ON NE SE BAIGNE JAMAIS DEUX FOIS DANS LE MÊME FLEUVE

ONCLE BOONMEE (CELUI QUI SE SOUVIENT DE SES VIES ANTÉRIEURES) d’Apichatpong Weerasethakul.

DVD

Le 16 février, Pyramide Vidéo sortait une édition DVD luxueuse d’Oncle Boonmee...., replaçant le film dans le contexte du projet Primitive et proposant en outre plusieurs scènes inédites. A letter to Uncle Boonmee (2009), l’un des courts métrages de l’exposition, y fait ainsi figure de parfaite introduction au travail d’A.W. en même temps que de préface à l’histoire du vieil homme. Preuve s’il en était besoin que la dernière palme d’or est une oeuvre aux frontières étanches, commencée bien avant le début du tournage et loin d’être tout à fait finie. Un film que l’on ne retrouve jamais identique à chaque nouvelle projection.


ONCLE BOONMEE

(Celui qui se souvient de ses vies antérieures)


d’Apichatpong Weerasethakul


DVD


Piramide Vidéo

Edition prestige


Contenu : Livret qui replace le film dans son contexte artistique global (le projet "Primitive") (24 pages) "Lettres à Oncle Boonmee" : court métrage prélude au film (18' - VOST) "Oncle Apichatpong" : entretien avec le réalisateur (16' - VOST) 7 scènes coupées (24' - VOST) Bandes-annonces françaises et internationales (4' - VOST)


Sortie : 16 février 2011.

« …en toute rigueur, il n’y a rien de tel que “voir les choses pour la première fois” ; c’est toujours la seconde fois qui compte ».

Cesare Pavese

1.

On ne voit jamais deux fois le même film. Si entre deux visions celui-ci ne change pas, nous changeons. À la deuxième vision, tout film agit comme révélateur de ce changement. Aller revoir un film est, en partie, une tentative de reproduire l'expérience de la première vision, une volonté de la faire vivre à nouveau. C'est, littéralement, se souvenir. Et qu'est-ce d’autre que tourner son regard vers l'écran intérieur de la mémoire? Face à la jungle, Boonmee se souvient de ses vies passées. Est-il ce buffle, au début, échappant à ses propriétaires ? Ou plus tard ce poisson-chat faisant connaître le plaisir à une princesse défigurée ? Peu importe. D'ailleurs, le titre international dit plutôt que Boonmee recalls, rappelle, fait revenir auprès de soi. S'invitent donc un soir à dîner Huay et Boonsong, la femme et le fils jadis disparus de Boonmee, sous les formes d'un fantôme et d'un homme-singe. Mais ce n’est pas tout. Sont également convoqués dans la jungle les malades, les soldats et les moines qui peuplaient déjà les précédents films d’Apitchatpong Weerasethakul. Oncle Boonmee est un film qui feuillette la filmographie de son auteur comme on feuillette un album de famille : en redistribuant autrement, en sautant des pages, en revenant en arrière.

L’exposition Primitive, présentée l’année dernière au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, racontait à travers une série de huit courts métrages deux histoires différentes. La première s’inspire d’un livre publié en 1983, A man who can recall his past lives. Il y est question de Boonmee, un homme du Nord-Est de la Thaïlande capable de se souvenir de ses vies passées. La seconde, qui s’inscrit dans l’histoire contemporaine du pays, interroge le destin des habitants de Nabua, près de la frontière laotienne. Accusés d’activités communistes par les autorités militaires dans les années soixante, ces habitants furent contraints de se réfugier dans la jungle où ils furent traqués par l’armée pendant près de vingt ans. Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures (2010) opère la synthèse de ces deux récits parallèles en les rassemblant dans une fiction unique.

Le personnage d’Oncle Boonmee a également deux origines dans la filmographie d’Apichatpong Weerasethakul. Dans A Letter to Uncle Boonmee (2009), l’un des films du projet Primitive, deux voix off s’adressent alternativement au personnage-titre. Ayant réellement existé, Boonmee est décédé depuis longtemps, et ses proches peinent à se souvenir jusqu’à son nom. Dans la première partie de Tropical Malady (2004), Tong discute avec son ami Keng d’un oncle mystérieux :

-      « Je t’ai parlé de mon oncle qui se souvient de ses vies antérieures ?

-      Tu le crois ?

-      Bien sûr, c’est la vérité. Il avait 90 ans quand il est venu chez nous et ses souvenirs remontaient jusqu’à 200 ans.

-      Je n’aimerais pas me souvenir aussi loin.

