A Eugenio Renzi et Julien Théry, Independencia
A propos de Walter, retour en résistance de Gilles Perret
Messieurs
J’ai pris connaissance du texte sur le documentaire Walter… que vous m’avez transmis et vous en remercie. Je dois dire que j’ai été extrêmement surpris, non par votre désaccord et la discussion suscitée par ma critique du film Walter (c’est l’ordinaire bienvenu du débat cinéphile ou politique), mais par la violence de certains de vos arguments, que je considère parfois à la limite de l’insulte, de la diffamation ou tout simplement du procès d’intention. Je suis d’autant plus étonné de votre virulence qu’il me semblait avoir défendu certains aspects du film de Gilles Perret malgré mes réserves. Je me sens plutôt en empathie avec Walter, le film et la personne, j’ai simplement estimé qu’ils soulevaient quelques problématiques ouvrant discussion de même qu’il me semble que si ce documentaire est intéressant, ce n’est pas un grand film. Vous avez fait une certaine lecture de mon article, ce qui est votre droit, mais en laquelle je ne reconnais pas mon texte puisque vous ne retenez que mes réserves et ignorez les qualités que je reconnais au film. Plus gênant à mon sens, vous vous permettez de dresser en filigrane mon portrait politique (à partir d’un texte mal interprété et d’une série de syllogismes, c’est bien court) en lequel je ne me reconnais pas du tout non plus.
Votre attaque commence par une revue de presse où vous semblez ranger Le Canard enchaîné et L’Humanité parmi les « fanzines de la majorité », comprenne qui pourra (relisez votre phrase, elle n’est franchement pas claire). Ensuite, c’est le tour des journaux de gauche et de mon papier. Vous parlez de maladresse et d’hystérie. J’accepte le premier terme, bien qu’à débattre, pas le second, qui ne correspond en rien à la réalité argumentée de mon papier ni à l’état d’esprit calme et posé dans lequel il a été rédigé. Ensuite, vous qualifiez mes remarques positives de « condescendantes ». Difficile de débattre quand votre contradicteur retourne artificiellement les parties d’un texte qui n’arrangent pas son argumentaire, quand tout ce que vous écrivez est de toute façon retenu contre vous. Vous en venez ensuite à la séquence à Dachau et avancez que j’ignorerais la différence entre chambre à gaz et four crématoire. Soit vous me prenez pour plus imbécile que je ne le suis, soit vous faites vous-mêmes les idiots. Je n’ignore en rien cette différence (que j’ai apprise il y a fort longtemps), mais je n’ignore pas non plus que dans l’esprit de beaucoup de gens qui ont une connaissance très générale de cette période de l’histoire, la confusion ou l’association entre les deux outils de la machine de mort nazie est courante, de même que la confusion entre camp de concentration et camp d’extermination. Dans ma vie, j’ai entendu trop de personnes (y compris très cultivées) faire ce genre d’amalgame. Or, cette confusion est entretenue par Walter (le film comme le personnage, mais je n’ai pas écrit que c’était volontaire ou mal intentionné, car je n’en sais rien) et particulièrement dans le passage que vous mentionnez où l’on voit les crématoires, que beaucoup de spectateurs peuvent associer mécaniquement aux chambres à gaz. Il ne s’agit donc pas pour moi de minimiser le courage et les souffrances des résistants, ni d’attenter à l’honneur de la Résistance, ni de nier que des cadavres de résistants ont été brûlés dans les crématoires, mais de signaler que le film aurait juste pu et du préciser que les résistants n’étaient pas systématiquement exterminés, contrairement au Juifs et aux Tsiganes. Vous vous embarquez ensuite dans ce que je considère comme un délire à partir du nom de Treblinka : je penserais selon vous à Shoah de Claude Lanzmann et donc je ne serais pas gêné par le colonialisme d’Israël en Palestine ! C’est vous qui n’êtes pas gêné de me prêter des phrases que je n’ai pas écrites ou des enchaînements de pensées que je n’ai pas pensé. C’est bien de lire dans les pensées supposées de l’auteur d’un texte ou dans le marc de café, mais c’est mieux et plus honnête intellectuellement de lire un texte pour ce qu’il est et ce qu’il exprime noir sur blanc. Pour rester en ligne avec mon texte et si possible dans une certaine rationalité de notre discussion, je poursuis avec ma comparaison entre Dachau et Treblinka : en 12 années de fonctionnement, Dachau a causé la mort de 50 000 personnes, ce qui est évidemment horrible : mais Treblinka, en à peine 2 années de fonctionnement, a fait 800 000 victimes, femmes, enfants et vieillards compris, ce qui représente un autre degré dans l’horreur et dans la spécificité historique. Le film aurait juste mentionné ces faits, il y aurait gagné en clarté historique et politique, et cela n’aurait rien ôté à la dignité de Walter et de la Résistance. Pas besoin de toujours tout ramener à Shoah (film en effet un peu plus immense que Walter) pour avoir présent à l’esprit ces données essentielles qui font partie de l’Histoire. Quant à la politique actuelle de l’état juif, je ne vois pas le rapport avec Walter, avec mon texte et avec notre débat. De ce point de vue, si hystérie il y a, elle serait plutôt dans votre texte.
