On s'y est précipité. Puis on a longtemps tenu le clavier à distance, un peu par prudence et aussi par déception : Avatar est ce genre de films qui visent la perfection, la ratent, en paraissent d'autant plus profus, compliqués, intéressants. Un mois après sa sortie, il est resté d'actualité. Les foules continuent de s'y presser et les récompenses commencent à pleuvoir. Mais un sentiment d'inactualité est resté. Il était là avant même le film, dans les créatures qui s'affichaient déjà sur les couloirs de métro comme des figures rupestres sur les murs d'une cave. Visages humains à museau, corps canoniques à queue de rat, peaux de synthèse oscillant entre la myrtille et le schtroumpf, regards de biche... Etrange pour un film à la pointe de la technologie, ambitionnant de révolutionner le cinéma.
Que les Na'vis soient laids ou non, on n'est pourtant pas pressé de trancher. C'est le choix d'une figuration naïve qui continue d'étonner, si on le compare aux organismes compliqués des aliens et des terminators. Symptôme connu chez James Cameron. Il était déjà sensible dans le métal liquide de Terminator 2 ou les boyaux aqueux et les vaisseaux translucides d'Abyss : la matière digitale tombe en arrêt devant les figures. Alors qu'on la destine à «mimétiser» le réel, elle est informe et inhumaine. Les films de Cameron ont toujours été le lieu de tels face-à-face. Ici, c'est un peu différent. La créature de synthèse ne mimétise pas les hommes qu'elle a sous les yeux, hyper-technologiques et belliqueux, mais les hommes d'avant et d'après eux, un monde à la fois primitif et de haute technologie, de préhistoire et de science-fiction. Et les humains se font vite voler la vedette par le bestiaire halluciné, psychédélique, de la planète Pandora (en particulier par une panthère à six pattes née, comme la reine alien et le terminator, de la main même du maître JC). Sur les murs des grottes, il n'y avait pas d'humains, mais des bêtes.
Avatar est donc une réécriture de vieilles histoires – l'invasion, par une humanité assoiffée de conquête, d'une peuple resté proche de ses terres - mais qui s’inscrit dans une mouvance actuelle (récemment : Clones de Jonathan Mostow). Son territoire pourrait être cette étrange planète – 350 millions d'habitants – nommée Facebook, où l'individu se connecte à des avatars virtuels (surrogates, en VO) semblables à celui où il se projette lui-même. Cameron, lui, emmène le spectateur sur une planète où il n’est plus d’avatars, où ne reste plus que la connexion. Où l’on naît connecté. En cela, il retourne sur le territoire de Matrix. Sur Pandora comme dans la Matrice, pas un brin d’herbe que les ordinateurs n’auront modélisé et animé. On remarque seulement que le règne des machines est devenu pacifique. La connexion n’est plus un danger, elle s’est fondue dans la nature. Les câbles sont des lianes, le sol s’illumine au contact des pas comme un gigantesque écran tactile horizontal. La luminescence de la faune pourrait être celle, permanente, des écrans d’ordinateurs, et les êtres qui y vivent portent au bout de leur chevelure leur propre port USB : «the bond», un lien organique tout droit sorti d'eXistenZ de David Cronenberg (1999).
Un autre résidu de l'ère Matrix dans Avatar est le personnage du Colonel Quaritch (Stephen Lang, avatar reptile du Schwarzy façon 80's). Connecté à sa manière à un énorme four micro-ondes sur pattes nommé «Ampsuit», le Colonel n'est pas sans évoquer les robots humanoïdes de Matrix Revolutions – ceci dit, le problème du plagiat s’arrête là, puisque les robots du troisième volet de Matrix étaient eux-mêmes un emprunt à celui qu'avait dessiné Cameron pour Aliens. Cette représentation du corps-machine, Cameron l'avait poursuivie dans les deux Terminator et dans Abyss, quand Ed Harris, à l'intérieur de son scaphandre, descendait jusqu’aux anges. Il y est arrivé. Les anges, à présent, ne forment plus qu’un avec la machine : corps et images générées par ordinateur font désormais osmose. Ed Harris ôtait son casque devant les divinités phosphorescentes et retrouvait le souffle au fond de l'océan. Jake Sully se défait de son masque à oxygène lorsque son corps humain est définitivement rendu obsolète et qu'à son tour, sous cette canopée compacte comme la surface de l'eau, il retrouve le souffle. C'est une quête qui prend fin : partie de l’homme robot qu’était le terminator pour arriver à la machine faite nature de Pandora.
Une autre quête commence alors sur les terres du cinéma en relief. C'est le côté expérimental d'Avatar. On y trouve bien quelques effets forains : une flèche, un pistolet, des goupilles de bombes jaillissent le plus loin possible de l’écran ; dans la plupart des plans larges, cependant, il n’y a rien à faire surgir. Il s’agit plutôt de créer une béance où engouffrer spectateur et personnages, lors des séquences de vol en particulier. La 3D d'Avatar renvoie à un déplacement dans l’espace libéré de la gravité qui cloue les humains au sol. Quittant la surface 2D de la mer, le navire de Titanic rejoignait un univers sous-marin où les déplacements, comme dans l’air, se font en trois dimensions – et donnait lieu au premier long-métrage en relief du cinéaste, Ghosts of the Abyss. Avatar, à nouveau en relief, se déroule ainsi en