Divorcer, diviser ce qui ne formait qu’un. Voilà le point de départ et le mot d’ordre du nouveau film de Suwa, cette fois secondé par Hippolyte Girardot. Même entrée en matière qu’Un Couple Parfait donc, si ce n’est que les corps qui portent ce sujet et le film sont ceux de deux petites filles, Yuki et Nina. C’est à travers le couple de ces deux meilleures amies, mis en péril par le divorce des parents de la première et son départ pour le Japon, que toutes les questions du film sont posées.


Parvenir à respecter ce premier parti pris consiste pour les deux cinéastes à filmer à hauteur de cartables pour faire des enfants les maîtres du cadre et du discours. Ce léger abaissement du centre de gravitation semble au début viser à appréhender des dimensions propres à l’enfance : le repère calfeutré sous la mezzanine, la tente cernée par des êtres magiques mais aussi ses sons : les murmures enragés des parents, les disputes martelées par le parquet et les claquements de porte. Il ne s’agit en réalité que de restituer des sensations physiques, sensorielles, surtout pas de former un univers candide autonome. Les deux petites filles ne vivent pas dans un monde imaginaire séparé, elles paraissent au contraire dans un premier temps uniquement préoccupées de problèmes d’adultes – dates des vacances, question du divorce, de la fin de l’amour –, qui les concernent évidemment par ricochet.

 

Parents-enfants, voilà le premier des couples qui jalonnent le film. Il poursuit en cela une réflexion menée de longue haleine par Suwa. Un dialogue dynamique unit la congrégation des parents et le duo Yuki-Nina, à tel point que ces dernières se considèrent presque comme les égales de leurs interlocuteurs. Et pour cause, les petites filles doivent vite assumer les mêmes problèmes que leurs géniteurs ou plus précisément les partager avec eux. Une scène le dévoile de belle manière : assommée par les nouvelles du divorce de ses parents et son départ pour le Japon que lui annonce sa mère, Yuki lui demande si ses sacs sont trop lourds à porter avant d’en prendre finalement un. Un mauvais jeu de mots consisterait à dire que les deux petites filles découvrent alors l’énorme responsabilité d’avoir des parents. Plus précisément, elles découvrent que la vérité du couple qu’elles forment avec eux n’induit pas un carcan éternel renfermant un amour fusionnel. C’est ce qu’explique Hippolyte Girardot à sa fille Yuki après quelques verres et une danse survoltée : « je me suis construit avant que tu ne naisses, je n’ai pas besoin de toi pour ça, tu dois avancer, aller de l’avant ». Morale proprement cavellienne énoncée dans A la recherche du bonheur : les enfants ne doivent pas se penser comme la cristallisation de l’amour de leurs parents, ce sont au contraire des intrus désirés. Les deux parties du couple parents-enfants sont donc vouées à rester solitaires pour avancer : autant les enfants ne doivent pas conditionner les parcours de leurs parents, autant ces derniers doivent tenter de peser le moins possible sur le futur de leurs enfants. Les petites filles comprennent cette idée et l’appliquent littéralement en fuguant pour s’établir dans une maison vide puis en forêt.

 

À cette première déchirure inévitable du couple parents-enfants en succède une autre entre Yuki et Nina. Elle s’opère au moment où les filles ont enfin trouvé un asile, en l’espace de la forêt, dans laquelle elles peuvent expérimenter la solitude à deux en jouant sans relâche. Pour la première fois, elles peuvent s’oublier et redevenir petites dans le cadre, protégées par des arbres tutélaires. Quelques jeux de mains rappellent alors la douceur d’un Été de Kikujiro. Mais l’innocence ne dure qu’un temps, Yuki quitte brusquement sa camarade et marche vers la fin de la forêt, mue par le désir de connaître une réelle échappée, qui serait donc solitaire (cf notes cannoises). Arrivée à la lisière de la forêt, elle s’arrête, immobile, sur cette frontière entre le champ partagée avec Nina et celui qui sera bientôt le sien. Plantée sur cet interstice proprement rossellinien, elle contemple le hors-champ. Arrive alors le miracle, mais celui-ci n’a plus lieu dans le personnage mais dans le raccord : Yuki se trouve devant un paysage étrange constitué d’un champ et de maisons japonaises. Quelques saluts adressés dans sa langue maternelle par des petites filles à vélo qui semblent la connaître lui rendent ce panorama accueillant, au point qu’elle suit ses anciennes-nouvelles copines pour aller jouer et prendre un goûter. Yuki accepte alors de franchir le pas et d’entrer d’elle-même dans ce pays qu’elle fuyait depuis le début. Elle actualise alors le conseil paternel en faisant de ce raccord, son propre terrain de jeu.

 

Co-réalisant à dessein ce film avec l’acteur français Hippolyte Girardot, Suwa s’interroge à travers le trajet de Yuki sur le couple France-Japon qu’il ne cesse de faire rejouer depuis H Story, sublime réappropriation du projet d’Hiroshima mon amour. Lors d’une avant-première sur les bords de seine, il appuyait cette idée par un message vidéo adressé à la salle en disant : « Vous pouvez poser toutes les questions qui m’étaient destinées à Hippolyte, nous sommes un couple parfait, il saura répondre ce que j’aurais dit de même que je sais ce qu’il dirait ». Lorsqu’on se rappelle le film qu’il cite, on ne peut que percevoir l’ironie de cette description du couple parfait comme fusion totale, réciprocité complète malgré l’affection qu’elle témoigne par ailleurs pour Girardot. Le couple parfait est par définition pour Suwa appréhendé en situation de crise car ce n’est seulement qu’alors qu’il peut affronter l’altérité et les scissions qui le constituent. Cette situation permet aux deux parties de s’interroger sur elles-mêmes, de faire le point pour pouvoir avancer autrement. Grâce à l’union parfaite et donc minée par les incompréhensions de langue, de culture qu’il a formée avec Girardot, Suwa semble ici à même de recréer cette zone magique d’entre deux qui lui permet d’approcher prudemment son pays, de le penser.

En la situant ici dans cet interstice rossellinien entre le regard de Yuki et le contre-champ d’un Japon qui reste certes énigmatique, le cinéaste paraît plus apaisé et confiant que dans ses précédents films. Les longues et impuissantes errances de Béatrice Dalle dans les couloirs des hôtels durassiens ont été remplacé par la brumeuse campagne nippone dans laquelle aquiesce Yuki, « on se sent bien ».

 


KeyequipeFRGoHere

12 décembre 2009

 

YUKI & NINA de Hippolyte Girardot et Nobuhiro Suwa. France, 2009. Avec : Noë Sampy (Yuki) ; Arielle Moutel (Nina) ; Tsuyu Shimizu (Jun, la mère de Yuki) ; Hippolyte Girardot (Frédéric, père de Yuki) ; Marilyne Canto (Camille). Durée 1h32. Sortie : 9 décembre.

2/2
Yuki & Nina, d’Hippolyte Girardot et Nobuhiro Suwa
9.0
ENTRETIEN AVEC HIPPOLYTE GIRARDOT9.0_YUKI%26NINA_1.html