-      Parce que tu n’as pas de bons souvenirs. »

Empruntant ses traits à l’une et l’autre de ces deux figures, l’Oncle Boonmee du film d’aujourd’hui appartient à une autre génération : celle-là même qui participa dans sa jeunesse à la répression anti-communiste dans la région de Nabua. Son neveu porte le même nom que le héros de Tropical Malady, Tong ; et c’est le même comédien (Sakda Kaewbuadee, dont Tong est le nom d'usage) qui l’interprète à l’écran. A la fin du film, la nièce de Boonmee sera incarnée par Kanokporn Tongaram, l’actrice principale de Blissfully yours (2002), où son personnage s'appelait déjà Roong. Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures inaugure ainsi un système de retour des personnages inédit dans l’œuvre d’A.W. A la fin du film, sans qu'aucun indice de sa vocation n'ait été livré, Tong est devenu moine - l'acteur le fut aussi dans sa vie. Dans Syndromes and a century (2007), l’acteur, qui interprétait alors le personnage de Sakda, portait déjà la toge des moines bouddhistes. Le neveu devenu religieux est le dépositaire de la mémoire d’Oncle Boonmee, comme le moine ayant, il y a quelques années, offert son roman au cinéaste, donnant ainsi le départ d'un travail de trois ans. L’histoire est cyclique ; la répétition n'est qu'un moyen de faire advenir des variations. Le souvenir des vies antérieures de Boonmee est autant celui des figures ayant inspiré son personnage que celui des films antérieurs ou futurs du cinéaste.

2.

Le titre original de Tropical Malady était Sud Pralad, “Bête étrange” en français. Probable référence au tigre saming que rencontrait Keng, le personnage principal, dans la seconde partie du film. La légende est très populaire en Thaïlande et en Asie du Sud-Est : un homme, recevant sur son corps au cours d'une séance rituelle un tatouage représentant l'image d'un tigre, recevrait par là-même le pouvoir occulte de se transformer en félin. Lorsqu'il se retrouve face à l’animal à la fin du film, Keng ne se métamorphose pas mais se confronte à lui-même au cours d'une épreuve spéculaire. L'image du tigre qui se présente alors à lui semble l'aboutissement d'une lente démarche introspective pour se détacher du souvenir lancinant du passé, et accepter le caractère impermanent de toute chose.  En ouverture du film, un carton cite une phrase de l’écrivain japonais Atsushi Nakajima : « Nous sommes tous, par essence, des bêtes sauvages. » Ses récits sont une source d’inspiration pour A.W., qui emprunte au bestiaire de l’auteur certaines de ses créatures chimériques. Derrière le héros transformé en tigre de Tropical Malady et le buffle d’Oncle Boonmee… se cachent peut-être l’Histoire du poète qui fut changé en tigre et L’Homme-Buffle, deux contes de Nakajima (les cartons de Tropical Malady font mention d’un autre écrivain, Noi Inthanon, romancier à succès et auteur d’une série d’histoires ayant pour cadre la jungle thaïlandaise). Autre trait commun : la cohabitation des hommes et des créatures fantastiques semble naturelle dans Oncle Boonmee… C’est moins la métamorphose de Boonsong en singe-fantôme que son retour à la table familiale qui surprend les convives. Le spectre de sa mère, Huay, trouve naturellement sa place aux côtés de ses proches. D’abord étonné par cette apparition en transparence, son neveu s’immisce peu à peu dans la conversation. Fantômes, monstres, animaux : les différentes incarnations des protagonistes sont à bien des égards des « bêtes étranges », des créatures tout à la fois fantastiques et familières.

A cette cohabitation des créatures les plus différentes au sein d’un même récit répond une multiplication des formes. Autour de la maladie d’Oncle Boonmee se greffent des fictions parallèles : l’échappée du buffle en introduction, la disparition de Boonsong dans la jungle, les amours d’une princesse et d’un poisson-chat, et le songe anticipateur du héros. De la science-fiction au documentaire, du film en costumes au cinéma expérimental, Oncle Boonmee navigue entre plusieurs eaux. Le film rassemble pourtant ces genres selon une organisation inédite, très éloignée de la structure bipartite des précédents opus du cinéaste. Sous forme de flash-back, de flash-forward ou d’intermède, les récits annexes s’insèrent ici librement dans l’histoire principale. Plus visité qu’habité, Oncle Boonmee… est un film dans lequel plusieurs autres circulent. Seules les bêtes, cependant, sont autorisées à passer d'un récit à l'autre, tel le buffle qui ouvre le film, ou le fils venu raconter sa transformation en singe-fantôme. La mutation est le prix de la traversée.  Fasciné par les créatures furtives qui sautent d'arbre en arbre, Boonsong en fera l'expérience. Muni du Pentax de sa mère, il se met en tête de photographier l'animal, s'enfonce dans la jungle et devient, à son tour, une bête sauvage. On ne peut changer d’histoire qu’en changeant d’apparence. Seule la scène finale fait exception à la règle : Tong et sa tante Jen se dédoublent, et la duplication est parfaite. La coupe est dans le plan ; ce n’est plus le récit qui se divise mais les corps et les esprits.

