Pièce centrale de l'exposition, l’œuvre nommée Primitive est un film partagé entre deux larges écrans. À Paris, ils sont posés au sol dans la dernière salle, disposés bord à bord dans un angle. Un angle redoublé par l’intervalle entre les écrans. Le film tourne en boucle.
On y est entré par le milieu.
En pleine nuit, une lueur se balade sur l’écran de gauche. Sur celui de droite, des adolescents dorment ou rêvassent dans un œuf qui inonde la salle d’une lumière rouge. Ils évoquent une machine spatio-temporelle, mais paraissent en même temps parler cinéma, décrire la réincarnation comme un processus photographique. Un des adolescents est adossé aux parois courbes à l’entrée de l’œuf. Vu de l’extérieur, l’ouverture rouge creusée par l’ombre de l’adolescent forme une virgule. Les lumières s’éteignent ; sur l’écran de droite apparaît en chiffres l’année 2052.
Apichatpong entre dans la salle entouré de deux moines en robes. La boucle reprend. L’écran de gauche est silencieux et apparemment voué aux images d’une réalité paisible et indolente. L’autre est offert à des images plus artificielles, accueillant des incarnations costumées ou le récit en voix-off d’un adolescent évoquant les deux légendes d’une princesse noire et d’un loup. Des adolescents jouent en uniformes de soldats, certains munis de fusils automatiques, avec des feux d'artifice et des munitions de guerre. À la tombée de la nuit, sous un drap blanc, une silhouette humaine à visage de loup noir tourne le dos. Le ciel s’assombrit. Le drap s’embrase et s’écroule. Trois gerbes de flammes se relèvent.
Deux types de lumières se distinguent.
La première marque une disparition. C'est du feu, une balle de foot en flammes, des éclairs, un feu d'artifice. Leur utilisation joyeuse crée une ambiance de guerre et de fête foraine. A.W. parle d'hommage aux forces destructrices. Ce sont elles qui engendrent les réincarnations.
La seconde marque une présence. Elles apparaissent surtout sur l'écran de gauche, comme les lumières d'esprits errants, ou au terme de Phantoms of Nabua : une balle enflammée est lancée contre un écran de projection qui s'embrase, le faisceau est retourné contre l'objectif de la caméra.
Dans le "vaisseau spatio-temporel" qu'ils se sont appropriés pour y boire ou glander, les adolescents sont noyés dans le rouge comme dans une chambre noire. Un faisceau lumineux vient les aveugler. Façon de renverser le processus photographique en éblouissement, pour ouvrir une brèche : obtenir non pas l'image du passé mais le spectre d'une lumière qui emporte le présent dans un cycle de réincarnations. Dans un même faisceau : l'Histoire et l'avenir, le document et la science fiction, le primitif et le hi-tech. Travailler la mémoire et sculpter l'esprit avec la lumière.
Antoine Thirion
