juifs et d’autres communautés, il y en a de toutes sortes, sur les problèmes qui existent entre eux. Le portrait de la situation était à la fin compliqué, incompréhensible. J’étais dans l’impasse. J’ai décidé de filmer cette difficulté. Nous avons tourné la caméra vers moi, réalisateur. J’ai laissé à mes amis et copains, arabes et juifs le soin de m’interroger à leur tour sur mon projet, sur ce que j’étais en train de faire. On voit donc ce vieux réalisateur, ce vieux con incapable de donner de réponses. À ce moment, on revient au couple. Cette fois-ci ils ne jouent plus leur personnages, mais leur propre vie. Car entre temps, grâce au tournage, ils sont devenus amis. Ils font des choses ensemble. Ils militent pour les droits des sans papiers. J’ai envie de terminer le film sur eux deux.



Propos recueillis à Paris par ER, novembre 2009.

LETTRES À LA PRISON de Marc Scialom. France, 1969. Avec : Tahar Aïbi(Tahar) ; Marie-Christine Lefort (une jeune fille) ; Myriam Tuil (l'hôtelière) ; Jean-Louis Scialom (le petit garçon sur la terrasse) ; Jean-Louis Dupont (l'assassin). 1h10. Sortie : 2 décembre 2009.

DU DIVORCE ENTRE L’HOMME ET LE MONDE
LETTRE À LA PRISON de Marc Scialom
8.0

Imaginez si on avait dit à Camus que son Etranger était un roman sans intérêt. Sans intérêt politique notamment. Il aurait peut-être laissé tomber la littérature et fait tout autre chose, médecine par exemple, et finalement il s'y serait peut-être trouvé bien. Longtemps après, quelqu'un retrouve le manuscrit du livre abandonné dans un coin à la seule critique rongeuse des rats. Et ce quelqu'un le publie, avec les trous, les blessures, les imperfections.

C'est à peu près l'histoire de Marc Scialom et de son Lettres à la prison. Tout est raconté par Scialom même dans l'entretien qui suit et que je vous invite à lire. Quant au film, je l'ai vu il y a deux ans au FID Marseille. Et c'est le plus beau souvenir de cette édition – par ailleurs magnifique. Ce n'est pas, pour une fois, une question de note. C'était le plaisir inouï de découvrir un film absolu. Sans pères ni mères. Sans patries. Un total vagabond et sans papier de l'histoire du cinéma. C'est un de ces films qui vident les yeux et l'esprit. Parce qu'il ne ressemblent à rien d'autre. Et parce qu'il fabriquent leur propres catégories.

Une parenthèse. On a beaucoup parlé de l'impur documentaire. On en parlait dans la Revue. On en parle ici. Souvent, on se laisse aller et on cède au schématisme qui consiste à écrire, et parfois aussi à penser, que l'impur existe et s'inscrit dans l'histoire du cinéma tel le point d'arrivée d'un progrès linéaire et chronologique. Des films comme Lettres à la prison nous appellent à la prudence. Un autre, que j'ai découvert pour ma part tout récemment grâce au cinéclub du Panthéon, est Continental Circus de Jérôme Laperrousaz – tourné aussi en 1969 mais sorti en 1972. Ils nous apprennent ou réapprennent que la circulation des outils documentaires et fictionnels est immanente à chaque étape de l'évolution du cinématographe. Et dès lors qu'ils agissent sur notre conception comme un vortex ou un tourbillon.

Je ferme la parenthèse. Mais seulement pour dire que ce passage d'une ligne à une spirale, d'une conception historique à une conception onirique du réel, est aussi le même que le film. Scialom en résume ainsi l'intrigue : «Un jeune Tunisien débarque à Marseille. Il doit le lendemain, prendre le train pour Paris, il y renoncera à plusieurs reprises, et tout le film se passera en attentes et en errances dans les rues de Marseille. Apparemment, le nouveau venu n’est pas en quête d’un travail ; sa famille, en fait, l’envoie au secours d’un frère aîné qui vit une situation terrible, mais non précisée. On apprendra peu à peu que le frère avait aimé, à Tunis, une jeune Française ; qu’il l’a revue plus tard à Paris ; qu’à présent la jeune fille est morte et que son amant est accusé de l’avoir assassinée ; enfin que cette accusation est probablement fausse. Or, toute cette histoire d’amour et d’assassinat se déroule dans le cerveau du jeune voyageur et se mêle à des fantasmes qui mettent en oeuvre un Paris imaginaire, des souvenirs tunisiens et une réalité présentement vécue à Marseille».


KeyequipeERGoHere

5 décembre 2009