Primitive est le nom d’un projet de science-fiction conduit par Apichatpong Weerasethakul depuis environ deux ans. Il a récemment abouti à une installation lancée en début d'année à la Haus der kunst de Munich et qui après avoir beaucoup voyagé, dans son entier ou par parties, est désormais exposée au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris jusqu'au 3 janvier.
Mercredi 30 septembre, le vernissage partageait la soirée avec celui d’une exposition Albert Oehlen qu’on s’est réservée pour la prochaine fois. Primitive prend du temps. Huit films sont présentés dans trois salles. Deux dessins à l’encre d’un bungalow fumant, un livre d’artistes, quelques portraits d’adolescents et une mitraillette levée sur un socle sont là pour reproduire quelque chose de l’ambiance du tournage et fondre dans un même espace les films, leur préparation et leur exposition. Making of the Spaceship documente la construction d’une structure ovoïde désignée comme un vaisseau spatio-temporel. A Dedicated Machine montre la lévitation momentanée de cet objet architectural dans la nuit. Nabua Song, l’interprétation d’une chanson commémorant un affrontement entre l’armée et les paysans communistes. I’m Still Breathing, le tournage d’un clip d’un groupe de rock thaï dans la rue du village. Nabua, comme Phantoms of Nabua dont nous parlions lors de sa présentation au FID Marseille et qui accueille le visiteur à l’entrée de l’exposition, transforme le village en un terrain de jeu, ou d’une guerre éteinte, par des parties de football enflammées, des éclairs et des explosions.
Voici comment Weerasethakul décrit, dans la plaquette accompagnant l’exposition, la genèse du projet.
Le geste le plus apparent est la fusion de plusieurs temps. Celui de la fiction, celui du tournage, celui du mythe, celui de l’Histoire et celui du présent, vie quotidienne aussi bien qu’actualité politique. Cette fusion s’opère dans le temps lui-même double, permanent et passager, de l’exposition. Les pièces rassemblées forment une sorte de film morcelé qui serait en même temps le making-of, le rêve d’un film et le spectre d’une histoire enterrée. On entre sans médiation dans l’expérience du film, un travail mené avec de jeunes villageois, descendants des paysans communistes en lutte contre l’armée. Aujourd'hui, c'est une population apolitique, indifféremment habillée de vestes militaires ou de baggys, aveugle au jeu démagogique mené par le cercle d’initiés aux commandes des gouvernements. La préparation d’un film devient leur principale réalité, et une réalité suffisamment généreuse pour l’exposition : un film advient devant leurs yeux et les nôtres. Mais cette réalité est travaillée par de multiples signaux lumineux mettant le présent dans la perspective d’autres temporalités. C’est une sorte de science-fiction où chacun oscille entre l’esquisse d’une nouvelle réalité et le fantôme d’un passé qui ressurgit de plus en plus nettement, sans avoir besoin d’être jamais nommée.
Weerasethakul transforme le cinéma en spectrographe. Un des motifs évidents de l’exposition est la lumière, l’exposition de la lumière. Filmée frontalement, aveuglant l’espace et dessinant des spectres autour d’elle. C’était un des gestes plastiques forts de Tropical Malady, de Syndromes and a Century et de plusieurs courts-métrages (notamment This and Million More Lights, 2003) où Weerasethakul utilisait le néon pour ouvrir des brèches, invitant à faire de la projection et de l’image une expérience matérielle et physique. Ce geste évoquait ceux d'artistes comme Dan Graham utilisant le même genre de phosphorescence pour faire disparaître les coins et contours de la salle d’exposition (le travail d'A.W. doit être replacé dans une histoire de la sculpture). Métaphoriquement, c’est aussi que, sans quitter le présent du tournage et de sa représentation dans l’exposition, un espace s’ouvre dans la description sans heurt du quotidien du village et du film par où peuvent s’engouffrer les mythes, l’histoire et l’avenir.
Primitive naît de la découverte d’un lieu et d’une enquête qui y révèle une histoire (la répression du peuple par l’armée). Celle-ci entre aussi bien en résonance avec le contemporain (la politique désastreuse menée par le gouvernement de Thaksin et sa famille) qu’avec les mythes (celui de la veuve qui fournit une explication magique à l’absence des hommes). La force du geste de Weerasethakul tient à un paradoxe de non-intervention et d’artificialité. Une sorte de documentaire forain. Pas vraiment de direction d’acteurs, une mise en scène niée par l’apparence d’enregistrement strict d’une ambiance de tournage, et des présences lumineuses introduites dans la jungle, ballons enflammés, projecteurs et éclairs. Ces présences fortement destructrices déplient l’apparente quiétude indifférente de la jungle. La destruction permet de renouer avec un cycle où les choses ne s’effacent pas ni ne se taisent, mais entre dans un processus permanent de réincarnations. Inutile d’y connaître quoi que ce soit au bouddhisme : croire à la réincarnation, ici, c’est surtout viser une continuité non linéaire, où les choses naissent et meurent, viennent faire des augures et des piqures de rappel, étendant le spectre d’une vie en mille formes de vie différentes.
Antoine Thirion