Ensuite, que vous me rangiez dans la catégorie d’Accoyer parce que je trouve Walter un peu court et incantatoire sur l’analyse des acquis du CNR dans le contexte actuel de la mondialisation, ou dans le camp colonialiste parce que j’apprécie le travail cinématographique de Claude Lanzmann (j’apprécie aussi le cinéma d’Elia Suleiman ou de Simone Bitton, mais cela a du vous échapper, ou alors ça ne rentre pas dans vos catégories très binaires), ou qu’un journal de gauche doive obligatoirement faire l’éloge sans réserves d’un film comme Walter, c’est plutôt votre problème que le mien. Si vous me reprochez de parler de « complexité », je pourrais facilement vous renvoyer le reproche symétrique d’être simplistes. Je crois profondément que le monde est complexe et ne se résume pas à un affrontement dominants-dominés, même si cet affrontement est réel et important. Je suis aussi favorable que vous ou que Walter au maintien et même au développement du modèle français, des services publics, des mécanismes solidaires, mais je n’ignore pas certaines données comme la dette publique, les déficits, les forces économico-politiques mondiales qui rendent l’épanouissement de ce modèle plus difficile. C’est là un long débat que je ne vais pas mener ici et qui nous sépare peut-être comme il sépare la gauche utopiste et la gauche réaliste. Sans le trancher, et pour revenir au film, Walter se contente de se ranger contre Sarko et pour les acquis du CNR (position que je partage), mais sans étayer cette position de principe, ce qui me semble court. Or, cette position de principe ainsi que la dénonciation des supercheries de la com’ sarkoziste sont martelées depuis deux ans par divers médias dont Les Inrocks (qui avaient publié en son temps l’appel du CNR) : par conséquent, le film Walter n’est pas aussi neuf et inédit que ce que vous affirmez. J’en terminerais avec la comparaison/analogie/prolongement entre la Résistance et les combats politiques d’aujourd’hui. On peut faire ce lien à travers le CNR, cela ne me dérange pas. J’observe juste que l’insistance avec laquelle le film de Gilles Perret dessine ce prolongement pourrait amener à confondre paradigme et analogie. Attention à ne pas prendre Sarkozy pour Hitler ou les « résistants » d’aujourd’hui pour les résistants d’hier. Je pense que les enjeux d’aujourd’hui sont suffisamment clairs et importants en soi pour qu’il ne soit pas nécessaire de les oindre à tout prix du baume mythologique de la Résistance au risque de certaines illusions d’optique entre les époques.
Dans notre discussion comme dans d’autres, je suis parfois lassé du recours récurrent à la terminologie et aux situations de 39-45. Il y a sans doute des invariants dans l’Histoire, mais aussi des spécificités de chaque époque et de chaque évènement. La teneur de certains passages de votre article me semble à ce titre représentative d’un certain état du débat contemporain et d’une tendance à déligitimer les vues d’un contradicteur en l’affublant de qualificatifs définitifs : chez vous, ce fut « hystérique » ou «colonialiste » ou « accoyeriste ». J’ai discuté et contesté votre texte et seulement votre texte, je ne vous fais pas de procès d’intention ni ne vous accuse de ceci ou cela à la légère. J’aime les débats d’idées, pas les anathèmes.
Pardon pour la longueur. Cordialement vôtre,
Serge Kaganski