Il y aurait, évidemment, une interprétation politique à faire de cette alternative. La scission s’opère au moment où les images des troubles de Bangkok défilent à la télévision. Tandis que leurs doubles restent assis devant le poste, Tong et Jen se dirigent vers un restaurant karaoké. En même temps qu’un renoncement, il y a dans cette séquence un inexplicable acte d’insurrection. Pour la première fois, la révolte est visible. Dans son rêve, Boonmee identifiait la tribu des singes-fantômes à un peuple opprimé. Cachés dans la jungle où les soldats les poursuivent, les « hommes du passé » y subissaient le même sort que les communistes de Nabua. Pour seule trace de leur existence, une série de photographies où les militaires posent avec leurs prisonniers. Revenant s’asseoir parmi les vivants, Huay feuilletait plus tôt un album-photo de son enterrement : de sa vie antérieure ne restent que des clichés.  Avec Oncle Boonmee…, Apichatpong Weerasethakul propose un parcours mémoriel aux frontières étanches : les images du futur ne sont que les instantanées des enfants de Nabua, rejouant devant l’objectif du cinéaste les scènes d’un passé oublié. Démarche diamétralement opposée à celle des soldats dans le songe du héros : projeter aux hommes du passé leurs propres images de l’Histoire afin de les faire disparaître.

3.

La mémoire est un champ de bataille, et la jungle de Boonmee, le territoire des souvenirs. Comme dans la série Lost, on ne sait jamais si ce sont les personnages eux-mêmes ou la jungle qui convoque les séquences. Après une séance de dialyse rénale, le montage coule doucement sur plusieurs plans fixes de paysages nocturnes éclairés par la lune, avant qu'un des personnages ne s’endorme sur un hamac face à la jungle. Sans le savoir le spectateur est déjà de l’autre côté du miroir, dans une vie antérieure, où une princesse (Wallapa Mongkolprasert) fait aux abords d'un lac la rencontre d'un poisson-chat. Narcisse féminin, celle-ci contemple son visage défiguré dans le reflet de l’eau. Sous l'effet du charme du poisson-chat, le lac substitue au reflet original un visage purifié, puis l'animal s’enfonce dans l’entre-jambes de la princesse. Tourbillons dans l’eau, raccord avec les zigzags erratiques d’insectes volant au-dessous de la lampe de la table à manger : retour au réel.

Oncle Boonmee... est un film minéral. Il s'écoule dans le temps de la projection, comme la vie s'écoule plus tard hors du corps de Boonmee. Il se répand, par périphérie, à la fois tourné vers le passé et le futur. Avant de mourir, Boonmee confie en avoir rêvé : faisant défiler une armée éliminant les « gens du passé », le roman-photo mêle réminiscence politique et science-fiction. Est-ce la métaphore d'un pays cultivant l'amnésie pour mieux se tourner vers l'avenir? Au fil du temps qui s'écoule, toute mémoire est en effet menacée de dissipation. Pourtant, aucune peur chez l'oncle dans ses derniers moments. Dans l'éclairage lunaire, son âme s’épanche de son corps : retour au minéral. Lors de cette séquence, où la famille descend au fond d'une grotte, l’oncle, prêt à mourir, avoue ne plus y voir. Cette caverne, c'est l'imagination vierge, la strate inférieure du réel où il faut redevenir aveugle. Boonmee a eu son compte d'images, c'est pourquoi il est préparé à renaître, à revivre sous une autre forme. Car le souvenir ressuscite les corps par le regard. Tout doit connaître une seconde fois.


Downward is the only way upward. En descendant dans la grotte, cet inconscient de la jungle, pour y mourir, l'âme de Boonmee peut remonter à la surface. Au sein de la jungle-cerveau, elle peut devenir une forme en suspens, en attente d'une nouvelle image. Godard citait dans Film Socialisme la phrase de Genet: « Mettre à l’abri toutes les images du langage et se servir d’elles, car elles sont dans le désert où il faut aller les chercher ». Ces images, Apichatpong Weerasethakul part les chercher dans la jungle de son enfance, au nord-est de la Thaïlande. Non pas une forêt vierge mais une véritable planète Solaris, un monde imaginal selon la définition de l’orientaliste Henri Corbin : un monde médian, à l'intersection du monde empirique des sens et de celui des rêves, un refuge des « hautes réalités spirituelles apparaissant à l'état de songe ou de demi-sommeil, où l'artiste puise l'inspiration sous forme d'images subtiles ». Exactement où se tient le « deuxième film », celui de la deuxième vision: à l'intersection de l'écran de cinéma et de l'écran de la mémoire. L'expérience du film d'Apichatpong Weerasethakul fait assister à une épiphanie des formes en suspens, de ces images inexorablement cueillies à la dérobée par le spectateur et donc condamnées à se dissiper. Il faut y regarder une deuxième fois pour les réanimer.



Mathieu Dupré, Thomas Fioretti, Arthur Mas, Martial Pisani

+ Antoine Thirion

Merci à Aliosha Herrera

22 février 2011